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Les Égarés – Le wahhabisme est-il un contre-islam ?

lundi 21 octobre 2013

Une lecture

Depuis un certain 11 septembre, un spectre rôde en l’Amérique et, par extension, sur tout le monde occidental menacé : le terrorisme islamique. Avant cette date, il exerçait déjà ses ravages mais n’avait pas encore pétrifié les téléspectateurs de la planète, au point de délivrer un blanc-seing à l’Amérique impérialiste, phare de la civilisation, dans ses guerres d’agression… de l’Afghanistan jusqu’à la Syrie. C’est chose faite depuis une bonne dizaine d’années ; l’islamisme est devenu le nouvel ennemi intime, au reste bien utile pour renverser les régimes arabes jugés trop indépendants ou trop nationalistes, sécuriser l’État d’Israël, garantir l’acheminement des ressources énergétiques, et, in fine, entretenir des « débats » aussi futiles qu’artificiels, mais excellent dérivatifs sociaux, comme celui du voile ou des produits halal, dans les pays postchrétiens de la vieille Europe envahie par les allochtones.

Mais qu’est-ce que l’islamisme ?

Derrière ce mot-valise, cette nébuleuse sémantique, se cache en réalité le wahhabisme et toutes ses variables, takfiristes, Frères musulmans et leurs faux-nez. Dans son livre, Les Egarés, aux éditions Sigest, Jean-Michel Vernochet retrace l’histoire de cette secte née au cœur de l’Islam il y a deux cent cinquante ans mais qui n’avait pas vocation à prospérer aussi rapidement en ce début de XXIe siècle sans, d’une part, une profonde crise matérielle et spirituelle de l’aire arabo-musulmane et, d’autre part, de colossales moyens financiers que se partagent les profiteurs de la manne pétrolière ; les champions WASP judéo-protestants de la démocratie faisant bon ménage avec des régimes pour lesquels l’islam n’est qu’une vitrine de luxe, une législation tatillonne qui ne fait sens que par la contrainte qu’elle exerce sur tous les aspects de la vie quotidienne, à l’instar du long catalogue des obligations talmudiques. Cependant, au-delà des habituels enjeux de puissance qui font se déplacer les pièces sur le grand échiquier géopolitique, renversant ici un régime, colorant là une révolution, l’auteur laisse entendre que balkaniser un territoire homogène, contrôler la route du pétrole ou du gaz, corrompre des dirigeants transformés en valets sont des hors-d’œuvre ; plus profondément, il s’agit délibérément d’encourager le fanatisme et la violence pour neutraliser l’islam et, en fin de compte, le détruire en tant que force et forme, édifice théologique contrariant les progrès du grand Marché mondial unifié.

Un projet qui s’inscrit comme une étape nécessaire dans la progression jugée irréversible vers un Nouvel Ordre Mondial, athée, et non pas “laïc”, où la dernière des idoles serait un nouveau et colossal Veau d’or. Reste que, ne pouvant encore, pour le moment, diluer l’Islam dans « la nouvelle torah des droits de l’homme » comme cela fut possible avec le catholicisme, surtout depuis le concile Vatican II, les nouveaux idéologues, dont on ne sait si ils sont d’anciens trotskystes convertis à l’ultralibéralisme ou des marranes férus de noachisme, préfèrent jouer avec le feu en attisant la haine. C’est ainsi toute une jeunesse, oisive et sans avenir dans les pays arabes, déracinée dans les banlieues des métropoles européennes, qui se trouve prise en otage par des prédicateurs financés depuis des Levant, pays étrangers, en l’occurrence les pétromonarchies wahhabites du Golfe, ceci avec le soutien implicite de nos gouvernements. Le but visé par ces prédicateurs de la conversion forcée au fondamentalisme puritain par le djihad, la guerre sainte, est clairement la destruction de l’Islam sunnite traditionnel, de ses pratiques populaires et de toutes les autres islam tels le soufisme, le chiisme ou le puritanisme primitif des premiers Séparés, le kharidjisme.

Or, l’Arabie Saoudite et Qatar rivalisent actuellement pour diffuser et étendre l’idéologie wahhabite au Maghreb et au Machrek, notamment en Égypte, en Tunisie par le truchement des Frères musulmans ou leurs clones en Turquie et au Maroc ou pire, par la guerre et le terrorisme comme en Syrie, en Irak, au Liban, au Pakistan, en Somalie, au Sahel et en Afrique de l’Ouest… Et l’auteur de souligner avec raison les « affinités électives » existant entre l’ultralibéralisme américain et le puritanisme wahhabite qui rejette l’esprit du Coran pour le réduire à sa simple “lettre“… à savoir un littéralisme desséché, sans âme, et une hypertrophie du fait juridique qui évoquent étrangement les pratiques des tribunaux rabbiniques et de l’hyperjuridisme contemporain des sociétés marchandes. L’Islam, comme architecture métaphysique et théologique, mais aussi comme pratique vivante, est de cette façon battu en brèche par une nouvelle religion ou plutôt, contre-religion qui n’ose pas dire son nom.

