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L’alignement socialiste sur le conservatisme anglais

Pierre Dortiguier

mercredi 14 décembre 2011

Selon ce que prophétisait le génie de Leibniz dans sa correspondance française avec un abbé savant du 17e siècle, « Un temps viendra bientôt où il sera honteux d’être né auteur ». La même chose peut se dire des carrières d’hommes politiques qui vont, selon l’expression française du début du 20e siècle, à la soupe électorale ou se partagent l’assiette au beurre, en l’occurrence les faveurs de l’opposition. Tant Madame Guigou, née française dans le protectorat marocain, dans sa polémique avec le jeune ministre Barouin que les Hamon ou les Montebourg, sans parler du chef du sérail, muet comme il se doit, le débonnaire Hollande, toute cette famille socialiste semble, contre l’opinion du travaillisme britannique même, s’entendre pour soutenir la position conservatrice et insulaire de Cameron, et dénoncer toute règle d’or budgétaire !

Il semble étrange que des partisans d’une éducation égalitaire et républicaine chantent sur le même ton que le capitalisme anglais et récitent à l’unisson un texte sur l’inutilité d’une discipline budgétaire que cependant le reste des pays européens va par simple influence de leur sens commun mettre en place.
Hier, dans un déplacement à Saint Dizier, le Premier Ministre François Fillon a eu le bon sens méritoire de publier cette opinion qui honore sa sagacité et une certaine rectitude que chacun lui reconnaît, à savoir que nous devons nous tenir responsables de ce que nous faisons. Si les marchés financiers voient venir à eux des emprunteurs d’Etat pour payer fonctionnaires et autres nécessités de survie de son propre peuple, il faut que les affaires « soient en ordre ». C’est du reste une expression allemande bien connue pour dire que chacun se porte bien, comme le dit ce personnage de Sacha Guitry, du cinéma français d’avant-guerre, passant en revue une assemblée parisienne et répétant, sans attendre de réponse, qu’il « va bien » et en remercie presque l’assistance. Imaginez maintenant un ministre ou quelque homme politique défilant devant ses partisans et clamant ainsi sa satisfaction : « Tout est en ordre » ! Vous ne voyez plus là dans ce rôle que madame Merkel et son chevalier servant, M. Sarkozy imitateur des vertus de la Dame d’outre Rhin ! Pareil spectacle fait bondir le clan Hollande qui en appelle à remettre en cause le dernier Traité de Bruxelles.

Quelle misère du socialisme, pour le redire en paraphrasant le pamphlet de Karl Marx sur « la philosophie de la misère » de Proudhon ! Les personnages du temps ont disparu, mais le décor demeure : l’opposition française commet une lourde erreur en minimisant la portée de la crise financière, mais surtout en écartant l’effort national auquel M. Sarkozy s’est rallié après que la forte économie allemande qui a atteint, selon une indication donnée dans le New York Herald tribune, le seuil de 1,3 trillions de dollars d’exportations, somme jamais réalisée jusqu’ici ; ce qui ne diminue en rien la gravité de la crise chez elle, qui est l’effet d’une épidémie financière, mais donne à toute l’Europe la certitude de pouvoir naviguer dans la tempête, en supportant la concurrence asiatique, et gagner un port calme. Mais nos Socialistes et les Cameron savent-ils au moins que notre Europe est ballotée et que l’émeute sociale menace à moyen terme la sécurité du travail dans chacun des pays, si nous ne réalisons une société débarrassée et de la lutte des classes à l’intérieur et du chauvinisme à l’extérieur ?

Cette affinité des positions socialistes et anglaise, entendons des intérêts de la spéculation financière anglaise, ne surprendra pas ceux qui suivent le récit des événements de ces deux derniers siècles. Elle est un paradoxe explicable : l’Angleterre ne veut pas de discipline et donc de communauté européenne qui nuirait à une certaine forme de vie et diminuerait l’idéal ploutocratique si visible dans la cité de Londres. Bien sûr, nombreuses sont les jeunes générations, en particulier immigrées et naturalisées, pakistanaises etc. mais aussi ces Anglais d’origine ancienne qui comptent parmi la jeunesse la plus délaissée comparativement au reste de l’Europe et surtout de l’Allemagne et des pays nordiques, mais aussi des autres Etats mieux équipés socialement et religieusement, si l’on peut dire, qui contestent cette attitude caméronienne insolente. Mais lui correspond en France, un socialisme qui a rejeté les formes extérieures et trop idéologiques du marxisme, par exemple, pour ne retenir qu’une propension à l’inertie et à la caricature économique, imaginant le capital comme une source gardée par des fées puissantes qu’il conviendrait de séduire pour satisfaire un peuple étourdi par des promesses de 35 heures généralisées qu’aucun socialiste européen n’oserait proposer. Nous avons donc affaire à une pure et simple démagogie dont l’équipe sarkoziste en place, si attaquée par ailleurs, n’aurait aucune peine à démontrer la vacuité.

Il ne s’agit plus de se battre, sur la scène électorale ou dans les médiats, pour ou contre l’économie de marché, pour ou contre un partage du sous-développement à quoi conduirait l’utopie socialiste de créer des emplois non sur le travail et la croissance, mais sur un perpétuel apport de notre voisine. Nous sommes dans un cadre plus simple, celui qu’indique la France profonde que nous aimons, celle de La Fontaine : dites aujourd’hui à un Européen moyen, de vous illustrer la fable de la Cigale et de la Fourmi ! Un enfant y répondrait. Nous pouvons même conclure par cette traduction du vers de Hamlet par Voltaire : « Etre ou ne pas être, il est temps de choisir ». Mais pour nos opposants démagogues, Voltaire n’est qu’un boulevard parisien où ils vont défiler et crier leur mécontentement, sinon montrer leur oisiveté naturelle, ou encore un nom derrière lequel ils persécutent les gens de foi, quant à nous il représente une indication : celle d’une union autour du travail sérieux qui éloigne de nous « trois grands maux », selon la formule du grand homme de lettres et philosophe conséquent, « l’ennui, le vice et le besoin ». Serait-ce tout ce que proposerait le parti socialiste ?

L’objectif de la stratégie caméronienne, en refusant ce dernier Traité budgétaire de Bruxelles conclu le 9 décembre et demandant à inscrire dans la Constitution une obligation de rectitude, est plus ambitieux qu’on ne le croit. Il ne s’agit pas d’une erreur de jugement comptable, ou d’une légèreté d’esprit. L’Angleterre, au mépris de sa propre opinion qui condamne son attitude égoïste, veut empêcher l’Europe ainsi définie par De Gaulle, dans une formule alors jugée un peu paradoxale, « de l’Atlantique à l’Oural » de se former économiquement et disciplinairement, - les ennemis de l’Allemagne diraient de se « reformer » car ils songent à la brève période de guerre - ; mais pareille formule est un impératif de survie, la seule base d’un socialisme réel, celui d’une communauté stable, d’une finance plus proche de la croissance. Tout le reste est un effet de tribune. Et que l’Angleterre n’oublie pas qu’elle reste seule face à 26 Etats.

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