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Bachar El Assad, sur le volcan Proche-Oriental

Propos recueillis par Jean-Michel Vernochet

jeudi 8 décembre 2011

2 février 2006.

Sur un ciel de traîne se détache le Palais du peuple, sorte de dalle coiffant une colline dénudée surplombant Damas. L’arrière du palais s’ouvre sur un hall immense aux murs nus et clairs le long desquels se détachent des hommes en noir. Au centre, un large tapis rouge trace une allée montant par degrés successifs vers le salon présidentiel dont les baies vitrées dominent la ville. Bachar el Assad, grand mince, presque frêle, attend ses hôtes.

L’homme n’est en rien empreint de l’apparente timidité qu’il sembla afficher au cours d’un entretien accordé à CNN et où il s’était soumis, presque de trop bonne grâce, aux questions incisives de la journaliste vedette Christiane Ananpour. Très affable, il répond librement et très directement aux questions que sont venus lui poser un groupe d’intellectuels français [1] soucieux de témoigner en toute indépendance des difficiles progrès de la démocratie syrienne dans le contexte d’une crise aiguë et générale du Proche-Orient.

Fils d’Hafez el Assad, Bachar accède à la présidence en juillet 2000 à l’issue d’un referendum. Plébiscité par la volonté populaire, il entreprend un difficile processus de modernisation du pays. Ouverture au monde qui passe inéluctablement par la réforme de structures institutionnelles rigides établies avec la Guerre froide et un demi-siècle d’état de belligérance avec Israël. Depuis 1948 et l’occupation des hauteurs du Golan en 1967, les deux États sont en effet restés en guerre, au moins officiellement.

Bachar, né à Damas le 11 septembre 1965, se destine tout d’abord à l’exercice de la médecine et non à celui du pouvoir. Il aborde ses études à l’école franco-arabe de Damas ; jeune médecin ce n’est pas en France (parce qu’étranger) qu’il trouve la possibilité d’acquérir un diplôme d’ophtalmologie de valeur identique à celui obtenu par les nationaux ! Il achève donc sa spécialisation à Londres où il oublie quelque peu sa pratique de la langue française, idiome d’ailleurs aujourd’hui largement supplanté en Syrie par l’anglais.

1963, le Baas, parti à la fois social et nationaliste panarabe, prend le pouvoir en Syrie à l’occasion d’un coup d’État. À la suite de la guerre dite des Six jours de 67, Hafez el Assad bouscule en novembre 70 la faction prosoviétique et prend les commandes. À Partir de là le clan alaouite auquel il appartient va régner sans réel partage sur les destinées de la nation syrienne. Les Alaouites classés par commodité dans la famille des musulmans chiites professent en réalité un syncrétisme religieux dont certains aspects ne sont pas très éloignés du christianisme.

À la mort accidentelle de son fils aîné Bassel en 94, Hafez demande à Bachar de rentrer. Il parvient à faire accepter à la direction du Baas le principe d’une transmission du pouvoir à son fils cadet, évinçant du coup de la succession le vice-Président Khaddam. Le même qui depuis a rejoint l’opposition et trouvé en juin 2005 refuge à Paris d’où il dénonce maintenant à la vindicte internationale ses anciens amis.

Dès novembre 99, se substituant à son père atteint par la maladie, Bachar assume des responsabilités d’État et se rend ainsi à Paris pour y rencontrer Jacques Chirac. Aussitôt élu, Bachar entreprend une libéralisation économique et politique. Les prisons se vident de leurs opposants au régime et l’état d’urgence qui règle la vie du pays depuis 1963 est levé. Mais le Printemps de Damas est de courte durée en raison des oppositions, celle de la vieille garde en particulier, où le président Khaddam exerce toujours une forte et décisive influence.

En mai 2001, Bachar accueille Jean-Paul II à Damas et désavoue l’invasion de l’Irak alors même que son père avait en 1990 rejoint la coalition occidentale pour la première guerre du Golfe. À partir de là Bachar ne trouvera plus grâce aux yeux de Washington qui déclenche contre le régime baasiste un tir de barrage accusatoire qui n’est pas sans rappeler l’argumentaire utilisé pour diaboliser Bagdad avant l’assaut final.

