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Le double jeu occidental

Afghanistan, Yougoslavie, Syrie

jeudi 31 octobre 2013

En ce jour de Saint Valentin de l’année 1945, Cupidon a su réunir de sa flèche le président américain Roosevelt et le fondateur du royaume d’Arabie Saoudite Ibn Al Saoud. Nous appelons cette rencontre sur le croiseur américain le pacte du Quincy (1). La stabilité de l’Arabie Saoudite et de la péninsule arabique fait alors partie des « intérêts vitaux » des Etats-Unis qui assurent en contre partie la protection du royaume contre toute menace extérieure. Le monopole des puits de pétrole passe ainsi dans le giron des états-uniens.

Depuis ce temps les pétrodollars donnent des avantages géopolitiques aux intérêts occidentaux et des avantages religieux au mouvement politico-religieux saoudien appelé le wahhabisme. Plus précisément et de façon générale, ce pacte permet de financer l’économie américaine, de façonner l’architecture tectonique de l’économie devenue flottante après Bretton Woods, de monter un nouvel« état phare » du monde musulman, de manipuler le « momentum » des mouvements islamistes pour remodeler le moyen-orient politiquement et religieusement.

Nous relaterons succinctement dans la suite les guerres d’Afghanistan-URSS, de Yougoslavie afin d’éclairer celle en cours en Syrie en mettant en évidence la connivence : filière de recrutement islamique, pétrodollar, et géopolitique.

Lorsqu’à la Noël 1979 les soviétiques rentrent à Kaboul, les communistes se trouvent alors à deux heures d’avion des puits d’or noir les plus riches de la péninsule arabique. Le chef des services secrets saoudiens Turki Al-Faycal parle au directeur de la CIA William Casey de l’encerclement de son pays. Deux milles conseillers communistes sont présents au Yémen, deux milles cinq cents en Syrie, mille en Etiophie, mille en Irak, et dix milles soldats en Afghanistan. La réponse de Langley fût la reprise de la phrase prononcée déjà en 1939 à Moscou par le ministre des affaires étrangères soviétique Viatcheslav Molotov à l’ambassadeur d’Adolph Hitler : « la zone sud de Bakou (Azerbaidjan) en direction du golfe persique est reconnu comme le centre des aspirations de l’Union Soviétique. » (2)
Casey répondra à Al-Faycal que c’était toujours le cas aujourd’hui et que rien n’avait changé. Les Etats-Unis décidèrent de soutenir l’opposition afghane. Le soutien financier américain et saoudien s’élèvera à 7 milliards de dollars sur la période 1980-1988. De trente à quarante cinq milles volontaires étrangers provenant d’autres pays musulmans se rendirent en Afghanistan. La moitié des combattants a été entraînée par l’agence pakistanaise ISI. D’après Hamid Gul l’ancien directeur des services secrets pakistanais, Washington aurait financé le quart du Djihad afghan, et les trois quarts l’auraient été par l’Arabie Saoudite et les autres états du golfe (3).

Pour comprendre le « Viêt Nâm » soviétique il faut y voir 3 facteurs :

a) industriel :technologie américaine (armes, logistiques, renseignements, communication)

b) financier :argent saoudien

c) religieux : démographie et ferveur musulmane

Pour reprendre les mots de Samuel Hutington (4), la civilisation musulmane a pris conscience de sa puissance et pour la première fois la résistance fructueuse à une puissance étrangère s’est basée non sur des principes nationalistes ou socialistes mais sur des principes islamiques menés par le Djihad.
Le chef des volontaires arabes était un professeur d’université palestinien Abdullah Azzam. Il s’appuyait sur le réseau des frères musulmans pour recruter des combattants. Oussama Ben Laden, élève du cheikh Azzam et neveu du parrain Al-Faycal (précédemment cité) trouvera son propre chemin dans l’aventure afghane. Fondé en 1987 en Afghanistan par Azzam et Ben Laden, Al Qaida signifie « la base ». On peut comprendre aussi « la base de données » des combattants islamistes internationales. Les dizaines de milliers de combattants ont été acheminés via l’agence d’aide au tiers monde, TWRA Third World Relief Agency fondée par un homme d’affaire soudannais Fatih Al Hassanain qui connaissait bien Ben Laden (5). Les moudjadhines étrangers voyageaient sous couvert de l’association humanitaire. Azzam souhaitait que la victoire afghane continue sur les terres jadis musulmanes, en s’opposant fermement à l’idée de combattre d’autres musulmans. Au contraire Ben Laden souhaitait entretenir une légion pan-arabe et continuer la lutte en Arabie Saoudite et en Egypte. Après la campagne afghane en 1989, Azzam sera tué avec ses deux fils par une bombe placée dans une voiture à Peshawar au « pays des purs ».

