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Quand l’Etat consulte le peuple

De l’utilité de relire « Le savant et le politique » de Max Weber pour comprendre les élections et le phénomène de l’abstention.

mercredi 2 mai 2012

En cette période d’échéances politiques majeures pour la France, la lecture de l’ouvrage de Max Weber intitulé « Le Savant et le politique » paru en 1921 nous offre un témoignage très actuel et très précieux. L’idée que nous suivrons en faisant état du fonctionnement de la sphère politique que met au jour le célèbre sociologue du système politique occidental au début du XXe siècle, est d’établir un parallèle entre les élections qui se jouent actuellement et ainsi de reconsidérer les modalités de participation des citoyens aux élections qui sont de ces moments où l’État consulte le peuple.

Suite à l’abstention enregistrée à certains scrutins de ces dernières années, des interrogations ont émergé quant à la signification de ce phénomène. Pour comprendre cette situation qui pourrait être vue comme un désamour de la chose politique, nous avons souhaité revenir sur la vocation du politique et le sens que revêt cette pratique pour les personnes qui embrassent cette carrière et considérer dans cet état des lieux les causes du phénomène d’abstention. Ajoutons, à toutes fins utiles, que les questions que nous abordons ici se situent en dehors de tout courant politique. Et chacun sera en mesure d’associer aux descriptions de l’auteur les comportements de certains hommes politiques de notre pays.

Qu’est-ce qu’un État ?

Dans la conception de l’État que développe M. Weber, la « politique » est définie comme « l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influencer la répartition du pouvoir, soit entre les États, soit entre les divers groupes à l’intérieur d’un même État ». L’auteur définit par la suite l’État moderne comme « un groupement de domination de caractère institutionnel qui a cherché (avec succès) à monopoliser, dans les limites d’un territoire, la violence physique légitime comme moyen de domination et qui, dans ce but, a réuni dans les mains des dirigeants les moyens matériels de gestion  » (p.133). Si un État se maintient, c’est donc que les citoyens acceptent de se soumettre à l’autorité revendiquée par les dominateurs. Il y a donc un rapport de domination de l’homme sur l’homme reposant sur le recours éventuel à la violence légitime en cas de désobéissance. Quelles sont les conditions de soumission des citoyens à l’autorité de l’État ? Toute entreprise de domination [herrschaftsbetrieb] qui réclame une continuité administrative exige d’une part que l’activité de ses sujets s’oriente en fonction de l’obéissance due aux maîtres et d’autre part des moyens matériels de gestion. L’obéissance des citoyens se traduit au quotidien par le respect de différents aspects de la Loi dont le contrôle est assuré par différentes institutions comme la Police, les services fiscaux, l’Éducation, etc. Et comme nous sommes dans une démocratie, le peuple a son mot à dire de temps en temps lors des élections pour choisir ses représentants qui assureront le fonctionnement des instances de l’État.

Max Weber voit trois fondements à la légitimité de l’autorité (p.126) :

  • « l’autorité de l’éternel » qui correspond à l’enracinement de coutumes séculaires. Cette autorité est exercée à la façon du patriarche ou du seigneur terrien qui règne.
  • « le pouvoir charismatique », exercé à la façon du prophète, du chef de guerre élu, du souverain plébiscité ou du chef d’un parti politique. Cette autorité repose uniquement sur sa personne et sur le dévouement des individus à la cause portée par ce seul individu. Les dévoués lui témoignent d’une confiance reposant sur ses qualités personnelles (héroïsme qui contribue à son statut de chef). Il s’agit là d’hommes politiques dont c’est la vocation.
  • « l’autorité s’imposant en vertu de la ‘légalité’ » est basée sur un statut légal et une compétence de l’individu reposant sur des règles rationnelles. En vertu du statut légalement défini pour ce rôle, il y a une obligation de se soumettre. Par exemple, un président de la République élu en obtenant la majorité au suffrage universel.

Ces formes « idéales typiques » de légitimité de l’autorité renvoient à des raisons qui font que l’obéissance des individus et donc leurs actions peuvent être guidées soit par la peur soit par l’espoir. D’une part, il peut s’agir de la peur d’une vengeance des puissances magiques ou des détenteurs du pouvoir, d’autre part de l’espoir en une récompense dans ce monde voire dans l’autre monde. Dans le cas des élections, on pourrait considérer que la participation au vote pourrait être commandée par l’espoir de faire changer les choses en portant au pouvoir un homme/une femme qui amènerait une société meilleure. Ou bien la peur que les personnes au pouvoir changent.

