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Comment la Chine peut battre les Etats-Unis ?

par Yan Xuetong, professeur à l’université de Tsinhgua 

mercredi 15 février 2012

Avec l’influence croissante de la Chine sur l’économie globale et sa capacité toujours plus importante de projeter une puissance militaire propre, la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine est inévitable. Les dirigeants des deux pays affirment de façon optimiste que cette rivalité peut être gérée sans créer des problèmes qui pourraient menacer l’ordre mondial. La majeure partie des analystes et des experts n’est pas si radicale. En admettant que l’Histoire ne puisse être d’aucune aide, l’émergence de la Chine constitue néanmoins un beau défi pour les Etats-Unis. Les puissances émergentes cherchent à acquérir une plus grande autorité sur la scène mondiale, et les puissances en déclin acceptent rarement de passer la main sans combattre. Et vu les différences entre les systèmes politiques chinois et états-uniens, les pessimistes pourraient penser qu’il y a une possibilité de guerre encore plus élevée !

Politiquement, je suis réaliste. Les analystes occidentaux ont décrit mes opinions politiques comme « bellicistes », et il est vrai que je n’ai jamais surestimé l’importance de l’éthique dans les relations internationales. Mais le réalisme ne signifie pas que les politiques ne devraient se préoccuper que de la puissance économique et militaire. En réalité, l’éthique peut jouer un rôle clef pour déterminer la compétition internationale entre les forces politiques, en établissant un ordre entre vaincus.

Je suis venu à cette conclusion en étudiant les théoriciens politiques de la Chine ancienne, comme Guanzi, Confucius, Mencius et Tchouang-Tseu. Ce sont des écrivains de la période précédant la dynastie Qin, avant que le Chine ne fût unifiée comme Empire, il a 2000 ans à un moment où les petits Etats luttaient sans trêve pour des avantages territoriaux.

Ce fut sans doute la plus grande période de la pensée chinoise, diverses écoles étaient entrées en compétition pour la suprématie idéologique et l’influence politique. Pourtant tous étaient d’accord sur un point crucial : la clef de l’influence internationale est la politique de puissance ; et la caractéristique centrale du pouvoir politique était un leadership conscient de l’importance de l’éthique. Les leaders qui ont agi en accord avec les normes éthiques, autant que possible, sont en général sortis victorieux de la compétition pour le leadership, à long terme.

La Chine a été unifiée en 221 avant Jésus-Christ par le roi de Qin, souverain impitoyable. Mais son court règne n’a pas été marqué par le succès comme celui de l’empereur Wu de la dynastie Han, qui repose sur un mélange de réalisme légaliste et de pouvoir « soft » confucéen pour gouverner la Chine pour plus de 50 ans, de 140 à 86 avant l’ère chrétienne.

Selon le philosophe chinois de l’antiquité, Tchouang-Tseu, il y a trois types de leadership : l’autorité humaine, l’hégémonie et la tyrannie. L’autorité humaine a conquis les cœurs et les esprits des peuples, que ce soit en Chine ou à l’étranger. La tyrannie qui reposait sur la force militaire, a poussé inévitablement à l’apparition d’ennemis. Les puissances hégémoniques se sont trouvées entre deux : elles ne trompaient ni leurs concitoyens ni l’étranger. Mais elles étaient souvent indifférentes aux normes et recouraient souvent à la violence contre la couleur avec laquelle ils n’étaient pas alliés. Les philosophes étaient en général d’accord que l’autorité humaine aurait vaincu en toute compétition avec un pouvoir hégémonique ou tyrannique.

Ce type de théorie peut sembler loin de notre époque, et pourtant il y a des analogies surprenantes. Du reste, un jour Henry Kissinger me disait qu’il croyait que la pensée antique chinoise avait plus de probabilité de devenir la force intellectuelle qui soit derrière la politique extérieure chinoise, relativement à toute autre pensée occidentale.

La fragmentation politique de l’ère pré-Qin rappelle les divisions de notre monde d’aujourd’hui, et le conseil donné par les théoriciens politiques de cette période sont encore beaucoup plus actuels, c’est-à-dire que les Etats qui reposent sur la puissance militaire ou économique ne tenant pas compte d’un leadership marqué par l’éthique sont destiné à s’effondrer.

Malheureusement de telles opinions n’ont pas du tout d’influence à cette époque de déterminisme économique, même si les gouvernements en disent officiellement un grand bien. Le gouvernement chinois a affirmé que le leadership politique du parti communiste est derrière le miracle économique de la Chine, mais en réalité il se comporte souvent comme si la compétition avec les Etats-Unis se faisait seulement dans le secteur de l’économie. Aux Etats-Unis les politiciens attribuent régulièrement le progrès, mais jamais leurs échecs, en revanche, à leur leadership

Les deux gouvernements devraient de toute façon comprendre ce que c’est que le leadership politique, plutôt que d’utiliser l’argent pour résoudre les problèmes qui décideront de la victoire dans la compétition pour la suprématie mondiale.

Nombreuses sont les personnes qui font l’erreur de croire que la Chine pourrait améliorer ses rapports avec l’étranger, rien qu’en augmentant sensiblement son aide économique. Pourtant il est bien difficile d’acheter l’affection : ce type d’ «  »amitié" ne résiste pas à l’épreuve des temps difficiles.