La Syrie, en tête de liste des États susceptibles de soutenir le terrorisme, est accusée pêle-mêle d’abriter les armes de destructions massives, les siennes ou celles exfiltrées par Saddam, de soutenir la guérilla du Hezbollah au Sud Liban, de laisser passer des armes à destination des résistances irakiennes... Tant et si bien que la France, qui souhaite revenir dans le giron atlantique et peut-être aussi conserver une ombre d’influence dans les affaires du Levant, prend l’initiative de la Résolution 1559.

Votée par le Conseil de Sécurité le 2 septembre 2004, la R.1559 enjoint la Syrie d’achever le retrait déjà amorcé en juin 2001 de ses troupes du Liban où les occidentaux l’y avaient tacitement installé à la fin de la guerre civile libanaise avec la signature des accords de Taëff en 1989. Fin avril 2005 la Syrie a rempli ses obligations à l’égard de la Communauté internationale mais n’en a pas fini pour autant avec les procès d’intention. Le « loup américain », l’expression de fraîche date est de Vladimir Poutine lui-même, renvoie toujours et encore l’accusé Bachar à ses supposées turpitudes.

L’assassinat de l’ex-premier ministre libanais Rafic Hariri en février 2005 va sonner l’hallali. Le pouvoir syrien ne pouvant être qu’automatiquement coupable, l’attentat va doper la machinerie judiciaire mise en place pour instruire le procès à charge contre la République arabe syrienne, baasiste pour son plus grand malheur comme l’était sa voisine l’Irak. Or, une seule crainte unit aujourd’hui toutes les composantes de la société syrienne : que l’Occident n’ouvre en Syrie, comme il en a le génie, l’un de ses chantiers démocratiques qui font merveille en Afghanistan et tout à côté, en Irak !

Une Commission d’enquête pilotée par l’Allemand de Mehlis est chargée d’établir l’implication directe du régime dans le meurtre d’Hariri. Cela ne va pas cependant sans difficulté : alors que les témoins se multiplient, et parmi eux l’ex-vice-président Khaddam, le principal témoin est convaincu de mensonge et finit par avouer avoir été acheté pour impliquer le premier cercle du pouvoir syrien. Conséquence, le rapporteur de l’enquête internationale démissionne, exit de Mehlis. Mais le mal est fait, le doute est durablement installé et le pitt-bull américain ne lâche plus prise, espérant parvenir à susciter à Damas l’une de ces révolutions oranges qui jouent sur le velours, épargnant la vie des boys et les dollars des contribuables de l’Oncle Sam.

Dans ce contexte, le Président Bachar el Assad montre le visage d’un dirigeant conscient de ses responsabilités envers le peuple syrien. Ceci dans une conjoncture particulièrement difficile, au voisinage d’un Irak en proie à un chaos où les pertes quotidiennes d’une coalition qui se délite avec le départ des italiens, atteint des niveaux inédits, enrageant une Administration américaine qui, n’acceptant pas de perdre la face, choisira peut-être une mortelle fuite en avant.

Comment caractériser la conjoncture actuelle ?

BEA. Nous vivons une période critique pour la Syrie et le Proche-Orient tout entier et au-delà, pour l’Europe. Le problème est qu’en politique les élites vraies ont disparu. C’est pourquoi l’affrontement se rencontre plus fréquemment que le dialogue.

J’avais déjà insisté sur cet aspect des choses dès avant le 11 Septembre. Nous nous trouvons maintenant à une dangereuse croisée des chemins. Beaucoup n’ont pas voulu voir que nous arrivions à un carrefour particulièrement dangereux, ils ont préféré garder la tête sous le sable en adoptant la politique de l’autruche et ne rien voir venir. Mais maintenant, nous sommes bien obligé de nous rendre aux évidences. Nous devons en conséquence éviter la langue de bois, un langage propre aux politiciens, et accepter de voir les choses telles quelles. De les regarder en face, d’affronter les réalités du terrain sans faux-fuyant. Je le disais déjà il y a un an et demi au Premier Ministre espagnol [Aznar], la question ne se pose pas de savoir si vous percevez le Hamas comme « terroriste » ou non, il s’agit d’être concret, pragmatique, de considérer les faits et les hommes qui pèsent et agissent, car il sera autrement impossible d’aboutir à la paix. La paix ne saurait être conclue qu’avec les forces réelles, celles qui sont à l’œuvre sur le terrain politique, diplomatique, militaire. Si ce message avait été entendu, la situation ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

Nous sommes effectivement de plein pied dans un nouvel ordre mondial de la communication dominé par une perception subjective ou une lecture partielle des événements ?

