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Europe : Chronique d’une mort annoncée

Jean-Michel Vernochet

mercredi 9 septembre 2009

L’Europe fiction

Prologue

Depuis les années cinquante une immense majorité d’européens, las des conflits qui ont dévasté le vieux continent, aspire à une Europe politique pacifiée et prospère. Mais derrière cette belle unanimité aucun projet politique cohérent n’a réussi à s’imposer.

Ou plutôt, le seul projet qui ait prospéré pendant cinq décennies est l’organisation d’un marché, conforme aux orientations politiques et économiques libérales dominantes dans le “monde libre”, promues par les Institutions Financières Internationales nées après la seconde guerre mondiale. Les discours des gouvernants de tous bords ont toujours traduit leur embarras et leur incapacité à transformer en projet politique le “désir d’Europe” de leurs électeurs. Aujourd’hui, il n’y a pas d’Europe politique. Au risque d’être politiquement et médiatiquement incorrect c’est ce que montre avec éclat Jean-Michel Vernochet dans cette série d’articles publiés entre 2006 et 2008 : l’Europe politique est une fiction.

Dès les premières prises de position des “pères fondateurs”, la stratégie de construction de l’édifice européen a reposé sur le marché, le projet politique devant venir après. L’urgence était de créer, par l’économie, de très fortes interdépendances qui devaient garantir la paix à partir de la réconciliation franco-allemande. Cet objectif a été atteint mais la question de fond a été constamment renvoyée à plus tard : la paix étant acquise, quel serait la nature politique de l’Europe de l’Ouest ? Quelle autonomie aurait l’Europe au sein de l’espace euro-atlantique dominé par les Etats-Unis dans le contexte de la guerre froide ?

La formidable croissance économique des Trente Glorieuses a donné des fruits tangibles à une majorité d’habitants du Marché Commun, devenu Communauté Economique Européenne, puis Union Européenne. Dévasté par la guerre en 1945, l’espace européen de l’Ouest s’est transfiguré pour devenir en peu de temps à l’échelle de l’histoire, un paradigme du progrès social, de la démocratie et plus récemment, un modèle de la prise de conscience environnementale, envié par tout ceux qui ne faisaient pas partie de ce petit club privilégié. Il est vrai que le marché était tempéré par des politiques sociales découlant d’une longue tradition de luttes populaires, qui ont permis d’opposer le “modèle social européen” à la brutalité du modèle nord-américain. Dans le même esprit, des mécanismes de solidarité intergouvernementaux ont permis aux pays et régions les moins avancés de connaître des progrès spectaculaires : la Grèce, l’Italie du sud, le Portugal, l’Espagne, l’Irlande, maintenant les pays ex-communistes, ont largement bénéficié des fonds européens. Sur le plan institutionnel, l’édifice politique européen est devenu de plus en plus complexe, peu lisible, toujours organisé autour d’états souverains, mais qui ont accepté de se soumettre spontanément ou par renoncements successifs aux règles de plus en plus contraignantes et intrusives de l’économie libérale, présentées comme les seules viables après la disparition du socialisme. A chaque élargissement (six, puis neuf, puis douze, puis quinze, puis vingt sept membres), l’ensemble européen a rajouté de la complexité et de la confusion à un édifice dont les bases politiques étaient de moins en moins définies mais dont le socle restait le libre marché. C’est ainsi que malgré un discours invariable sur son modèle social et au nom de la modernisation de l’économie, les acquis sociaux et les services publics qui faisaient l’originalité et la force du projet européen ont été l’objet d’une entreprise inexorable de démolition.

Simultanément, l’autre Europe, celle de l’Est, sous influence soviétique jusqu’à la fin des années quatre-vingt, a elle aussi et à sa manière, apporté la paix, un certain développement et un niveau élevé d’aspiration au progrès pour des populations aux conditions de vie très disparates. Mais cette Europe soviétisée a été distancée économiquement et disqualifiée politiquement. La “pax sovietica” a permis, comme le marché à l’Ouest, d’assurer une longue période de stabilité, y compris dans les Balkans. L’effondrement de l’URSS a été suivi de la désintégration de la Yougoslavie et des guerres fratricides au sein du monde balkanique, les dernières qui aient ensanglanté le sol européen.

