L’affaire Epstein, un scandale qui ternit l’image de la diplomatie norvégienne
Des décennies durant, la Norvège a cultivé une réputation d’acteur diplomatique fiable et respecté sur la scène internationale. Aujourd’hui, l’affaire Epstein menace d’écorner cette image soigneusement bâtie, tant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.
Le parlement norvégien a ouvert une enquête sur le ministère des Affaires étrangères, alors que des accusations de corruption, la disparition d’archives et des liens avec le délinquant sexuel américain désormais décédé Jeffrey Epstein touchent les hautes sphères de l’establishment diplomatique et politique du pays.
L’unité norvégienne de lutte contre la criminalité économique, l’Økokrim, a inculpé deux figures centrales des accords d’Oslo conclus entre Israël et la Palestine ainsi qu’un ancien Premier ministre pour corruption aggravée.
Parallèlement, la princesse héritière Mette-Marit Tjessem Høiby a reconnu avoir échangé des courriels et rencontré Jeffrey Epstein à plusieurs reprises. Au même moment, son fils aîné, Marius Borg Høiby, est poursuivi pour viol et violences domestiques.
Ces affaires ternissent l’image soigneusement entretenue par la Norvège, qui se veut être un pays médiateur de paix et de valeurs humanitaires.
Des artisans des accords d’Oslo au cœur du scandale
Au cœur du scandale norvégien se trouve le tandem diplomatique norvégien le plus emblématique de ces dernières années : les diplomates norvégiens Terje Rød-Larsen et Mona Juul, également mari et femme.
Leurs carrières diplomatiques avaient été mises en lumière dans une pièce jouée à Broadway, puis dans le film Oslo (2021), retraçant les négociations secrètes entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine, qui avaient conduit à la poignée de main historique de 1993 entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat à la Maison-Blanche.
Selon des courriels récemment rendus publics, Terje Rød-Larsen aurait transmis à Jeffrey Epstein des critiques élogieuses de la pièce. Le financier américain aurait par ailleurs versé environ 70 000 euros afin qu’elle soit jouée gratuitement et en exclusivité au Vivian Beaumont Theater de New York en 2017.
Si le processus de paix d’Oslo a finalement échoué, la réputation internationale de la Norvège en tant que facilitateur de paix est quant à elle restée intacte.
« Depuis, la Norvège a participé à des processus de paix dans au moins 40 pays », souligne Hilde Henriksen Waage, historienne à l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo. « Et cela est en grande partie grâce à Terje Rød-Larsen et à sa percée unique avec les accords d’Oslo. »
Dans ses mémoires publiées en 2020, l’ancien Premier ministre Thorbjørn Jagland écrit que Terje Rød-Larsen est « le seul Norvégien » qu’il connaisse « qui ait eu – et qui ait toujours — un accès pratiquement libre aux dirigeants mondiaux ».
C’est précisément cet accès qui fait aujourd’hui l’objet d’une enquête.
La semaine dernière, l’Økokrim a inculpé Mona Juul pour corruption aggravée et Terje Rød-Larsen pour complicité de corruption aggravée, vraisemblablement en lien avec les paiements effectués par Jeffrey Epstein pour les frais de voyage, les frais médicaux et un appartement luxueux à Oslo du couple de diplomates.
« Tu es mon meilleur ami et un être humain exceptionnel, d’une bonté sans pareille », écrivait Terje Rød-Larsen à Jeffrey Epstein dans un message datant de 2017.
Le quotidien économique norvégien DN a rapporté qu’un testament de 2019 attribué à Jeffrey Epstein allouait 4,2 millions d’euros à chacun des deux enfants du couple de diplomates. L’un d’eux semble également avoir reçu de l’aide pour obtenir un stage.
Un ancien Premier ministre inculpé
Jeudi dernier, les enquêteurs ont élargi l’enquête en inculpant Thorbjørn Jagland pour corruption aggravée à la suite d’une perquisition dans ses propriétés.
Dans un courriel adressé à Jeffrey Epstein, il écrit : « Je ne peux pas continuer uniquement avec des jeunes femmes, comme vous le savez. »
Thorbjørn Jagland a été président du Comité Nobel de la paix pendant six ans et secrétaire général du Conseil de l’Europe durant dix ans.
Les e-mails échangés entre les deux hommes évoquent des contacts avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ainsi qu’un éventuel « investissement conjoint » dans un appartement de Thorbjørn Jagland à Oslo.
Mona Juul, Thorbjørn Jagland et Terje Rød-Larsen ont plaidé non coupables. L’avocat de Terje Rød-Larsen s’est dit convaincu que l’enquête montrera qu’« il n’y a pas lieu d’engager la responsabilité pénale » de son client.
Mais le dommage réputationnel dépasse désormais les individus concernés. En raison de leurs rôles centraux dans la diplomatie norvégienne, leurs démêlés avec la justice risquent de faire tace d’huile et de ternir l’image diplomatique du pays dans son ensemble.
« Les gouvernements norvégiens ont tout intérêt à protéger ce petit club de médiateurs de paix », note Hilde Henriksen Waage.
Les premiers signaux d’alerte
Les premiers soupçons remontent aux années 1990. En 1996, Terje Rød-Larsen avait démissionné après seulement 35 jours comme ministre dans le gouvernement Jagland en raison d’un projet public-privé controversé visant à créer entre 500 et 1 000 emplois dans la production de bâtonnets de crabe dans le nord du pays. Ce projet n’a finalement jamais vu le jour.