BEA. Certes, nous vivons un nouvel ordre médiatique, visible depuis le début des années 90 et nous ne nous y sommes pas encore complètement adaptés. Ou plutôt nous n’avons pas consenti l’effort nécessaire pour nous y insérer. C’est là [pour nous Syriens] l’un de nos points faibles.

Avant 1990, nous ne ressentions pas de façon aussi aiguë la nécessité de communiquer avec le monde extérieur [au monde arabe]. Développer l’outil de communication avec les autres cultures ne nous semblait pas indispensable, nous vivions sur l’acquis [allusion aux liens culturels et linguistiques avec la France, entre autres], les choses allaient d’elles-mêmes. Depuis nous avons accumulé du retard. Un retard que nous essayons à présent de combler.

Nous voyons qu’avec les journalistes comme avec les médias, il faut comprendre la terminologie de l’autre, sa façon de penser. À ce propos, je constate que le fossé d’incompréhension [qui s’est] creusé entre nous et les Etats-Unis est plus profond qu’avec l’Europe. Plus d’ailleurs avec l’Europe du Nord qu’avec l’Europe du Sud, l’Europe de l’Orient et de la Méditerranée.

Nous assistons par conséquent actuellement à une accumulations d’effets négatifs dont l’incidence se fait sentir sur l’ensemble du Proche-Orient, mais aussi surtout chez nous. Cela est dû en grande partie à un déficit de communication entre nous [arabes et occidentaux]. Pour pallier à celà, nous avons engagé l’âpre, la difficile bataille de la communication parce qu’il faut bien admettre que, pour des raisons multiples, les médias ne comprennent pas notre point de vue, notre logique et à cause de cela, n’assurent pas convenablement leur fonction de transmission de l’information.

Le journaliste, l’intellectuel, sont des médiateurs. Le journaliste prend l’information telle quelle, sous sa forme brute, non élaborée, immédiate. L’intellectuel l’analyse, il raffine l’information pour en dégager le sens le plus objectif possible. Tout deux sont nécessaires pour renouer un dialogue des cultures vital pour la paix et le développement, avec au bout le nécessaire dialogue entre les décideurs politiques et les gouvernements.

Vous dites « dialogue des cultures » là où aujourd’hui la tendance est à évoquer le choc des civilisations ?

BEA. Je crois qu’il faut établir des mécanismes de dialogue entre les cultures et non entre les civilisations, ceci pour la simple raison que nous appartenons tous, Orient et Occident, à une seule et même civilisation, la civilisation humaine. Nous possédons donc en principe des bases communes pour construire ce dialogue ou pour le relancer.

Il existe cependant des conditions à ce dialogue des cultures. Il faut tenir compte de l’histoire des hommes qui façonne leur vision des choses et du monde. Par le passé, nous avons réussi à établir et maintenir le dialogue entre musulmans et chrétiens qui autrefois luttèrent côte à côte à l’occasion des croisades. En 1029 Richard Cœur de Lion combattit aussi bien les Arabes chrétiens que musulmans. Ce qui explique que dans notre mémoire historique il n’y ait pas d’opposition de statut ou de nature entre Chrétiens et Musulmans.

C’est également pour cette raison que le système laïc s’est aussi facilement imposé [en Syrie avec en 1977 l’instauration du régime baassiste]. Ce pourquoi nous récusons formellement la terminologie associée au prétendu « choc des civilisations » qui crée un état d’esprit délétère, celui de ces prétendues nouvelles croisades des temps modernes. Trouvons donc ensemble des bases pour réengager le dialogue des cultures et des hommes. Pour notre part nous y sommes prêts, nous l’attendons.

Un dialogue en perte de vitesse avec la France ?

