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Qu’est-ce que le projet d’« accord de Mar-a-Lago » ?

samedi 30 mai 2026

Le gouvernement américain songerait à un « accord de Mar-a-Lago » visant à affaiblir le dollar. Mais pourquoi les États-Unis souhaiteraient-ils que la valeur de leur devise diminue ? Exposé d’une théorie aux fondations instables pour réduire le déficit commercial américain.

Objectif : une intervention sur le marché des changes pour affaiblir le dollar

« Pour renforcer leurs propres monnaies, les gestionnaires de réserves doivent vendre des dollars », indique l’Accord. « À mesure que leurs monnaies s’apprécieront, les États-Unis bénéficieront d’un avantage concurrentiel qui profitera à nos secteurs des biens échangeables et de l’industrie manufacturière. »

Miran suggère que l’intervention sur les marchés des changes devrait être utilisée comme un outil pour affaiblir le dollar et soutenir les exportations américaines. Avec un peu de recul, on constate que les interventions américaines autorisées par le département du Trésor et mises en œuvre par la Réserve fédérale de New York n’ont eu lieu qu’à trois reprises depuis 1996 : achat de yens japonais en juin 1998, achat d’euros en septembre 2000 et vente de yens en mars 2011.

Mais il a une solution. Comme le souligne l’Accord : « Il existe des précédents de coopération de la part de la Fed pour limiter les hausses de taux d’intérêt qui surviennent comme effet secondaire de l’intervention du Trésor sur les marchés des changes. »

Miran souligne que la Fed peut intervenir sur les marchés obligataires « si les taux d’intérêt flambent à la suite d’un changement de politique monétaire » et cite comme précédent la fameuse « Opération Twist » du début des années 1960. Dans le but de soutenir la croissance économique, la Réserve fédérale avait vendu des bons du Trésor à court terme et acheté des obligations à plus long terme, tandis que le Trésor modifiait la durée des obligations qu’il émettait. Cette initiative conjointe visait à faire baisser les rendements à long terme et à aplatir la courbe des taux (c’est-à-dire à réduire l’écart entre les rendements des obligations de différentes échéances).

La proposition de Miran tombe à point nommé, car Trump vient de nommer un nouveau président de la Fed pour succéder à Jerome Powell.

Trump a annoncé le vendredi 30 janvier que Kevin Warsh serait le prochain président de la Fed. Il a été approuvé par le Sénat en mai 2026. C’est « quelqu’un qui croit beaucoup à la baisse des taux d’intérêt ».

Warsh a déclaré à la mi-2025 que « des opérations indépendantes dans la conduite de la politique monétaire sont essentielles », ajoutant « cela ne signifie pas que la Fed est indépendante dans tout ce qu’elle fait ».

Warsh est un fervent partisan de la lutte contre l’inflation doté d’une solide expérience institutionnelle (il avait par exemple exprimé ses inquiétudes concernant les politiques d’assouplissement quantitatif dès 2009).

Face aux eaux turquoise de la Floride, Mar-a-Lago, la résidence opulente et tape-à-l’œil de Donald Trump, est le « centre de l’univers », se plaît à dire le président républicain. Depuis son élection en novembre dernier, les plus puissants y ont défilé pour trouver grâce à ses yeux ou tenter de s’épargner ses foudres.
Bientôt, peut-être s’y retrouveront-ils pour dessiner un nouvel ordre financier et commercial mondial, réimaginé par le camp Trump. Car depuis plusieurs semaines, les rumeurs selon lesquelles un accord pourrait voir le jour afin d’instaurer un nouveau système monétaire international, comme l’ont fait les accords de Bretton Woods en 1944 ou ceux du Plaza en 1985, fusent.
« Cette idée circule depuis un moment, mais disons que l’arrivée au pouvoir de M. Trump a ravivé la discussion », observe Pascal Bédard, maître d’enseignement au Département d’économie appliquée de HEC Montréal.
Les politiques tarifaires américaines actuelles pourraient alors n’être que la prémisse d’un plan plus large, même si le président n’a jamais confirmé ses intentions au sujet d’un tel accord — lequel ne verra peut-être jamais le jour.

La caution morale du président

Depuis des mois, la majorité des économistes s’égosillent à rappeler à M. Trump les dangers découlant de sa doctrine économique, qui alimente l’inflation et bousille les chaînes d’approvisionnement. Rares sont ceux qui l’appuient. Mais Stephen Miran, le nouveau président du Conseil des conseillers économiques de Trump, fait exception.
Dans un essai publié en novembre dernier et intitulé Guide de l’utilisateur pour la restructuration du système commercial mondial, M. Miran, qui était alors stratège principal chez Hudson Bay Capital, trace les contours d’un protectionnisme censé résoudre le « déséquilibre économique » dont pâtissent les États-Unis.
Dans ce document d’une quarantaine de pages, l’économiste diplômé de la prestigieuse Université Harvard fait valoir que le statut de monnaie de réserve du dollar entraîne sa survalorisation, érodant ainsi la compétitivité des industries américaines.
Plus le billet vert vaut cher, moins les exportations américaines sont attrayantes aux yeux des partenaires commerciaux. À l’inverse, plus la valeur des devises étrangères est faible, plus les importations deviennent bon marché.