En 1999, Mona Juul a été réprimandée pour ne pas avoir déclaré un paiement de 42 000 euros provenant du Centre Shimon Peres en Israël.
Elle aurait également entravé les recherches sur les accords d’Oslo en 2000.
De 2005 à 2020, Terje Rød-Larsen a dirigé l’Institut international pour la paix, financé à la fois par la Norvège et Jeffrey Epstein, tandis que son salaire et ses revenus provenant de sources non divulguées augmentaient régulièrement. En 2018, le couple a acheté un appartement luxueux à Oslo pour près de la moitié de sa valeur marchande.
« Je ne peux pas dire que je sois très surpris par les récentes révélations », commente Morten Wetland, un ancien ambassadeur auprès des Nations unies qui s’était opposé dès 2008 au soutien financier du ministère à ce groupe de réflexion.
Des archives disparues
Au-delà des soupçons financiers, des interrogations portent sur l’intégrité des archives diplomatiques.
En 2004, Hilde Henriksen Waage avait signalé la disparition de documents relatifs aux négociations de 1993. « Il n’y a aucun document entre janvier et septembre 1993 », précise-t-elle. Or, il s’agit de la période clé des discussions secrètes.
Une enquête ouverte en 2006 par la Direction du patrimoine culturel et le ministère des Affaires étrangères a rapidement été interrompue.
Terje Rød-Larsen a révélé qu’il détenait des « archives privées très complètes » qu’il ne souhaitait pas transmettre, affirmant qu’il préférait les donner à une institution internationale en laquelle il avait confiance.
Hilde Henriksen Waage a qualifié cet arrangement de violation « évidente » de la loi norvégienne sur les archives.
À l’époque, le ministère des Affaires étrangères était dirigé par Jonas Gahr Støre, aujourd’hui Premier ministre. Les responsables ont conclu qu’aucun document en possession de Terje Rød-Larsen ne manquait dans les archives officielles.
Jonas Gahr Støre fait désormais partie de ceux qui demandent que les dossiers soient récupérés.
Le ministère n’a pas répondu aux questions d’Euractiv sur les raisons pour lesquelles il n’avait pas insisté davantage pour obtenir les documents, sur la valeur potentielle du réseau de Terje Rød-Larsen ou sur les raisons pour lesquelles l’enquête avait été close. Une réponse automatique reçue après notre demande évoque un « volume élevé » de demandes au ministère et appelle à la patience avant d’obtenir une réponse.
Le ministre des Affaires étrangères Espen Barth Eide a indiqué que les autorités « prenaient cette affaire très au sérieux » et « devaient clarifier toute violation des règlements et la manière dont certains employés avaient traité leurs relations avec Epstein », ajoutant que les procédures de gestion des subventions avaient depuis été réformées.
Une enquête tentaculaire
L’enquête continue de s’étendre.
Børge Brende, ancien ministre des Affaires étrangères (2013-2017) qui occupe désormais les fonctions de président et directeur général du Forum économique mondial (World Economic Forum, WEF), a échangé plus de 100 messages avec Jeffrey Epstein en 2018 et 2019. Le Forum a lancé une enquête indépendante à ce sujet le 5 février.
La princesse héritière de Norvège, Mette-Marit, a rencontré le criminel américain à plusieurs reprises entre 2011 et 2014 et lui a envoyé des e-mails suggestifs.
Pour la famille royale, longtemps symbole des valeurs nationales, le moment est particulièrement délicat, car le fils de la princesse fait l’objet de graves accusations criminelles.
L’ancienne ministre des Affaires étrangères Ine Eriksen Søreide (2017-2021) est également interrogée sur ses liens avec Mona Juul, un poste non déclaré dans une ONG suisse, ainsi que sur les raisons pour lesquelles elle n’a pas donné suite à un avertissement lancé en 2019 concernant les liens entre le groupe de réflexion de Terje Rød-Larsen et Jeffrey Epstein.
Juste avant Noël, Espen Barth Eide a lui aussi dû s’excuser après que son fils a obtenu un stage à l’ambassade de Norvège à Paris sans respect strict des procédures.
Le Premier ministre Jonas Gahr Støre est déjà pressé d’expliquer pourquoi son ancien ministère a clos l’enquête sur la disparition des dossiers des accords d’Oslo il y a deux décennies.
Une confiance ébranlée
Pour un pays régulièrement classé parmi les plus fiables au monde, l’impact politique de ces révélations est tangible : 76,8 % des Norvégiens disent que l’affaire a entamé leur confiance dans le système.
« Notre image naïve de nous-mêmes a pris un coup », note le politologue Kristoffer Kolltveit. « Nous faisons tellement confiance à nos politiciens que cela nous rend un peu naïfs — trop de confiance peut devenir une confiance aveugle. »
Il ajoute qu’il était déjà clair que cette affaire « dépassait le cadre de quelques individus ».
Pendant des décennies, le plus grand atout stratégique de la Norvège a été la confiance — soigneusement entretenue, rarement remise en question et largement admirée.
Mais l’affaire Epstein pourrait montrer que la réputation qui sous-tend l’influence diplomatique du pays repose peut-être non seulement sur des idéaux, mais aussi sur des relations que peu osaient remettre en question jusqu’à récemment.