Cela signifie que la Chine doit changer ses priorités et s’éloigner du développement économique pour créer une société harmonieuse libérée de l’énorme discordance entre riches et pauvres que nous voyons aujourd’hui. Cela signifie remplacer le culte de l’argent par la morale traditionnelle et éradiquer la corruption politique en faveur de la justice sociale et de l’équité.
Dans les autres pays, la Chine a besoin de faire preuve d’autorité humaine pour entrer en compétition avec les Etats-Unis,qui sont encore aujourd’hui la puissance économique prédominante. La puissance militaire implique l’hégémonie et explique pourquoi les États-Unis ont ainsi tant d’alliés. Le président Obama a fait des erreurs stratégiques en Afghanistan, en Irak et en Libye, mais ses actions montrent aussi toutefois que Washington est au niveau de soutenir simultanément trois guerres à l’étranger. A contraire, l’armée chinoise n’a pas été engagée dans des conflits armés depuis 1984, contre le Vietnam, et très peu de ses officiers supérieurs, sans parler de ses troupes, ont l’expérience du combat.

Les Etats-Unis ont des relations bien meilleures que la Chine avec le reste du monde, que ce soit en termes de qualité ou de quantité. Les Etats-Unis ont officiellement plus de 50 alliés militaires, tandis que la Chine n’en a pas. La Corée du Nord et le Pakistan sont les uniques alliés de la Chine. Le premier a conclu une alliance formelle avec la Chine en 1961, mais il n’y a jamais eu aucun exercice conjoint, ni aucune vente d’armes pendant des décennies. La Chine et le Pakistan ont une coopération militaire plus consistante, mais il n’y a aucune alliance militaire formelle entre eux.

Pour créer une ambiance internationale amicale favorable à son émergence, Pékin a besoin de développer plus de rapports diplomatiques et militaires de haute qualité que Washington. Aucune grande puissance est au niveau d’avoir des relations amicales avec tous les pays du monde ; l’attention portée à la concurrence entre la Chine et les États-Unis consistera à voir lequel a le plus grand nombre d’amis de grande qualité. Et pour atteindre cet objectif, la Chine a besoin de montrer un leadership éthique de qualité supérieure aux Etats-Unis.

La Chine doit aussi admettre qu’elle est une puissance émergente, et les responsabilités qui dérivent d’un pareil statut. Par exemple, quand il s’agit d’offrir des protections aux petites puissances, comme les Etats-Unis l’ont fait en Europe et dans le Golfe persique, la Chine devra établir des accords de sécurité régionale additionnels avec les pays circonstanciés, selon le modèle de la coopération de Shanghai, un forum régional qui comprenne la Chine, la Russie et divers pays d’Asie centrale.

Et politiquement, la Chine devra s’appuyer sur sa tradition de la méritocratie. Les hauts fonctionnaires gouvernementaux devront être choisis pour leur vertu et leur sagesse, et non seulement sur la base de leurs compétences techniques et administratives. La Chine doit aussi devenir plus ouverte et choisir des leaders provenant de tout le monde, pourvu qu’ils satisfassent à leurs standards, pour améliorer leur gouvernance.

Effectivement, rappelons que la dynastie Tang qui dura du septième au dixième siècle après l’ère chrétienne, et qui a été sans doute la période la plus glorieuse de l’histoire chinoise, a utilisé un grand nombre d’étrangers comme hauts fonctionnaires. La Chine doit faire de même aujourd’hui et les États-Unis font une compétition pour attirer es immigrés de talent.
Dans le cours de la prochaine décennie, les nouveaux dirigeants de la Chine proviendront d’une génération qui a connu les difficultés de la Révolution culturelle. Ce sont donc des personnes résolues et qui donneront plus de valeurs aux principes politiques qu’aux bénéfices matériels. Ces dirigeants doivent développer un rôle majeur sur la scène mondiale et offrir une meilleure protection dans la sécurité et un meilleur soutien économique aux pays moins puissants.

Cela signifie que la Chine devra entrer en compétition avec les États-Unis sur le terrain politique, économique et technologique. Cette concurrence pourrait causer des tensions diplomatiques, mais les risques d’un affrontement militaire sont bien bas. Pourquoi ? Parce que la future concurrence entre la Chine et les États-Unis sera différente de celle entre les États-Unis et l’Union Soviétique durant la Guerre Froide. Ni la Chine ni les États-Unis n’ont besoin de guerres périphériques pour protéger leurs intérêts stratégiques ou pour s’ouvrir l’accès aux ressources naturelles et à la technologie.

La recherche par la Chine du renforcement d’un propre leadership mondial, et les efforts des Etats-Unis pour maintenir leur position actuelle est une opération de somme zéro. C’est la bataille pour gagner les cœurs et les esprits des peuples qui en fin de compte déterminera la victoire. Et, ainsi que les philosophes de la Chine antique l’avaient prévu, les pays qui possèdent la plus grande autorité humaine vaincront.

Quotidien du peuple, 3 février 2012

Traduction Pierre Dortiguier

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