En fin de compte, cette situation contribue au déséquilibre commercial dont se plaint tant M. Trump. Comme solution, M. Miran suggère de faire baisser la valeur du dollar américain vis-à-vis des autres devises.
L’économiste fait directement référence à cette idée comme étant le socle d’un éventuel accord de Mar-a-Lago. À maintes reprises, il se défend de présenter un programme politique. Encore récemment en entrevue avec Bloomberg, M. Miran a mentionné qu’il ne s’agissait que d’un « livre de recettes » et qu’il appartient au « chef » de choisir lesquelles cuisiner.
Même s’il minimise les chances d’un tel accord à court terme, l’économiste en chef n’a toutefois pas complètement balayé cette idée. « Pourrait-on envisager cette possibilité à l’avenir ? Bien sûr. »

Pour David Dupuis, chargé de cours en économie à l’Université de Sherbrooke, l’essai de M. Miran constitue « une tentative de validation théorique d’une posture de négociation ».
Même son de cloche du côté de Stephen Gordon, professeur d’économie à l’Université Laval, selon qui « M. Miran a été nommé à ce poste simplement parce qu’il est l’un des seuls à tenter de rationaliser les tarifs de Trump ».
Pascal Bédard, qui partage leurs avis, rappelle quant à lui quelques-uns des effets négatifs qu’engendrerait une telle dévalorisation du dollar sur l’économie américaine. « Si les importations coûtent plus cher à cause de la baisse du dollar, ça va alimenter l’inflation — déjà dopée par les tarifs — parce que la réindustrialisation des États-Unis ne se passera pas du jour au lendemain. Et si l’inflation grimpe, les taux d’intérêt aussi vont monter », indique M. Bédard.

Une collaboration de gré ou de force

En pratique, comment une telle dévalorisation serait-elle possible ? Les États-Unis auraient besoin de s’entendre avec les autres pays pour que ceux-ci acceptent d’écouler une partie des dollars américains qu’ils possèdent en réserve. Pour les y contraindre, les États-Unis pourraient menacer de retirer leur parapluie militaire et imposer des tarifs punitifs, suggère Miran, dans son essai.
Techniquement, la manœuvre est possible, bien que peu probable, estime Pascal Bédard. « C’est une question d’offre et de demande. Si le dollar américain s’est apprécié ces dernières années, c’est parce qu’il était très recherché. S’il y a plus d’offre, c’est-à-dire plus de dollars en circulation, alors en effet, sa valeur baisserait », expose le professeur.
Encore faudrait-il que les États-Unis parviennent à s’entendre avec les autres pays, ce qui est loin d’être gagné. Il faut dire que l’économie mondiale n’est plus la même que lors de la signature de l’accord de Plaza, en 1985, pour lequel les États-Unis ont négocié afin de faire fléchir le dollar. À l’époque, les États-Unis étaient parvenus à s’entendre avec le Japon, l’Allemagne de l’Ouest, le Royaume-Uni et la France — des pays sous son égide militaire.
« Aujourd’hui, il faudrait la collaboration de la Chine, ce qui semble plus qu’incertain, puisque les États-Unis entretiennent une relation très conflictuelle avec ce pays. Or, sans la Chine, cette tentative d’accord n’irait pas très loin », fait valoir le professeur Stephen Gordon.
D’autant plus que la Chine, comme d’autres pays, aurait beaucoup à perdre dans un tel accord, abonde M. Bédard. « Les étrangers détiennent beaucoup plus d’actifs financiers américains que les Américains détiennent d’actifs financiers étrangers. Alors, du point de vue des pays étrangers, si on dévalue le dollar américain, les actifs qu’ils détiennent perdraient de la valeur. Évidemment, ça leur poserait problème », explique l’expert.

Le beurre et l’argent du beurre

« Les États-Unis veulent le beurre et l’argent du beurre. À la fois, ils veulent un dollar fort, mais pas trop fort. Les Américains jouent les victimes d’un système qu’ils ont créé de toutes pièces », estime David Dupuis.
« Même s’il y a un accord et que le dollar se dépréciait durant un temps, il finirait par remonter. Si tu es la devise de réserve mondiale, c’est inexorable », ajoute-t-il.
Encore cette semaine, à l’occasion du « jour de la libération », le président Trump a reproché à la grande majorité de ses partenaires commerciaux d’imposer des tarifs douaniers injustes, en plus de manipuler leur devise, de quoi justifier une réplique américaine musclée.
Dans son essai paru en novembre, M. Miran soulignait qu’« il existe un chemin par lequel le gouvernement Trump peut reconfigurer les systèmes commerciaux et financiers mondiaux au bénéfice de l’Amérique ».
Mais il prévenait aussi lui-même que « ce chemin est étroit et nécessitera une planification minutieuse, une exécution précise et une attention particulière aux mesures visant à minimiser les conséquences négatives ». Avec un pilote imprévisible aux commandes, reste à voir si les États-Unis seront en mesure d’éviter la sortie de route.

Le Devoir

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