Deux façons de faire de la politique : vivre « pour » ou vivre « de » la politique.

« Celui qui voit dans la politique une source permanente de revenus ‘vit de la politique’, dans le cas contraire, il vit ‘pour’ elle  » (p.137). Cette opposition n’est pas absolue et l’on peut tout aussi bien concilier les deux à la fois. « Celui qui vit ‘pour’ la politique fait d’elle, dans le sens le plus profond du terme, le ‘but de sa vie’, soit parce qu’il trouve un moyen de jouissance dans la simple possession du pouvoir, soit parce que cette activité lui permet de trouver son équilibre interne et d’exprimer sa valeur personnelle en se mettant au service d’une ‘cause’ qui donne un sens à sa vie ».

Dans une économie capitaliste, un certain nombre de conditions sont requises pour qu’un homme puisse vivre ‘pour’ la politique. L’homme politique doit être « économiquement indépendant des revenus que l’activité politique pourrait lui procurer. Cela veut dire qu’il est indispensable de posséder une fortune personnelle ou d’occuper une situation sociale privée susceptible d’assurer des revenus suffisants » (p.138). L’homme politique doit donc être économiquement disponible [abkömmlich], c’est à dire qu’il ne doit pas avoir à s’occuper de ses propres rentrées d’argent. Or celui qui est le plus disponible c’est le rentier qui perçoit des revenus sans aucun travail. Ce ne sont ni l’ouvrier, ni l’entrepreneur, ni le grand patron, ni même le médecin qui sont disponibles. Et bien souvent, le citoyen ordinaire n’est pas représenté parmi les candidats à des fonctions politiques élevées.
Pendant longtemps, le fait qu’un État ou un parti ont été dirigés par des hommes qui vivaient exclusivement ‘pour’ la politique et non ‘de’ la politique signifiait nécessairement que les couches dirigeantes se recrutaient de façon ‘ploutocratique’. C’est-à-dire des personnes influentes et puissantes de par leur richesse. Leur agrégation au sein d’un pouvoir central pouvant donner lieu à une « ploutocratie » qui est un gouvernement où le pouvoir appartient aux riches. S’ils ne sont pas contraints de percevoir une rétribution pour leurs services politiques (contrairement à l’individu sans fortune personnelle), cela n’empêche pas que les classes dirigeantes profitent de leur position dominante pour vivre également de la politique et pour exploiter leur position politique au profit d’intérêts économiques. Ainsi pour Weber « cela va sans dire. Il n’existe pas de couches dirigeantes qui ne l’aient fait d’une façon ou d’une autre  » (p.139). Les exemples au cours de la Ve République abondent en ce sens, même encore très récemment.

Pourquoi tant d’avocats en politique ?

Au fil du temps, les « hommes politiques professionnels » se sont recrutés dans différentes sphères de la société : les clercs, les lettrés, la noblesse de cour, le patriciat, les juristes formés à l’université. Et c’est dans cette dernière catégorie que se fait encore le recrutement des hommes politiques qui trouve ses origines au Moyen Âge, période à laquelle l’on doit les prémisses d’une « forme étatique rationnelle ». Il est peu connu que parmi les membres de la Convention au moment de la Révolution Française, les juristes étaient en nombre très majoritaire, venait ensuite un faible nombre d’entrepreneurs bourgeois et un seul prolétaire. C’est depuis cette époque que « l’avocat moderne et la démocratie ont partie liée » (p.155).

De plus, il faut relever que les avocats ont une disponibilité plus grande que les autres professions. Et ce pour des raisons de « pure technique professionnelle » qui font que « les difficultés sont déjà moindre dans le cas de l’avocat, ce qui explique qu’il a joué comme homme politique professionnel un rôle incomparablement plus grand et souvent directement prépondérant » lié à sa place croissante dans la société dès le Moyen Âge avec la rationalisation des procès. « L’importance des avocats dans la politique occidentale depuis l’apparition des partis politiques n’a rien de fortuit. L’entreprise politique dirigée par des partis n’est précisément qu’une entreprise d’intérêts  » (p.156). Et, comme le précise M. Weber, le métier d’avocat spécialisé ne consiste t-il pas justement dans la défense efficace des intérêts de ceux qui s’adressent à lui ? D’ailleurs, faire de la politique c’est surtout faire œuvre d’intéressement (enrôlement), c’est à dire rallier à soi ou à sa cause le plus grand nombre de personnalités et ainsi de créer un réseau qui pèsera dans la balance électorale.