En terre d’islam, ce sont d’abord les musulmans eux-mêmes et ensuite, très sévèrement les chrétiens d’Orient et toutes les minorités religieuses qui font les frais de l’expansion foudroyante du wahhabisme depuis 1945 et le pacte d’alliance entre l’Américain Roosevelt et Ibn Séoud, maître d’un royaume éponyme… Villages rasés, arbres sacrés coupés, lieux saints détruits, populations converties par la contrainte, longues séries de massacres de mécréants, ainsi en Algérie après 1995, en Syrie et en Irak aujourd’hui. Destruction non seulement des églises ou des bouddhas géants de Banian en Afghanistan, mais aussi des vestiges du temps du Prophète, des mosquées et sépultures des saints hommes de l’Islam, au Mali, en Libye délivrée de la dictature de Kadhafi pour mieux tomber grâce à l’Otan dans sous la coupe des islamistes fanatiques. Cet acharnement, cette rage destructrice trouve finalement son point culminant dans la détestation du chiisme. Un exemple récent est celui du crooner Fadel Shaker, ex-chanteur de pop, devenu salafiste, barbu et bras droit d’un cheikh en lutte contre le Hezbollah libanais. Riche à millions, partageant encore récemment l’affiche d’un festival au Maroc avec la pop star cosmopolite Lenny Kravitz et Mariah Carey, il considère désormais que chanter est un péché. Et il en appelle au djihad en Syrie en réaction à l’engagement militaire du Hezbollah aux côtés de Bachar al-Assad. Voici ce qu’il déclare : « Les chiites sont pires que les juifs. Les juifs, eux, ont au moins un Livre. Mais les chiites, on ne sait pas quelle est leur religion. En Syrie, ils tuent nos frères sunnites et détruisent leurs mosquées. Ils sont prêts à tuer jusqu’au Golfe. Ce sont des infidèles, ce ne sont pas des musulmans, ce n’est pas vrai que le Coran est leur Livre. Ce sont des menteurs. Ils disent une chose et font une autre » - Le Monde, mercredi 26 juin. Ces propos sont très révélateurs : les chiites sont considérés comme des païens ou des apostats qu’il faut éliminer. Le wahhabisme est ainsi conçu aujourd’hui comme une machine de guerre contre l’islam traditionnel (sunnite) ou spirituel (chiite) et le prosélytisme se fait sous couvert d’aides sociales aux banlieues du Tiers-Monde ou d’Europe. Futurs Young Leaders, boursiers du Département d’État ou du Qatar, et djihadistes en herbe trouveront en conséquence d’excellentes formations à Londres ou à Paris, sous l’œil attendri d’autorités publiques ravies de voir se déverser la manne financière wahhabite sur des périphéries urbaines devenues incontrôlables.

Dans le wahhabisme, la théologie est superflue, et même blâmable, quant à l’autorité des docteurs de l’islam, elle est au mieux contestée, et en réalité rejetée. Comme dans le protestantisme fondamentaliste, puritain et sectaire, tous sont encouragés à utiliser, chacun à sa guise, de manière totalement opportuniste, le Coran réduit à une collection de mots à prendre au sens premier, c’est-à-dire sans la moindre interprétation sur un possible sens second ou un quelconque sens caché du Message coranique. Ainsi, ce rigorisme pour nouveaux convertis déculturés s’accommode paradoxalement d’une forme de « libre examen » n’autorisant aucune véritable exégèse des Textes et encore moins la plus élémentaire des herméneutiques. Dans ces conditions, le « zélote wahhabite » peut tirer lui-
même ce qu’il veut du Coran et des hadiths – paroles rapportées du Prophète – que par ailleurs il lit difficilement, pour ne pas dire pas du tout car la révélation coranique est écrite dans une langue classique très éloignée du sabir des rappeurs et des dealers. Et ce qu’il aura compris ou cru comprendre pourra, pris au pied de la lettre, justifier les pires comportements : trafic de drogue puisqu’il affaiblit l’Occident mécréant, assassinats dans le cadre du djihad, viol des chrétiennes, pillage et même anthropophagie comme on l’a vu récemment dans certaines vidéos diffusées sur la Toile. Le plus insoutenable est peut-être que cette barbarie, relayée par des médiats complices, trouve sa place à l’ordinaire, entre une cérémonie de mariage gay et un tapis de bombes démocratiques. Il faut en quelque sorte normaliser une situation d’ensauvagement en la banalisant. Les droits de l’homme qui accompagnent la conquête de nouveaux marchés sont à ce prix.