La Yougoslavie signifiant « pays des slaves du sud » implose dû à une mutation démographique. Josip Tito résumait la situation de son pays de la façon suivante : « la Yougoslavie comporte 6 républiques, 5 nations, 4 langues, 3 religions, 2 alphabets et un seul parti ». Il créé un état où toutes les différences sont reconnues sauf dans une certaine mesure sur le plan politique où l’idée est de construire un état unifié, et donc de fait plus puissant et souverain. Il s’agit d’éviter le morcellement de la région en une myriade de petits états qui subiraient le jeu des grandes puissances. Cette balkanisation avait commencé déjà depuis la seconde moitié du XIX ième siècles.
Le début et la fin des guerres en Yougoslavie se déroulent au Kosovo. En 1961 cette province autonome de la Serbie était composée à 67 % d’albanais musulmans et 24 % de serbes orthodoxes. En une génération, c’est à dire trente années après en 1991 la composition est de 90 % de musulmans et 10 % de serbes. Deux phénomènes expliquent cette mutation démographique, tout d’abord le taux de natalité albanais est le plus élevé d’Europe, ensuite les serbes en quête de débouchés économiques déménagent à Belgrade (4). En Bosnie en 1961 les serbes constituent 43 % de la population et les musulmans 26 %, en 1991 les proportions étaient quasi inversées : les serbes à 31 % et les musulmans à 44 %. Au kosovo, foyer des guerres civiles, 50 % des albanais avaient moins de vingt ans, cette pression démographique a conduit à aviver les appartenances religieuses et les nationalismes :kosovars, bosniaques, slovènes, croates, et serbe avec la venue au pouvoir de Slobodan Milosevic. L’identité yougoslave s’est effondrée et les gens se sont de plus en plus identifiés de part leur religion. Les combattants croates catholiques furent soutenues par les puissances chrétiennes (notamment l’Allemagne), les bosniaques musulmans par la Turquie, l’Iran, les pays arabes, et par l’aval des américains, enfin les serbes orthodoxes par la Russie affaiblie par la chute de l’URSS en 1989. L’aide à la formation des combattants de MPRI via le département d’Etat américain, le renforcement en soldats/frères musulmans , et l’aide de l’OTAN redistribuera les cartes de l’ex territoire. Yougoslave. (6) C’est la guerre de Yougoslavie qui façonnera le changement de paradigme de l’OTAN, c’est à dire d’un monde libre anticommuniste à un monde libre antiterroriste. La lutte idéologique politique cède la place à une lutte de religion et de valeurs.

