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€uroland… Sauve qui peut !

Léon Camus

mardi 2 août 2011

Jeudi 20 juillet les 17 dirigeants de l’Eurozone sont convenus d’un nouveau plan de sauvetage de la Grèce pour un montant de 158 mds d’€ abondé à hauteur de 109 milliards par la BCE et le FMI, plan venant s’ajouter aux 110 milliards sur trois ans déjà octroyés en mai 2010.

Des mesures qui ne régleront rien sur le fond si l’on en croit M. Trichet le bien nommé, ci-devant Président de la Banque centrale des Dix-Sept… lequel estimait quelques heures après l’adoption d’un plan accouché dans les affres, que celui-ci allait entraîner « un « événement de crédit » [credit default swap]. Autrement dit un défaut de paiement partiel susceptible - en mettant en branle les dispositifs d’assurance contre le risque de défaillance d’un État - de provoquer un nouvel épisode de crise aiguë sur le marché de la dette européenne. Dans la foulée, le lendemain, vendredi 21, l’agence de notation franco-américaine Fitch Ratings annonçait que la « note » grecque allait effectivement être descendue en défaut partiel. L’Agence qui ne mésestime pas « l’important et positif » accord conclu la veille, n’en prévoit pas moins qu’Athènes finira inéluctablement en cessation de paiement sur ses anciennes obligations parce que le dernier plan (en mettant à contribution les créanciers privés de la Grèce), modifie substantiellement les termes initiaux de leurs prêts ! Au demeurant, le Pib grec baissant tendanciellement et le service de la dette suivant une direction inverse, les résultats, en toute logique, ne seront jamais fameux.

Maintenant ce dont Fitch Ratings avait menacé Athènes, Moody’s l’a fait ce lundi 25 juillet 2011 à 7h en abaissant la notation souveraine de la Grèce à la limite du décrochage… à coup sûr une belle douche froide cinq jours seulement après un sommet qui à l’évidence a fait beaucoup de bruit pour pas grand chose ! Cela donne à cette occasion une idée assez nette de l’extrême pouvoir de nuisance de ces agences privées qui font la (leur) police sur le marché des capitaux à louer, et qui ont la capacité de défaire d’un trait de plume le résultat de plusieurs mois de laborieuses tractations en torpillant un plan de sauvetage… qui maintenant fait eau de toutes parts avant même que d’avoir gagné le large. Cela donne également la mesure du mépris dans lequel les marchés et les financiers anglo-américains tiennent les Européens, taillables et corvéables à merci à seule fin de rembourser les dettes démentielles qu’ils ont eu l’inconséquences de contracter !

Mais tout cela étant joué d’avance, alors pourquoi ce cirque médiatique autour d’un sommet inutile ? Pour éviter que par contagion la crise ne gagne l’Espagne et l’Italie, et de là le reste de la zone euro ? Oui da ! Mais pour ce faire – disons-le sans ambages - les 17 ministres des finances de la Zone €uro ne viennent pas tout à fait au secours de la Grèce comme ils osent le prétendre… En fait et en priorité, ils n’interviennent que pour se sauver eux-mêmes et plus précisément parce que la déconfiture complète de la Grèce entraînerait celles des banques allemandes et françaises détentrices majoritaires de la dette grecque [1] avec à la clef la chute finale de la Maison €uro !

La France en première ligne

Maintenant il convient d’évoquer quelles seront les incidences de ce « plan » miraculeux déjà caduc avant même d’être entré en service, sur les piteuses finances hexagonales ? De l’aveu du Premier ministre François Fillon, le nouveau plan en faveur de la Grèce aura pour « conséquence indirecte » d’augmenter l’endettement de la France de 15 Md€ d’ici 2014. Un fardeau supplémentaire qui hypothéquera la décrue de la dette publique prévue jusqu’ici à partir de 2013… laquelle s’élevait en mai 2011 à 1646,1 Md€ soit 84,5% du Produit intérieur brut (Pib). Un soutien français venant s’ajouter aux 17 Mds consentis par Paris et auxquels viennent s’ajouter les subsides spécifiques fournis aux Irlandais et Portugais. La France aura ainsi engagé près de 60 Md€, 3% de son Pib uniquement destinés à rembourser les créanciers de ces trois pays… un montant représentant une augmentation d’environ 4% de notre dette publique et couvrant la moitié du déficit public prévu en 2011 ! Pas de quoi pavoiser, n’est-ce pas MM. Fillon & Nagy-Bocsa ?