Dans la troisième partie de son livre, Jean-Michel Vernochet - qui puise l’information à bonne source, autrement dit sur des sites web musulmans, arabes, sunnites et foncièrement hostiles à la secte néopuritaine – développe une analyse sur le wahhabisme qu’il appelle résolument archéo-futurisme, expression qui évoque le titre d’un livre de Guillaume Faye paru en 1998. Je m’en voudrais ici de déflorer le sujet car il est bien entendu que là où G. Faye voyait « un concept subversif », une réponse au modernisme et une alternative au traditionalisme, J.M. Vernochet désigne au contraire un instrument au service du mondialisme abrasif ou éradicateur des cultures et des religions. Les pays « libérés » des nationalismes arabes par des guerres « propres » auront alors tout le loisir de retourner aux valeurs archaïques, l’islam rêvé et mythique des origines mixé au téléphone portable, à la kalachnikov et au viagra. Pour un peu, on se croirait à Tel-Aviv : une religion ossifiée, formaliste assortie d’une politique agressive à prétention planétarienne. Mais ces convergences sont sûrement le fruit du hasard… ou alors il faudrait croire que nos élites ne veulent pas toujours le bien des peuples ?

Mais face à la montée du péril wahhabite, lequel menace autant l’Orient que l’Occident, quelle réponse propose l’islam traditionnel ? A l’échelle d’une nation, l’éviction du Frère Morsi en Égypte est plutôt bon signe, même si le soutien de l’Arabie au général Sissi, chef de la junte militaire assurant la transition du pouvoir, laisse penser au règlement d’un contentieux entre les deux pays propagateurs d’une idéologie mortifère. À l’échelle de la communauté des croyants, la réponse est navrante : l’Islam traditionnel est exténué, malade, en raison d’une absence de toute exégèse depuis le XIe siècle ce qui a empêché l’Islam de se mettre au diapason du monde moderne. Entendons par là que cette immobilité a bloqué l’expression de certaines valeurs intemporelles, exprimées dans le langage de l’époque… ajustement auquel aucune religion ne peut échapper.

Ce blocage du sunnisme est une limite et un handicap parce que de simples accommodements avec le monde du XXIe siècle, ne permettent pas de relever les défis de la modernité… cela au contraire de l’islam chiite à la fois philosophique, spirituel, révolutionnaire et antisioniste. La leçon magistrale des revers imposés à Tsahal ou aux terroristes par le Hezbollah pourrait être qu’un même effort intérieur, convergent de la part des chrétiens et musulmans, les rassemble en vue d’affronter les puissances dissolvantes des temps de confusion que nous vivons. Ceci grâce à un travail de discernement indispensable destiné à ne pas se tromper d’ennemi, ni les uns, ni les autres ; en sachant donc, d’abord identifier l’ennemi civilisationnel commun dissimulé sous ses divers et multiples travestissements, pour ensuite l’affronter et le vaincre. Les wahhabites furent jadis instrumentés contre l’Union soviétique ; mais en vertu d’un paradoxe purement apparent, ils font maintenant, sous forme d’une sorte de « communisme de guerre », table rase de l’Islam historique, en prétendant pourtant le ressusciter après l’avoir réduit à une coquille vide.

L’excellent livre de Jean-Michel Vernochet se lit d’une traite et fournit au lecteur les clés qui permettent de faire sauter quelques verrous pour mieux comprendre la propagande cosmopolite toujours plus envahissante dans l’espace public au fur et à mesure du grand remplacement des peuples européens par des masses étrangères, majoritairement africaines. La guerre civile ou ethnique, délibérément provoquée dans les pays victimes des forces d’intervention du gendarme du monde, devrait – sauf dérapage incontrôlé ou crise majeure – nous être épargnée car la vieille Europe en général, et la France en particulier, sont trop soumises, trop apathiques, pour mériter un électrochoc ou une révolution factice… et commanditée.

Il suffit que la guerre civile reste latente, que les tensions intercommunautaires fassent valoir la discrimination positive, et les Français disparaîtrons en silence dans quelques décennies. En cas de collapsus économique, aucun homme providentiel ne sera l’expression du peuple en colère car le pays légal aura complètement absorbé le pays réel, ce qui est déjà le cas, aujourd’hui, en grande partie. Au mieux, nous aurons un héros mulâtre antisioniste, reflet de la France plurielle et antiraciste, quand le sionisme lui-même aura muté en post-sionisme, compatible voire interchangeable avec un wahhabisme relooké, moins agressif, plus permissif. Comme pour les archi-consommateurs que sont les classes dirigeantes des deux royaumes wahhabites, Qatar et Arabie.

Le repoussoir islamique du terrorisme aura joué son rôle et les candidats au djihad pourront retourner à leurs petits plaisirs dans nos cités périphériques couvertes de mosquées flambantes neuves. Le nationalisme ne sera plus qu’un mauvais souvenir et une ère de paix s’ouvrira pour le monde débarrassé des préjugés, des traditions et des races. Un « djihad par les urnes » pourra emporter les derniers débris des sociétés autochtones, mais qu’importe : le contre islam sectaire sera alors peut-être devenu, au moins superficiellement c’est-à-dire quand il ne montrera pas le hideux visage de sa férocité intrinsèque, aussi fade et aseptisé que le christianisme conciliaire. Voilà des lendemains qui chantent pour ceux qui penseraient que tout va s’embraser dans d’inexpiables guerres eschatologiques. Ce qui nous attend est plutôt le dépérissement et l’oubli.

Guy Mosjoen 21 septembre 2013

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