JTA — Lorsque Jeffrey Epstein avait fêté son 50e anniversaire en 2003, sa petite amie de l’époque, Ghislaine Maxwell, avait pour marquer l’occasion fait un album de 238 pages, sous forme d’hommage à un demi-siècle d’existence. Ce livre d’anniversaire, qui a été remis par la succession d’Epstein à la commission de Surveillance de la Chambre des représentants et qui a été rendu public cette semaine, est à la fois sordide et troublant : il comprend un nombre impressionnant de dessins vulgaires qui représentent des corps de femmes, des histoires de conquêtes sexuelles et des écrits d’amis puissants, qui semblent plus prompts à fêter sa vie de prédateur qu’à la condamner.
Au beau milieu de cette exhibition de misogynie se dessine toutefois un autre fil conducteur, moins étudié : les traces de l’identité juive d’Epstein. Le livre révèle son nom juif, Yudel. Il le montre en train de jouer de l’accordéon à l’occasion d’une bar-mitzvah ; il relate un voyage en famille en Israël en 1985, et il contient des notes affectueuses écrites par des amis d’enfance qui avaient grandi avec lui au sein de l’enclave juive de Sea Gate, à Brooklyn.
C’est le portrait d’un homme dont la judéité – même si elle n’a jamais été au centre de sa personnalité publique – a été intimement liée à son histoire personnelle et à ses cercles sociaux. Plus tard dans sa vie, il devait entretenir des relations étroites avec des personnalités juives de premier plan comme Leslie Wexner et Alan M. Dershowitz – qui avaient d’ailleurs tous les deux écrit une lettre qui avait été soigneusement placée dans l’album par Maxwell.
Le livre contient également le dorénavant célèbre poème qui a été attribué à Donald Trump, encadré par la silhouette d’une femme nue et accompagné de ce qui semble être la signature du président américain. Le poème salue la quête des femmes d’Epstein, faisant écho à la bravade grossière des autres contributions. Les représentants de Trump ont depuis nié qu’il en avait été l’auteur.
Né en 1953 dans le foyer de Seymour et de Paula Epstein, enfants d’immigrants juifs, Jeffrey Epstein avait grandi à Sea Gate, une communauté fermée située à l’extrémité de Coney Island. Dans les années 1950 et 1960, Sea Gate était une enclave à prédominance juive, qui regroupait majoritairement des foyers de la classe moyenne. La famille Epstein vivait en face de la synagogue Kneses Israel, aujourd’hui affiliée au mouvement Habad-Loubavitch.
Selon la biographie « Filthy Rich » publiée en 2017, ses amis le surnommaient « Eppy » – et ils disaient conserver garder le souvenir d’un jeune garçon doux et généreux, doué en mathématiques et au piano. Une grande partie de sa famille élargie avait perdu la vie pendant la Shoah.
Une carte d’anniversaire adressée à Epstein par Leslie Wexner, sur laquelle figurent des seins dessinés à la main et le message « Cher Jeffrey, je voulais t’offrir ce que tu désirais, alors voilà… Joyeux anniversaire, ton ami Leslie ».
L’album d’anniversaire vient ajouter une dimension nouvelle à l’homme qu’était Epstein. Une note biographique sous son certificat de naissance semble indiquer que son « nom juif » était Yudel, une forme yiddish de Judah, le nom hébreu. Avant de se mettre au piano, Epstein jouait de l’accordéon. Une lettre de sa mère se souvient qu’il avait joué de cet instrument lors de sa propre bar-mitzvah et de celle de son « oncle Lenny ». Sur une autre page, une photo d’Epstein en train de jouer de l’accordéon, avec la légende « bar mitzvah d’Aaron Brown ».
Un bref souvenir du père d’Epstein mentionne que la famille s’était rendue en Israël en 1985 pour rendre visite à des proches. Un voyage qui reflétait le lien typique qui unit les Juifs américains à Israël, même s’il s’agissait d’un luxe rare à l’époque, Israël étant alors beaucoup moins développé qu’aujourd’hui. Le récit mentionne des séjours à l’hôtel Plaza de Tel Aviv et à l’hôtel King David de Jérusalem, « où mon fils Jeff a loué une limousine pour nous faire visiter les environs ».
Cette période de la vie d’Epstein avait coïncidé avec son incursion dans les intrigues internationales. En 1981, il avait fondé Intercontinental Assets Group, une société de conseil qu’il décrivait comme une opération de « chasse à la prime » de haut niveau, travaillant parfois pour des gouvernements ou pour des milliardaires, parfois pour des escrocs eux-mêmes.
Au milieu des années 1980, il effectuait de fréquents voyages à travers les États-Unis, l’Europe et le Moyen-Orient. Il aurait alors déclaré à certaines personnes qu’il travaillait dans les services de renseignement. Il a également noué des liens avec des entrepreneurs du secteur de la défense, des financiers, ainsi qu’avec le père de sa future petite amie, le magnat des médias Robert Maxwell. Il comptait parmi ses clients le marchand d’armes saoudien Adnan Khashoggi, qui joua un rôle central dans l’affaire Iran-Contra en servant d’intermédiaire dans le transfert secret d’armes américaines acheminées via Israël vers l’Iran.