Avec la disparition de l’URSS et l’absorption de l’Europe de l’Est par le camp occidental victorieux, la crise d’identité de l’Europe réunifiée et élargie est entrée dans une dimension nouvelle. On croyait qu’un monde multipolaire allait naître, dont l’Europe serait un pilier aux côtés des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine et des autres puissances émergentes. Il n’en n’a rien été. De nombreux européens ont vécu pendant toutes les années quatre-vingt dix sur un malentendu : ils pensaient que l’Europe allait pouvoir s’affirmer avec force sur la scène internationale, sans comprendre que pour les Etats-Unis cette éventualité était absolument exclue. Pour Washington, le monde multipolaire était une utopie européenne, une mauvaise idée française à laquelle il fallait tordre le cou définitivement. L’arrivée des dix nouveaux membres venant de l’Est a mis un point final à ces espoirs de « la vielle Europe ». Les membres fondateurs ont vu leur poids spécifique réduit et ont été submergés par une vague ultralibérale et ouvertement pro-américaine, sans opposer un grande résistance. Le glissement vers une Europe sous contrôle américain, qui était une constante depuis des années, s’est brusquement accéléré et imposé sans discussion à tous les gouvernements de droite ou de gauche. Les nouveaux membres, fortement poussés par Washington, ont vu leur adhésion à l’UE comme le volet économique d’une “assurance sur la vie” contre la menace russe dont l’OTAN était le volet politico-militaire. Mais il a fallu les attentats du 11 septembre 2001 pour que cet alignement devienne totalement explicite. Poussée par les gouvernements fraîchement émancipés de la tutelle soviétique et la Commission de Bruxelles, l’UE a repris à son compte la perception américaine manichéenne et simpliste d’un “monde dangereux”, dans lequel l’Occident, du Canada à la Nouvelle Zélande en passant par Israël, devait faire bloc autour de son leader naturel. pour affronter les périls induits par “le choc des civilisations”, grossièrement qualifiés de “menace globale”. En France, la droite gaulliste a résisté autant qu’elle a pu à ce ralliement, la dernière velléité d’indépendance ayant été exprimée avec brio par Dominique de Villepin aux Nations Unies lors du débat sur la guerre contre l’Irak. On se souvient avec émotion du tonnerre d’applaudissements de l’Assemblée générale des Nations Unis qui n’était rien d’autre que l’expression du rejet massif par la quasi totalité des États du monde de la vision américaine du monde. Mais c’était un baroud d’honneur, et le gouvernement français, bien que les évènements lui aient donné raison, n’a eu de cesse par la suite de chercher à se faire pardonner cette désobéissance spectaculaire. Au lieu de prendre acte du discrédit américain pour tenter de structurer un mouvement de recomposition de l’architecture mondiale, la France a choisi le chemin inverse. Peut-être cette entreprise était-elle au-dessus des forces d’un pays devenu une puissance économique et militaire moyenne. Aujourd’hui, le Président Sarkozy fait de la réintegration totale de la France dans la “famille occidentale” notamment via l’UE et l’OTAN, l’axe idéologique de son quinquennat. Il tient pour acquise l’approbation des français, convaincu qu’au fond d’eux mêmes ils sont fascinés par l’Amérique. Il peut compter sur le silence complice d’une gauche qui n’a jamais eu réllement l’intention de proposer une autre alternative. La crise irakienne et plus tard l’indépendance du Kossovo imposée par Washington, ont mis fin définitivement à l’émergence d’une Europe politique autonome, devenue cet “ensemble gazeux incertain et trop dilaté” décrit par Hubert Védrine.

Et pourtant, l’Europe avait suscité un immense espoir dans le monde. Celui d’une puissance économique, technologique et culturelle indépendante des Etats-Unis, ouverte sur le monde et désireuse d’apporter plus de justice et d’équité dans le monde dans le respect des civilisations non occidentales. Cet espoir s’est envolé et seuls les eurocrates ou quelques responsables politiques ingénus ou cyniques croient encore que le discours européen reste “vendable” au reste de la planète. L’immense majorité des pays non occidentaux ou à la marge du monde occidental (l’Amérique latine par exemple) ne se fait plus d’illusion et constate avec regret que l’Europe se contente désormais de son rôle d’auxiliaire docile des Etats-Unis. Son côté donneur de leçons sur la démocratie et les droits de l’homme, l’application d’un double standard selon ses interlocuteurs, irritent la majorité de ses partenaires en développement. Les européens n’ont pas conscience de ce nouveau regard extérieur sur eux et n’imaginent pas que ce choix politique aggrave la fracture entre le monde occidental (c’est à dire euro-atlantique) et le reste (“the west and the rest”), contribuant ainsi au “choc des civilisations”. C’est pourquoi la voix de l’Europe n’est plus audible sur les dernières grandes crises qui se sont succédées ces dernières années (Irak, Iran, Afghanistan, Palestine…). Les nouvelles grandes puissances comme la Chine et l’Inde voient en l’Europe un acteur subsidiaire du camp atlantique et la Russie est obligée de rappeler, parfois avec véhémence, que l’Europe a des intérêts objectifs qui ne sont pas ceux des États-Unis.