Reste que si la Grèce est endettée à 160% de son Pib (230 Md€) le Japon l’est à plus de 200% et pourtant nul n’en parle et pour cause : en janvier dernier lorsque Standard n’Poor’s lui retirait sa cotation triple « A » - au motif que l’encours de la dette devrait croître en dépit d’une sévère réforme budgétaire - ses taux d’emprunts ne bougèrent pas et ce, parce que sa dette a été contractée sur son marché intérieur. Ce qui n’est bien entendu pas le cas de la France dont les deux tiers de la dette sont détenus par des établissements financiers privés européens, par des fonds de pension et des fonds souverains arabes ou des banques centrales asiatiques. À telle enseigne que les 60 mds prêtés aux trois faillis (PIG) étant empruntés sur le libre marché, cela aboutit à 2 Md€ d’intérêts pendant quinze ans (les prêts accordés par l’UE courant sur cette durée). Au final, l’opération de sauvetage aura coûté à la France 30 Md€ pour les seuls intérêts et un débours total de 90 mds TTC !

Un formidable bilan pour un quinquennat qui aura magistralement contribuer à faire passer la dette publique de 65 % à 85 % du Pib en cachant soigneusement - ce qui prête à réfléchir - que « les déficits actuels des Services publics sont essentiellement dus aux intérêts payés, lesquels représentent en France le second poste budgétaire après l’enseignement… En décembre 2010 la dette se montait à 1591 Md€ (82% du Pib). Entre 1980 et 2010, 1408 Md€ ont été ainsi versés pour les seuls intérêts : 125 millions par jour en moyenne, 5 millions par heure ! Ces intérêts - que nous avons évidemment empruntés - ont, par un effet boule de neige, démesurément gonflé la dette. Si donc nous n’avions pas eu à payer ces intérêts, la dette publique ne serait en réalité que de 194 Md€, soit 10% du Pib, autrement dit équivalente en 2011 à celle 1979 ! » [2]

En vérité, les Français ne perdent rien pour attendre, ils n’échapperont pas – sans doute juste après l’échéance présidentielle de 2012 – aux augmentations tous azimuts des impôts et des taxes comme c’est aujourd’hui le sort partagé par la Grèce, l’Irlande, le Royaume-Uni et l’Espagne. Mais ces prélèvements forcés ne serviront pas la Nation, ils n’alimenteront pas les Services publics dans ce qu’ils ont d’utile voire de meilleur, ils serviront presque exclusivement au remboursement de la Dette qui nous fait entrer silencieusement dans un nouveau servage. Il serait bon qu’on le sache et qu’on le dise !

Alors comment s’en sortir ? Que préconiser ?

Quelques solutions, s’offrent à nous, de la plus irréaliste (qui serait peut-être aussi la plus opportune) à la plus faisable, mais dont aucune n’a la moindre chance d’être appliquée : primo, déclarer un moratoire sur la dette ; deusio, considérer les bourses pour ce qu’elles sont, des établissements de jeux où la triche sévit et par conséquent les traiter comme tels, en un mot, ne tolérer leur ouverture que quelques jours par mois ; tierto, taxer ce qui ne l’est pas aujourd’hui, à savoir les transactions spéculatives, les produits à risques, etc. ce qui devrait permettre d’éponger toutes les dettes dans les meilleurs délais… Au-delà, il s’agirait de se remettre à emprunter exclusivement sur le marché intérieur à l’instar des Nippons et pour ce faire, réviser lois et traités en conséquence. Ou encore considérer l’€uro comme une monnaie commune et non plus « unique ». Toutes mesures accompagnées de dispositions visant à un sévère encadrement du crédit, à bannir toute incitation au recours à l’argent facile et pour ce faire, entreprendre de ré-inculquer - dès la maternelle - une éthique comportementale avec pour corollaire l’écrémage tout ce qui pourrait avoir trait, de près ou de loin, avec cette idéologie consumériste qui est en train de nous détruire … car les lendemains de « fête » risquent d’être particulièrement cruels pour les sociétés du tout jetable, le retour au réel sera dur !