Sur cette photo prise le 19 octobre 2017, le phare de Coney Island domine les maisons du quartier de Sea Gate, dans l’arrondissement de Brooklyn à New York. La silhouette de New York se profile au loin.
Dans l’album, plusieurs lettres proviennent d’amis d’enfance juifs, témoignant de la camaraderie qui existait entre ces garçons qui avaient grandi ensemble dans le quartier de Sea Gate. Des souvenirs présentés avec tendresse et humour, mais qui laissent également entrevoir des schémas qui, plus tard, allaient tourner au vinaigre.
Une lettre évoque les frasques d’Epstein lors d’un week-end pour célibataires juifs à l’hôtel Concord, un complexe touristique des Catskills, symbole des loisirs des Juifs du milieu du siècle. Epstein et ses amis, selon la lettre, ont été expulsés du complexe après avoir mis le feu à une chambre et lancé de la nourriture. La lettre semble également relater une farce d’Epstein se faisant passer pour un rabbin afin d’attirer sa fille près de lui, la récompense étant décrite comme une chance de « toucher ses seins ».
À côté de ces histoires de jeunesse, des hommages de certaines des plus puissantes personnalités juives de l’entourage de Jeffrey Epstein une fois adulte.
L’hommage de Wexner, important donateur en faveur des causes juives et milliardaire fondateur de L Brands, la société derrière Victoria’s Secret et d’autres chaînes de magasins, illustre ses relations bien documentées et de longue date avec Epstein, qui ont suscité l’angoisse parmi les nombreux professionnels juifs ayant bénéficié de bourses prestigieuses qui portent encore son nom.
Dans une lettre, Alan Dershowitz, célèbre professeur de droit à Harvard, se vante, sur le ton de la plaisanterie, d’avoir persuadé Vanity Fair, comme cadeau d’anniversaire, de détourner l’attention d’Epstein dans un article et de la porter vers l’ancien président Bill Clinton. Le magnat du capital-investissement Leon Black, mécène du Jewish Museum et d’autres institutions juives, signe son hommage « Love and Kisses » après avoir comparé Epstein au pêcheur d’Ernest Hemingway dans « Le Vieil Homme et la Mer ».
Une autre lettre provient du magnat de l’immobilier et des médias Mort Zuckerman, ancien président de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines. Peter Mandelson, diplomate britannique d’origine juive, les regrettés lauréats du prix Nobel Murray Gell-Mann et Gerald Edelman, le mathématicien et biologiste Martin Nowak, ainsi que l’influent administrateur de Harvard Henry Rosovsky viennent compléter le groupe.
Nombre de ceux qui avaient autrefois fait l’éloge d’Epstein ont depuis cherché à s’expliquer ou à prendre leurs distances par rapport à cette relation. Wexner a notamment indiqué avoir été « trompé » par Epstein, qui a détourné une grande partie de sa fortune. Dershowitz, pour sa part, a minimisé la relation qu’il entretenait avec l’homme d’affaires et nié toute malversation.
Black a qualifié cette association de « terrible erreur ». Mandelson a avoué regretter profondément cette relation. D’autres, parmi lesquels des lauréats du prix Nobel et d’éminents scientifiques, ont d’abord reconnu Epstein comme un mécène de la recherche, puis condamné son comportement.
Rosovsky, qui avait fui les nazis, était un pilier de Harvard, qu’il avait influencé et façonné des décennies durant, notamment en encourageant la vie juive sur le campus. Il est décédé en 2022 à l’âge de 95 ans sans avoir publiquement commenté les accusations portées contre Epstein. Des décennies plus tôt, Epstein et Wexner avaient financé le bâtiment Hillel de Harvard, le Rosovsky Hall, qui arborait une plaque sur laquelle figurait le nom d’Epstein. La plaque a été retirée lorsqu’il a été associé au scandale.
Le mois dernier, Rosovsky a été impliqué pour la première fois dans les exploits d’Epstein. Une transcription du tribunal a été publiée, dans laquelle Ghislaine Maxwell témoigne que Rosovsky avait reçu un « massage » – un euphémisme pour désigner une relation sexuelle – dans la maison d’Epstein.
L’entrée attribuée à Rosovsky dans le livre d’anniversaire est conforme au thème dominant. « Pour l’homme qui a presque tout – mais jamais assez de ça ! », peut-on lire en écriture cursive, à côté de deux images en couleur intitulées « tit print » (empreinte de sein).
Cet album d’anniversaire figure désormais dans les archives du Congrès. Son contenu pourrait faire des vagues dans les batailles partisanes à Washington, alors que les représentants débattent de la suite à donner, le cas échéant, à l’examen du réseau des relations d’Epstein.