BEA. Deux points me semblent importants concernant les relations franco-syrienne. Les relations politiques sont actuellement détestables, mais excellentes dans tous les autres domaines. La France joue un rôle déterminant en Europe et important sur la scène internationale. Or, la dégradation de nos relations est essentiellement liée à la personne de M. Chirac parce qu’il était lui-même très lié à M. Hariri, lequel de son côté, il faut le rappeler, était très proche de nous, syriens.

Avant l’assassinat de M. Hariri, la relation entre nos deux pays était direct. Elle ne passait ni par le Liban, ni par M. Hariri. Elle n’était pas tributaire des fluctuations de la conjoncture politique. De la même façon, aujourd’hui ces liens ne peuvent exister ni avec la France, et à travers elle avec l’Europe, en faisant constamment du « yoyo » en fonction de la situation au Liban ou des états d’âme des uns ou des autres.

Sous Mitterrand de nombreux points de désaccords étaient apparus, la relation n’était pas chaude mais nous respections la personne de M. Mitterrand. Nos relations n’étaient alors pas liées à des questions de personnes, encore moins à la personne du président. En Europe, la France occupait alors une position déterminante. Ses orientations guidaient et même s’imposaient à l’Europe, notamment par sa défense de l’indépendance des États et des peuples, par celle du principe souveraineté.

À présent ni la France, ni l’Europe ne sont plus présentes sur la scène du Proche-Orient. La France s’est affaiblie et ces dernières années son influence a même diminué en Europe. Une Europe qui a entrepris de commercialiser la politique américaine dans la région. Nous devons faire le constat qu’il n’existe plus de politique européenne spécifique, indépendante de la politique des Etats-Unis. Surtout dans le domaine de la paix où l’Europe n’a plus le rôle moteur qu’elle devrait ou qu’elle pourrait tenir.

Cependant, indépendamment de ces circonstances peu propices, nous nous sommes efforcés de préserver la qualité des échanges culturel, scientifiques et techniques, cela bien que certains pensent que l’influence culturelle française est en pleine régression. Malgré cela, j’ai moi-même pris la décision d’intégrer les instances de la Francophonie. Le français est en effet la deuxième langue enseignée dès le lycée, avec l’anglais,. Et bien, notre demande d’association à la Francophonie, s’est heurtée aux réticences du gouvernement français.

Je crois finalement que dans le domaine culturel nous assistons à une démission générale. Plus personne ne s’intéresse vraiment à la culture aujourd’hui dominée par la toute puissante industrie hollywoodienne. Si les liens culturels se distendent, peut-être le renforcement des échanges économiques pourraient-il s’y substituer afin de contribuer à une meilleure connaissance réciproque des hommes et de leur culture ?

Vous pensez ainsi que les échanges économiques pourraient se substituer aux liens culturels ?

BEA. Nous préférerions tirer nos modèles de l’expérience européenne mais nous devons nous rendre à l’évidence qu’il existe une hégémonie de la culture américaine et, ces dernières années, une absence de plus marquée de la culture proprement européenne et française. La France n’a pas su tirer parti pour exporter sa langue et sa culture et à travers elle, sa vision du monde, de l’extension planétaire d’Internet.

Si je tire une leçon de mon expérience personnelle, ma deuxième langue était le français, mais lorsque j’ai voulu achever en France des études de médecine commencées en Suisse pour me spécialiser [en ophtalmologie], je ne me suis vu offrir en tant qu’étranger qu’un diplôme de deuxième catégorie, c’est-à-dire de moindre valeur universitaire. Je suis donc allé achever ma spécialité à Londres. Il faut être lucide : la culture américaine occupe à présent la place laissé vacante par la France. Et puis la logique économique pousse naturellement à parler la langue internationale du commerce et des échanges. Nous parlons la langue de ceux avec qui nous traitons, ce qui d’ailleurs a déjà incité certains, ici en Syrie à apprendre le chinois.

Renforcer les relations économique suppose une libéralisation de la société syrienne dans son ensemble ?