Ce qui devrait plutôt être entrepris… le transfert de la dette des États à l’UE, autrement dit constituer l’Union en une puissance économique souveraine pour l’heure vierge de dettes, cela devant se traduire par l’émission de Bonds du Trésor européen… et n’est-ce pas ce qu’annonce M. Sarkozy lorsqu’il évoque la création d’un Fonds monétaire européen ? Plus concrètement cela suppose une notable avancée du fédéralisme en matière budgétaire… Les États ne battant déjà plus monnaie, ils sont désormais conviés à jeter aux orties les dernières guenilles de leur souveraineté économique et financière. Idéalement afin de résorber la dette, il conviendrait certainement que les membres de l’Union européenne mettent en œuvre un plan de renflouement collectif, par exemple en recapitalisant massivement la Banque centrale ou le Fonds de stabilité européen. Or, ces deux institutions ploient déjà sous le faix des dettes grecque et portugaise… reste d’ailleurs que la crise progresse plus vite que les décisions péniblement adoptées par les verbeuses bureaucraties européistes.

Quant au gouvernement de M. Cameron, sa position est sans équivoque : « pas un penny pour la Grèce ni pour la zone euro ». Les Britannique par contre - bons conseilleurs mais pas payeurs - prônent une intégration fiscale des nations continentales. Une conception illustrant à merveille l’impressionnante continuité qui est de règle à Londres à l’égard des États rescapés de la Seconde guerre mondiale, notamment depuis le discours aux accents shakespeariens que prononça Winston Churchill à Zurich le 19 septembre 1946 [3]. Discours dans lequel il en appelle à la construction des États-Unis d’Europe et au rapprochement franco-allemand… un projet qui ne concernait pas la Grande-Bretagne appelée à se tenir soigneusement à l’écart, comme aujourd’hui, des heurs et malheurs du Vieux continent.

Deux faillites en perspective : l’€uro et le Dollar

Les États-Unis eux aussi au bord du gouffre [4] ont injecté 900 milliards de dollars (645,4 Md€) depuis l’automne 2010 afin, espèrent-ils, racheter une infime partie de leur dette, ceci dans le but de voir réduite la hausse de leurs taux d’intérêt… Deux crises parallèles qui confrontent l’Occident à situation inédite témoignant sans doute de la fin d’un cycle et peut-être de l’achèvement d’une phase dans le développement des sociétés humaines.

En effet les États-Unis et l’Europe se retrouvent aujourd’hui au pied du mur face à des dettes souveraines abyssales, fruit de trente ans d’orgie financières et de gabegie. Car les « démocraties », les yeux rivés sur leurs agendas électoraux, ne se préoccupent guère que de l’avenir immédiat. Un vice qu’à renforcé au fil des ans le réservoir inépuisable des liquidités gracieusement offertes par des banques assurées de rentes viagères (le service de la dette) ad vitam æternam.

Mais tout ayant une fin, cela doit s’arrêter, d’une façon ou d’une autre. Par la guerre peut-être, une probabilité qui n’est plus à exclure, loin de là. L’orage menace en Asie où la grande Amérique multiplie les provocations envers la Chine… Bref nous sommes à la croisée des chemins. Un « système » s’autodétruit actuellement sous nos yeux, chacun raisonnant et agissant et en régissant sa propre existence – tout comme le font les puissants avec la vie des peuples - selon la détestable maxime « après moi le déluge ». Or le déluge semble imminent – ce n’est pas Cassandre qui le dit mais la presse aux ordres vomissant quotidiennement ses flots de bile tiède - et l’Arche de Noé européiste ressemble de plus en plus furieusement au Titanic s’enfonçant dans l’abîme.

Notes

[1En mai 2010 l’exposition des établissements français était de 53 Md€. En juin 2011, 5 mds de créance pour BNP Paribas et 2,5 pour la Société Générale, dont par ailleurs la filiale Geniki aurait consenti des prêts au secteur privé pour 3,2 mds. Quant à l’exposition totale du Crédit Agricole, elle se monterait à 29,5 Md€ dont 600 millions en bonds du Trésor, partie émergée de l’iceberg.

[2Voir « Anatomo-pathologie de la dette » http://www.geopolintel.fr/article36...

[3Vidéo 5’ http://www.ena.lu/

[4Voir « L’Amérique en cessation de paiement ! Demain la guerre civile ? » http://www.geopolintel.fr/article36...

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