N’oublions pas que la politique est avant tout l’art de parler en public. L’homme politique doit savoir combattre, prendre parti, lutter, se passionner pour convaincre le public. Aussi, « peser l’effet des mots est une tâche qui fait partie au premier chef de l’activité de l’avocat et non de celle d’un fonctionnaire qui n’est pas un démagogue et qui, par définition, ne peut l’être » (p156).

Acquérir la stature d’homme politique.

Pour celui ou celle qui embrasse la carrière politique, celle-ci « procure d’abord le sentiment de la puissance. La conscience d’exercer une influence sur les autres humains, le sentiment de participer au pouvoir et surtout la conscience d’être du nombre de ceux qui tiennent en main un nerf important de l’histoire en train de se faire » (p.195). Si s’engager en politique est donc mû par le goût du pouvoir, les fins s’avèrent être variées : « tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir - soit parce qu’il le considère comme un moyen au service d’autres fins, idéales ou égoïstes, soit qu’il le désire ‘pour lui-même’ en vue de jouir du sentiment de prestige qu’il confère » (p.126).

M. Weber identifie trois qualités déterminantes pour un homme politique (p.195) :

  • La passion qui renvoie au « dévouement passionné à une ‘cause’ ».
  • Le sentiment de responsabilité qui est le complément indispensable qui guide la passion.
  • Le coup d’œil qui est une qualité psychologique déterminante qui donne à l’homme politique « la faculté de laisser les faits agir sur lui dans le recueillement et le calme intérieur de l’âme et par conséquent savoir maintenir à distance les hommes et les choses ». C’est le « détachement » qui fait «  la ‘force’ d’une personnalité politique ».

C’est cette capacité au détachement qui distingue alors « l’homme politique passionné […] du simple dilettante de la politique, gonflé uniquement à l’excitation stérile » (p.196). Parmi les défauts auxquels l’homme politique se doit de ne pas céder, celui-ci doit vaincre à chaque instant la vanité qui est «  l’ennemi mortel de tout dévouement à une cause et de tout détachement » (p.197). Il doit donc être en premier lieu détaché de lui-même. Et ce n’est pas une moindre chose quand dans certains partis politiques règne le culte de la personnalité du leader qui mène la troupe. La vanité que l’on appelle plus souvent « le besoin de se mettre personnellement, de la façon la plus apparente possible, au premier plan » (p.197) amène fréquemment l’homme politique à la tentation de commettre l’un ou l’autre péchés si ce n’est les deux à la fois. Ces deux péchés en politique étant de ne défendre aucune cause et ne pas avoir le sentiment de responsabilité.

Le politicien fait souvent usage d’une force de démonstration pour produire son effet et haranguer les foules. « Le simple politicien de la puissance [machtpolitiker], à qui l’on porte aussi chez nous un culte plein de ferveur, peut faire grand effet, mais tout cela se perd dans le vide et l’absurde » (p.198). Ces individus dont les gestes sont pleins d’arrogance sont finalement vides et ne cachent que la faiblesse et l’impuissance politique. Et certains représentants de cette attitude sont amenés à rencontrer à un moment donné un soudain effondrement moral. « S’il est vrai que la politique se fait avec la tête. Il est tout aussi vrai qu’on ne la fait pas uniquement avec la tête » (p.218). En effet, si le dévouement à la cause politique mobilise l’intellect, la passion sera aussi mobilisée pour nourrir un cercle vertueux. Cependant, force est de constater que sur l’échiquier politique actuel et dans les discours l’émotion prend le pas sur la réflexion et s’adresse aux bas instincts des foules.

La redistribution des parts du pouvoir suite à la victoire électorale.

Le recrutement non ploutocratique du personnel politique (chef ou partisans) qui a cours de nos jours conduit à la condition évidente que l’entreprise politique devra leur procurer des revenus réguliers assurés.
soit on exerce ‘honorifiquement’ l’activité politique et ce sont des personnes qui sont ‘indépendantes’ qui ont une fortune personnelle (rentiers, héritiers).
soit le pouvoir est à des personnes sans fortune et dans ce cas l’activité politique exige rémunération. (p.140)