BEA. Nous avons, il y a cinq ans déjà, engagé un processus de libéralisation de la société syrienne. La libéralisation de la vie politique accompagnant une libéralisation dans tous les autres secteurs de la vie publique. Ce processus tient évidemment compte des réalités sociales, culturelles, historiques de la Syrie. La première étape a consisté à engager le dialogue intérieur, processus qui a conduit à la création de groupes d’opposition. Ceci ayant abouti, au cours une seconde étape, plus récente, à la création de partis et à la rédaction d’une nouvelle loi électorale porteuse d’un vision nouvelle du devenir de la société syrienne. Ce processus de réforme relève d’une conception globale pour notre transformation sociale, aussi bien politique qu’économique. Pour l’accomplir, dans le contexte difficile qui est le nôtre, j’attendais le soutien de l’Union européenne. Il y a eu bien sûr des applaudissements, mais je n’ai rien vu venir d’autre !

Quel est l’état d’avancement de ces réformes ?

BEA. La nouvelle loi est prévue depuis trois ans maintenant, mais nous avons engagé le processus de réforme avec deux années de retard et il avance lentement, principalement en raison de l’instabilité internationale de puis le 11 Septembre et depuis, à cause de la guerre à nos frontières, en Irak.

Je ferai observer que le discours occidental prône la démocratie mais que les faits sont la plupart du temps en contradiction avec les intentions et les déclarations. Pensez au camp de concentration de Guantanamo, au cent mille victimes de la guerre – pour la démocratie – en Irak, à l’Afghanistan... Quant à l’Europe, elle s’immisce indûment dans les affaires d’autrui, par exemple au Liban ! N’oubliez pas que la Syrie est au cœur de la tourmente depuis un demi siècle et que les ingérences occidentales sont toujours étrangement unilatérales.

Car, quand la France s’occupe des détenus politiques dans les prisons syriennes, elle oublie de se préoccuper du sort des 500 000 réfugiés [en Syrie] chassés de leur terre. Nous avons également souffert de l’extrémisme [religieux], auquel nous avons été durement confrontés il y a vingt quatre ans [2]. Et nous sommes d’accord pour dire que la démocratie ne peut aller de paire avec le radicalisme et le fanatisme. Nous souhaitons des partis laïcs, mais la réalité est autre [les Frères musulmans sont aujourd’hui à nouveau la seule force organisée face au pouvoir baasiste]. C’est pour ces raisons que nous ne pouvons entièrement suivre nos désirs. La loi qui verra le jour sera moins libérale que celle que nous aurions souhaitée parce que nous devons impérativement tenir compte de la réalité. Il est essentiel de parler de démocratie, mais il faut aussi tenir compte des faits. Et les faits sont têtus, il faut admettre qu’ici, dans la région et en Syrie, la démocratie soufre terriblement de la guerre. La démocratie ne peut se construire que dans un environnement apaisé, dans la stabilité et les relations de confiance réciproque.

La démocratisation passe également par les libertés économiques ?

BEA. Nous avons adopté un modèle que nous appelons l’économie sociale de marché. L’économie de marché est bien entendue fondée sur l’offre et la demande ; quant à la dimension sociale de notre politique économique, elle concerne l’aide que l’État doit prodiguer aux classes les plus démunies. L’État intervient également pour garantir et assurer le respect des droits des salariés du secteur privé, sans interférer cependant sur celui-ci, enfin pour soutenir la création d’emplois.

Un grand débat est engagé entre la Fédération des travailleurs syriens [Union syndicale] et le patronat. Le débat est intense et concerne la privatisation. Beaucoup s’y opposent encore pour des raisons techniques. Mais nous avons le devoir de relancer l’emploi et pour cela de favoriser l’essor d’un secteur privé dynamique. Or toutes les conditions pour ce faire ne sont malheureusement pas encore réunies.

Simultanément nous oeuvrons à rendre plus performant un service publique réputé être facteur de déficit. À court terme la modernisation du secteur public nous donnera le temps nécessaire à réfléchir utilement sur son développement et sur son avenir. Prioritairement nous nous attachons [dans le secteur public] à réduire les gaspillages et à optimiser les rentrées.

La démocratie peut également conduire des partis confessionnels au pouvoir comme cela vient d’arriver avec le Hamas ?