Le rêve que de nombreux européens ont pu avoir, en particulier en France, à gauche comme à droite, d’une Europe-puissance, autonome par rapport aux Etats-Unis, est fini. La question des frontières de l’Europe est essentielle, et on voit bien que conformément au schéma euro-atlantiste dessiné à Washington et Bruxelles, l’Europe a vocation à s’étendre toujours plus à l’Est pour couvrir autant que possible la zone d’intervention de l’OTAN. C’est ainsi que des troupes européennes se trouvent engagées sur des théâtres d’opérations militaires éloignés au nom de la défense des intérêts suprêmes de l’Occident (dissimulés sous des vocables divers comme la démocratie, la liberté et les droits de l’homme). Et toutes les occasions sont bonnes pour afficher ostensiblement la solidité du lien transatlantique. Tant pis si c’est au prix d’un silence complice sur des questions fondamentales comme Guantanamo, les atteintes aux libertés individuelles au nom de la lutte contre le terrorisme, la justification de la torture ou un soutien inconditionnel à Israël. « L’accord de rehaussement » des relations avec l’UE-Israël de novembre 2008, signé sous l’impulsion de la présidence française, a fait de ce pays un quasi membre plein de l’UE, mettant fin du même coup à la position équilibrée que l’Europe avait toujours maintenue sur le conflit du Proche-Orient. L’influence de Washington sur de nombreux gouvernements européens et sur la Commission Européenne est puissante. Les innombrables consultations transtlantiques permettent en permanence de “verrouiller” les positions sur les grandes crises mondiales, la ligne rouge étant pour l’UE de ne jamais rien faire qui puisse aller contre les intérêts américains. Dans cette limite sa marge de manœuvre est très faible. L’arrivée du Président Obama à la Maison Blanche ne devrait que renforcer cette exigence d’alignement au nom d’une solidarité occidentale dont l’effet est d’abord de défendre les intérêts américains.

Peu nombreux sont ceux qui regardent et décrivent froidement les faits tels qu’ils sont, qui appellent un chat un chat et qui ne se contentent pas de débats fumeux sur l’avenir de l’Europe dans la mondialisation. C’est tout le mérite de JM. Vernochet. Ce recueil arrive très opportunément à la veille d’élections européennes et au moment où les gouvernements cherchent à imposer le traité de Lisbonne. Malgré les “non” exprimés par les français, les hollandais et les irlandais lorsqu’ils ont été consultés, le projet ultra-libéral et proaméricain continue comme si de rien n’était. Peut-être y a-t-il sur ce continent où les rapports de force ont profondément évolué ces dernières années, une majorité favorable à une Europe filiale des Etats-Unis et ultra-libérale ? Si tel est le cas, il n’y a rien à dire. Mais le système politique dont l’Europe est si fière ne permet pas le vérifier, et les dirigeants européens attribuent à des erreurs de jugement le vote négatif de ceux qui ont été consultés. Les prochaines élections européennes de 2009 ne seront pas plus que celles qui les ont précédées, une occasion de poser devant l’ensemble des électeurs européens la question du modèle de société qu’ils appellent de leurs voeux et la nature des liens qu’ils souhaitent avoir avec les Etats-Unis et les autres grandes puissances, en premier la Russie, leur “voisin de palier”. Ces élections resteront une juxtaposition de scrutins nationaux dominés par la politique locale et il est probable que sur tout le territoire européen les grands acteurs politiques laisseront les courants extrémistes de droite ou de gauche accaparer le débat de fond, ce qui sera la meilleure manière pour eux de l’esquiver.

« L’ouvrage de JM Vernochet, décoiffant et à contre-courant de la bien-pensance dominante apporte un éclairage indispensable pour comprendre ce qu’est l’Europe aujourd’hui et lancer un débat dont les citoyens ont été privés depuis cinquante ans. » (Paris, le 20 janvier 2009)

Pierre Charasse

Ancien ambassadeur

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