L’homme politique professionnel qui vit ‘de’ la politique peut n’être qu’un pur ‘prébendier’ ou bien encore un ‘fonctionnaire’ rémunéré. Rémunéré par des honoraires ou émoluments, une rémunération fixe en nature ou en espèce (ou les deux à la fois) ou bien encore en pots-de-vin. Autrefois, ce que le prince offrait à ses partisans consistait à des fiefs, des prébendes de ministeriales, des émoluments pour les serviteurs de l’État, l’honneur pour le chevalier, des privilèges pour les ordres, la dignité pour le fonctionnaire, ou encore des donations de terre, de biens, etc. Aujourd’hui les récompenses sont « des postes de toutes sortes dans les partis, dans les journaux, dans les coopératives, dans les caisses de sécurité sociale, dans les municipalités ou dans l’administration de l’État que les chefs de parti distribuent à leurs partisans pour leurs bons et loyaux services » (p.141).

Il y a donc la constitution d’un « état major administratif » qui représente la figure extérieure de l’entreprise de domination politique. L’obéissance de ces individus ne relève plus des seuls critères de légitimité mais repose sur des motifs ayant un intérêt personnel en rapport à la rétribution matérielle et à l’honneur social (p.129). Ce qui explique que « la crainte de perdre tous ces avantages est la raison décisive de la solidarité qui lie l’état major administratif au détenteur du pouvoir ». (p.130). On comprend mieux les réticences de certains politiques (ministres, députés, maires) à démissionner de leur poste alors même que les casseroles qu’ils traînent deviennent parfois bien trop bruyantes. Et cela donne au peuple une image catastrophique du politique qui ne prend pas ses responsabilités.

Dans les campagnes électorales, « toutes les luttes partisanes ne sont donc pas uniquement des luttes pour des buts objectifs, mais elles sont aussi et surtout des rivalités pour contrôler la distribution des emplois » (p.141). « Les partis s’irritent beaucoup plus des passe-droits dans la distribution des postes que des entorses à leur programme » (p142). On aura pu d’ailleurs s’apercevoir que certains hommes politiques opportunistes se rangent à la majorité qui est au pouvoir pour ainsi profiter de la répartition des postes, quitte à s’asseoir sur leurs idées d’avant. En tous cas, c’est à ce moment que différentes personnalités viennent graviter autour du candidat pour tenter d’obtenir un bon poste dans le futur gouvernement du parti victorieux.

Est-ce alors à dire que les partis politiques (leurs hauts membres et leurs militants) ne sont que des organisations qui « ne s’occupent que de la chasse aux emplois et qui modifient leur programme concret en fonction des voix à capter » ? (p.142) Faut-il voir dans la succession au pouvoir selon le principe d’une alternance consentie au travers d’élections ‘préfabriquées’ en haut lieu, une façon de permettre aux partisans des deux tendances politiques de profiter tour à tour des avantages que procurent les emplois dans la Haute administration. Et M. Weber de prendre en son temps l’exemple de l’Amérique et de l’Espagne pour avancer que « les prétendues ‘élections’ et les prétendues ‘révolutions’ n’ont d’autre but que de s’emparer de l’assiette au beurre où les vainqueurs espèrent trouver pitance » (p.142). A l’heure des tractations du second tour de la présidentielle pour obtenir les voix des électeurs des partis qui n’ont pas franchi le premier tour, les citoyens peuvent constater les proximités qui se nouent en dépit des débats idéologiques qui se sont tenus avant le premier tour. C’est alors le moment des concessions sur les idéaux, sur les projets du candidat. Le citoyen prend conscience de la géométrie variable du candidat et des concessions qui peuvent être faites sur le programme pour conditionner tel ou tel ralliement d’électeurs dans cette « chasse aux suffrages ». Et c’est de cela que peut venir cette défiance envers les politiques qui interroge la réelle portée de leurs discours et peut conditionner la participation aux élections.

Les partis sont pour les militants « comme une sorte de tremplin qui leur permettra d’atteindre cette fin essentielle : assurer l’avenir ». Avec le développement de l’Administration et de la bureaucratisation, entrer dans la fonction publique est devenu une façon d’assurer durablement son existence. Or ce phénomène menace le bon fonctionnement de la fonction publique (et l’on a pu voir ce que cela donne dans certaines collectivités locales) à l’heure où les compétences requises dans certains postes sont de plus en plus spécialisées (diplôme, éthique, responsabilité). Et plane la menace d’une « effroyable corruption » et d’une domination des nouveaux parvenus (cuistres).