BEA. Là encore, il faut considérer les faits et adopter une attitude conforme à la réalité sans pratiquer comme trop souvent la politique de l’autruche ! Comment peut-on contester ou éventuellement, s’opposer à un gouvernement élu, sans contestation possible, par le peuple lui-même ? Ce résultats est la conséquence logique d’une situation où prévaut l’absence totale d’espoir [pour le peuple palestinien]. C’est aussi une réaction normale, naturelle contre la corruption du pouvoir [du Fatah], la politique d’assassinats [ciblés] des dirigeants palestiniens, contre les camps de réfugiés, l’asphyxie économique des territoires occupés…

Voyez l’Iran, ou la percée des islamistes en Turquie, des Frères musulmans en Égypte. Cette évolution du paysage politique dans les pays musulmans constitue une indication claire qu’une profonde transformation est en cours, une transformation que nous devons prendre sérieusement en considération.

Après les élections [palestiniennes] j’ai rencontré les responsables du Hamas [Khaled Mechaal]. Le Hamas milite pour un État palestinien, et c’est leur droit le plus absolu. Ils veulent un État avec des frontières intangibles, un État possédant toutes les prérogatives d’un État, à commencer par l’exercice d’une libre souveraineté. Ce qui me fait dire que le Hamas n’est pas contre la paix, mais pour la paix. Cependant la paix ne se réduit pas à un simple paraphe au bas d’un accord, elle a besoin de bases solides. La paix doit en conséquence être signée entre deux peuples et non entre deux pouvoirs.

Le Hamas n’est pas un obstacle à la paix. Ce qui pourrait faire échec, c’est ceux qui pourraient créer des problèmes de sécurité intérieure à Israël [allusion aux brigades d’Al Aqsa qui conduisent des opérations suicides hors des territoires occupés ?] et parfois avec son propre soutien. Ce peut être aussi la cessation des aides extérieures [à la Palestine] annoncée par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Si les choses devaient se passer ainsi, nous devons nous attendre à plus d’extrémisme et à plus de sang à mesure que l’espoir de paix s’éloignera. Nous devons donc réfléchir aux moyens d’adopter [de part et d’autre] l’attitude la plus réaliste, la plus pragmatique possible. Le Hamas exprime la volonté d’un « peuple » [3] , aussi devons-nous dialoguer, même si nous sommes en désaccord avec eux.

Votre credo politique est celui du respect de la volonté populaire, quelque soit les circonstances ?

BEA. C’est un principe permanent : par définition, notre politique est proche de la volonté populaire. Nous sommes derrière le peuple et quand je parle au nom du peuple syrien, je le fait avec une pleine franchise. Nous portons un regard critique sur les défauts et les erreurs de notre système politique, mais cela ne regarde pas le monde extérieur et nous n’acceptons aucune ingérence en ce domaine. Un vrai consensus existe en Syrie sur ce sujet, c’est une question non négociable de souveraineté. Nous n’avons nul besoin de recevoir de l’étranger des éloges ou des blâmes, de bons ou de mauvais points comme par exemple lors de la libération récentes de quelques opposants, ce sont nos affaires et elles ne regardent personne.

La seule chose qui m’importe de prime abord, est la cohabitation harmonieuse en Syrie, des différentes communautés [4] qui la composent. Deuxièmement, pouvoir jouer tout notre rôle, qui est important, dans l’établissement d’une paix juste. Et il n’y aura pas, il ne peut y avoir de paix sans la Syrie. Maintenant, si la Syrie se trouvait déstabilisée, cela entraînerait inéluctablement la déstabilisation de la région tout entière. Une région déjà soumise à de terribles tensions notamment par la guerre qui se poursuit en Irak, guerre qui bien sûr nous concerne directement.

Quant aux tentatives d’isolement de la Syrie, elles ne peuvent aboutir qu’à contrarier le processus de paix et retarder le retour à la stabilité en Irak. Or, de par sa position géographique et son histoire, la Syrie est appelée à jouer un rôle de stabilisateur dans la région, ce que personne ne peut ignorer aujourd’hui.

De votre point de vue, les pressions qui s’exercent sur la Syrie participent-elles du projet américain de démocratisation du monde arabe et musulman, autrement appelé Initiative Greater Middle East ?