En Libye puis en Syrie, nous avons vu la montée sur la scène internationale d’un petit émirat le Qatar qui joue un rôle similaire que l’Arabie Saoudite avec l’occident. Le Qatar produit beaucoup de capitaux avec ses pétrodollars et ses gazodollars, et a un héritage conservateur wahhabite. La petite péninsule arabique obtient son indépendance le 03 Septembre 1971, c’est peut être un signe lancé lorsque le 03 Septembre 2013 deux missiles de croisières qui devaient en toute supposition cibler la Syrie s’échouent en mer. (7) Suite à ces tirs, la réaction russe a été immédiate, le message était qu’ils s’interposeraient militairement à toute attaque directe contre la Syrie. Cette opposition forte a dû influencer la marche arrière militaire annoncée deux jours après chefs d’État du G20 à Saint-Pétersbourg. La montée en épingle médiatique de l’attaque chimique à Damas le 21 Août, la nouvelle absence de preuve des inspecteurs de l’ONU, le refus d’entrée en guerre des députés britanniques a une dizaine de voix près le 27 Août, le sang froid russe, et peut être l’efficacité des systèmes de défense antimissiles russes qui auraient pu dévier les missiles le 03 Septembre permettent la tenue du G20 et d’éviter l’embrasement général de la région. Le 11 Septembre 2013 le New York Times acceptait même de publier une lettre du président russe « ce que Putin a à dire aux américains concernant la Syrie ». Le congrès et la chambre des représentant entendent la temporisation d’Obama d’ouvrir feu et la lettre ouverte de Vladimir Putin appuie le vote pacifiste, la guerre n’aura pas lieu. François Hollande l’annoncera à sa façon le dimanche 15 Septembre sur TF1. L’engrenage de la guerre était pourtant bien huilé, l’opinion publique occidental préparé. Si les missiles avaient pour cible la Syrie, le G20 aurait été annulé puisqu’Obama n’aurait pas pu se rendre en Russie alliée de Damas en guerre contre Washington. Ce revirement à 180 degrés de la politique occidentale est surprenant, et est peut être simplement lié à la déviation des missiles du 03 Septembre. L’aptitude américaine à rebondir et son pragmatisme se sont traduites par la forte médiatisation du discours du nouveau président iranien à l’ONU le 24 Septembre. Si la guerre totale s’éloigne de la Syrie, elle s’éloigne aussi contre l’Iran.
Rappelons le contexte sur le terrain en Syrie, les forces gouvernementales reprennent les positions des terroristes grâce à l’aide des milices iraniennes, du Hezbollah, et de la Russie. RIA Novosti annonce deux milles combattants originaires de la fédération Russe, notamment des républiques caucasiennes et plus de mille autres des républiques d’Asie centrale. Des centaines de français, britanniques et autres européens y sont partis. Deux milles tunisiens y seraient rentrés aussi. Le calcul énergétique des intérêts occidentaux semble d’appuyer un renversement de régime en Syrie, afin de passer des gazoducs qataris, saoudiens etc.. par l’Ouest de la Turquie pour alimenter l’Europe afin que cette dernière ne dépende pas que du south-stream russe (9). Le passage au sud-est de la Turquie est trop risqué car la frontière avec l’Iran est proche et de plus l’aspiration de quarante millions de kurdes répartis sur 4 pays est explosif.

Si tout le monde peut se réjouir que le spectre de la guerre élargie aux américains et aux français contre la Syrie s’est éloignée, personne ne doit se réjouir d’une victoire russe. L’attentat suicide dans un bus à Wolgograd provoqué par une terroriste de la république nord caucasienne du Dagestan a été complètement occulté des informations occidentales plus préoccupée par une histoire d’Etat, celle de Léonarda. Néanmoins, cela montre le danger pour tous les pays de voir revenir chez eux les combattants étrangers fanatisés par le Djihad syrien.

Louis Hugo Paris Octobre 2013

(1) Accord du Quincy : http://www.geopolintel.fr/IMG/pdf/p...
www.geopolintel.fr

(2) Peter Schweizer, Victory : The Reagan Administration’s Secret Strategy That Hastened the Collapse of the Soviet Union repris dans l’Atlantic Monthly Press, New York, 1994
« Saudis, Stressing Regional Stability, See Soviet Threat, » The New York Times, February 8, 1980, sec. A, p. 6. 2. Ibid. 3. Alan Fiers, interview with the author

(3) Jason Burke, Al-Qaida, la véritable histoire de l’islam radical, La Découverte, 2005, page 77

(4) Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, chapitre 10 : des guerres de transition aux guerres civilisationnelles

(5) IIRO (International Islamic Relief Organisation)
http://www.observatoire-humanitaire...

(6) Olivier Pighetti – « Guerre de Bosnie : les combattants d’Allah »
http://www.dailymotion.com/video/xq...

(7) http://www.upr.fr/actualite/monde/g...

(8) http://de.ria.ru/security_and_milit...

(9) http://www.geopolintel.fr/article72...

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PutinAssad

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