Pendant longtemps, « le député détenait le patronage des emplois et en général toutes sortes de patronages dans les affaires de sa circonscription. Et de son coté, il soignait ses relations avec les notables locaux pour assurer sa réélection » (p.170). Néanmoins de nos jours, en est-il réellement fini de cette domination des notables ? Selon Weber, il y a une « démocratisation accentuée » qui fait que ce ne sont plus les notables locaux qui décident des candidatures aux élections mais ce sont des réunions des militants qui choisissent les candidats. Toute l’importance réside dans la structure et l’organisation des partis. Dans une démocratie au suffrage universel, il y a la nécessité de recruter et d’organiser les masses avec une évolution du parti vers l’unification de plus en plus rigide au sommet et vers la discipline la plus sévère aux différents échelons. Ce sont donc les ‘permanents’ du parti qui mènent le travail au quotidien qui détiennent le pouvoir ainsi que les personnalités qui dominent personnellement ou financièrement l’entreprise politique (tels les mécènes ou les chefs de puissants club politiques d’intérêts. Il faut aussi se souvenir que seul l’individu qui aura l’immense machine du parti prêt à le suivre pourra devenir le chef. Pour prétendre gagner une élection, il faut déjà avoir la « machine » du parti derrière soi (p.172).

« Les militants, et surtout les fonctionnaires et les entrepreneurs du parti attendent naturellement du triomphe de leur chef une compensation personnelle : des postes ou autres avantages » (p.172). « Ils espèrent avant tout qu’au cours de la campagne électorale l’influence démagogique de la personnalité du chef leur procurera des voix et des mandats et qu’elle leur ouvrira ainsi les portes du pouvoir, de sorte que les militants auront les plus grandes chances d’obtenir la récompense espérée pour leur dévouement » (p.172). Les premiers soutiens dans une course à la présidentielle sont les éventuels « ministrables » qui verront s’offrir à eux les avantages à leur dévouement. Pour les citoyens lambda, le triomphe du candidat sollicité par leur vote ouvre juste la porte de l’espoir, espoir que les choses changent (si les prétendants accèdent au pouvoir) ou qu’elles ne changent pas (réélection du pouvoir en place). Mais plus encore, l’accession au pouvoir d’un parti politique lui donne la possibilité de faire valoir ses propres intérêts.

La démagogie en politique.

La figure du « démagogue » comme chef politique a été présente dès les premières démocraties en Occident. De nos jours, la démagogie moderne est présente largement dans les discours en jouant sur les effets de style, tant sur le fond que sur la forme. Les meetings électoraux qui s’enchaînent sont autant d’occasions de diffuser son message, de le marteler et de réaliser une opération de séduction des foules. Cela représente un effet de levier important et effrayant lorsque l’on regarde le nombre de discours électoraux (meeting) réalisés et l’affluence du public. Diluée dans un flot continu de messages dont la force est de se diffuser via une variété de canaux de communication, la démagogie à la manière de la propagande se fait protéiforme pour mieux toucher le public.

A cela s’ajoute, l’impact considérable pris par les mass médias (presse écrite, télévisée, radiophonique) qui diffusent les meetings des candidats et abondent en analyses de « spécialistes ». De plus, il faut plus que jamais soigner son image médiatique et « tout homme politique de quelque importance a [avait] besoin de l’influence de la presse et par conséquent de relations avec la presse  » p.160. Les représentants des médias, les journalistes, ont un rôle majeur sur la scène publique en ce qu’ils sont chargés de décrire les faits politiques dans le respect de l’équité du temps de parole. La profession de journaliste est à l’heure actuelle sous le feu des critiques notamment de par certains de ces représentants les plus indignes d’un point de vue déontologique. L’une des raisons à ce discrédit auprès du grand public peut résider dans les exploits peu mémorables « de certains journalistes dénués de tout sens de leurs responsabilités et qui ont souvent exercés une influence déplorable » (p.159). La couverture de certaines affaires politico financières qui ont éclaboussé la classe politique ces dernières années est l’exemple de la poursuite de ce comportement néfaste pour la profession et pour la démocratie. Une collusion entre le pouvoir étatique et le pouvoir médiatique apparaît à de nombreuses occasions dans le traitement des faits.

Alors que « l’homme moyen n’a pas de mémoire, et [il] n’a ni le temps ni le goût de se livrer à des recherches » (Jacques Ellul, Propagandes, 1962, p.164), il lui est de plus en plus difficile de se forger une opinion face aux flots de protagonistes apportant leurs lots d’informations et de discours qui assaillent l’électeur quotidiennement. L’impossibilité de se décider au terme d’une réelle réflexion personnelle et critique cède la place à une décision basée sur des impressions, des sentiments et des émotions.