BEA. Nous sommes au cœur de ce projet, et nous en scelleront l’échec ou la réussite. Il faut souligner que ce projet n’est que la mise en pratique de la doctrine dite du « chaos destructif » laquelle consiste à détruire les systèmes politiques et sociaux des différents États du monde arabe pour tenter de reconstruire sur leurs ruines une démocratie sur le modèle américain. On en voit l’application et le résultat en Irak. Or, si le désordre américain en Irak fait tache d’huile, inutile de dire que toute la région en pâtira lourdement. Les Etats-Unis se montrent en effet incapables de maîtriser la situation qu’ils ont créée. Maintenant ils n’ont d’autre issue que de retirer leurs troupes comme premier préalable pour envisager un retour à la stabilité.

La Syrie a été directement mise en cause dans l’assassinat de M. Rafik Hariri ainsi que de plusieurs journalistes au Liban. Que répondez-vous à ces accusations ?

BEA. La Syrie a initié une contre-enquête. Une commission d’investigation relative uniquement aux circonstances de la mort de M. Hariri a été constituée par nous-mêmes. La partie libanaise à jusqu’ici refusé toute coopération, tout échange ou transmission d’information. Je note que par ailleurs les accusations sont exclusivement libanaises et ont été invalidées par la révélation d’une série de faux témoignages. Des témoignages fabriqués sur lesquels reposaient tout l’édifice de l’accusation.

Quel aurait pu être le mobile selon vous, de ces assassinats qui desservent gravement nos intérêts et mettent la Syrie au banc des accusés ? À qui profite ces crimes ? Pas à la Syrie en tout cas ! Quant au mobile, celui de la « vengeance » qui a été souvent avancé, il est ridicule. M. Hariri était un ami de la Syrie et on ne compromet pas l’intérêt national pour exercer une simple vengeance. Dans le domaine politique il n’y a pas de place pour la vengeance, il n’y que des intérêts, autrement dit des analyses de des calculs purement rationnels.

Pour ce qui est de la reconduction du mandat présidentiel d’Émile Lahoud, M.Hariri s’était prononcé en sa faveur, cette question ne pouvait donc en aucun cas constituer un sujet de contentieux entre nous. Ajoutons que deux des journalistes [5] victimes d’attentats se comptaient parmi nos amis., quel avantage pouvions-nous tirer de ces assassinats ciblés ? Celui de perdre le Liban ? Nous avons récolté en retour l’image désastreuse de la Syrie comme État criminel. M. Touéni [l’un des journalistes abattus] a dirigé des attaques de la plus grand violence [contre la Syrie] depuis le début des années 70. Pendant la guerre du Liban et malgré la présence de la Syrie au Liban, ses jours n’ont jamais été menacés. Pourriez-vous me dire quel aurait été notre intérêt à l’éliminer maintenant, justement après notre retrait du Liban ?

Tous ces actes [vu du côté syrien] ont un caractère profondément irrationnels d’autant qu’il n’existe aucun indices tangibles de notre implication. Je n’ai pas non plus besoin de désigner le seul État de la région qui tire un bénéfice immédiat de la déstabilisation de la Syrie…

Notes

[1Syrie - Faits et témoignages. Éditions « Le Temps des cerises »

[2Février 1982, la bataille de Hama fait 15.000 morts, et révèle au monde stupéfié la puissance en Syrie des Frères Musulmans. Alors principale force d’opposition, la branche syrienne de la « Confrérie » possédait en principe la capacité d’accéder par la force au pouvoir.

[3Le peuple palestinien est généralement considéré comme partie intégrante d’une totalité qui est le « peuple arabe ».

[4Communautés confessionnelles ou ethniques : Musulmans sunnites et chiites, Allaouites, Druzes ; Chrétiens, orthodoxes, catholiques, nestoriens ; Kurdes…

[5Parmi lesquels, Marwan Hamadé, Druze, oncle de Gibrane Tuéni, la dernière des victimes, Samir Kassir, Georges Hawi, ancien secrétaire général du parti communiste libanais ; enfin une tentative meurtrière contre Élie Murr, ancien ministre de l’intérieur pro-syrien.

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