Pourtant selon Weber il ne faut pas négliger qu’ « une œuvre journalistique réellement bonne exige au moins autant d’intelligence que n’importe quelle œuvre d’intellectuels. Le journalisme fonctionne en temps réel, ayant à livrer sa production sur le champ, suite à une commande, à laquelle il faut donner une efficacité immédiate dans des conditions bien différentes des celles des autres intellectuels  » (p.159). Dans la société, le journaliste a donc une responsabilité tout aussi grande que celle du scientifique. Néanmoins avec la constitution de grands groupes de presse, il faut bien se dire que de plus en plus l’information est sous la houlette de financiers qui prennent part aux journaux et orientent la ligne éditoriale et le traitement de l’actualité. Finalement, le pouvoir médiatique ne contribue t-il pas à entretenir cette défiance et le sentiment d’écœurement à l’égard des hommes politiques en les donnant en spectacle dans des discussions stériles, et en s’abstenant de les prendre la main dans le sac lorsqu’ils mentent, dérapent ou se font démagogues ?

L’abstention.

Une réaction du citoyen au comportement des politiques ? Nous venons de donner une description de la sphère politique telle que l’analysait Max Weber en son temps. En cela, il a été question de désenchanter la politique pour tenter de mieux comprendre le rapport que l’on peut entretenir avec elle. Le lecteur aura ainsi pu être frappé par l’acuité de cette analyse avec les structures actuelles du pouvoir politique et de ses valeurs.

Si nous avons parlé abondamment de ceux qui font de la politique et qui visent des fonctions importantes, n’oublions pas que toute cette agitation est adressée au citoyen lambda. Car celui-ci fait œuvre de politique comme le relate M. Weber qui écrit que « nous faisons tous ‘occasionnellement’ de la politique lorsque nous mettons notre bulletin de vote dans l’urne » (p.135). Alors que les conditions que nous avons évoquées contribuent à produire un désintérêt envers la politique, la crainte même de la part de l’État d’une abstention massive amène différents organismes à entreprendre des campagnes de sensibilisation à l’attention des citoyens, avec l’exemple récent de spots télévisés donnant la parole à des artistes encourageant les citoyens à aller voter. Et de rappeler l’éternelle rengaine selon laquelle « certains se sont battus pour le droit de vote » et que dans les récentes « révoltes populaires » dans les pays arabes des individus se battent pour obtenir des changements de régimes. L’abstention serait-elle le fait de citoyens désabusés ou irresponsables ?

En même temps que les abstentionnistes sont des individus qui portent un regard désabusé sur la chose politique, ils constituent un public que les politiques tentent de capter par tous les moyens en ce qu’ils représentent une masse non négligeable qui est susceptible de faire bouger les lignes de l’élection s’ils décidaient tout de même de porter leur vote sur l’un des candidats aux élections.

Mais prendre part au vote en exprimant sa préférence pour l’un des candidats en course apparaît comme une façon de légitimer le système politique en place et donc de se soumettre à la domination non pas du pouvoir déjà en place mais du fonctionnement même de l’État qui convoque la plèbe pour qu’elle veuille bien s’exprimer lorsqu’on lui en donne l’injonction. La succession au pouvoir des tendances politiques dominantes qui finalement souscrivent au même schéma directeur pour mener les affaires du pays et ne se soucient que de leurs propres intérêts finit par s’inscrire dans les esprits, même de façon diffuse. Aussi, faut-il voir dans cette alternance gauche/droite qui se succède avec plus ou moins de réussite au fil des décennies, l’une des raisons au désintérêt envers les élections.
Le citoyen ordinaire est porteur de « sens commun », il élabore ses propres schémas de pensée et d’action à partir d’éléments socio-culturels variés : croyances, représentations, discours, valeurs, etc. Peu importe que ces dernières soient vraies ou fausses, leur force réside dans la création d’un sentiment d’appartenance et de cohésion sociale. Le désamour de la politique de la part des citoyens serait la résultante de leur propre analyse du système politique tel qu’ils le perçoivent depuis des décennies. Au regard du portrait du fonctionnement politique tel qu’il est dressé par M. Weber, l’abstention est une forme de refus des citoyens d’accepter l’invitation adressée par l’État qui vient conclure le show politique qui au final ne tourne qu’autour de lui-même.

La rédaction Geopolintel
Mai 2012

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