Le ministère de l’Éducation nationale veut créer en son sein une nouvelle direction pour anticiper le “choc démographique” scolaire
Alors que le système éducatif français pourrait perdre 1,7 million d’élèves en dix ans, Édouard Geffray veut donner à l’Éducation nationale une vision de long terme de la carte scolaire. La future direction devra coordonner l’administration centrale, les services déconcentrés et les élus locaux. Reste à savoir notamment si cette transformation s’accompagnera d’une programmation budgétaire pluriannuelle.
Jeanne Accorsini /SIPA
La carte scolaire pourrait bientôt se jouer sur un horizon de cinq, dix, voire quinze ans, et non plus seulement dans le calendrier resserré qui conduit chaque année l’Éducation nationale à annoncer des ouvertures et des fermetures de classes pour la rentrée suivante. C’est en tout cas ce qui semble se dessiner derrière l’annonce du ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, de la création d’une direction de la politique territoriale de l’École et de l’anticipation, lors de ses vœux de rentrée, mardi 25 août 2026.
Cette structure doit être mise en place “avant le 1ᵉʳ novembre”, selon le dernier compte rendu du Conseil des ministres du 31 août. Elle doit appuyer une nouvelle méthode de construction de la carte de l’offre scolaire, expérimentée par le ministre depuis la fin de l’année scolaire 2025-2026 et appelée à être généralisée dès 2027. Menée dans 18 départements à partir des projections démographiques et des caractéristiques propres à chaque territoire, elle associe les services de l’Éducation nationale (recteurs, directeurs académiques) aux élus locaux afin d’anticiper les ouvertures, regroupements ou fermetures d’écoles, ainsi que les besoins futurs en personnels et en équipements.
“Choc démographique majeur”
Auditionné le 4 juin dernier par la délégation aux collectivités territoriales du Sénat, le ministre de l’Éducation nationale avait déjà implicitement exposé les contours de cette réforme. “Nous avons un choc démographique majeur qui rend absolument impossible pour moi, à court et moyen terme, le maintien de ce canevas exclusif”, avait-il déclaré, en référence à la gestion annuelle de la carte scolaire.
Face à une perte d’“1,7 million d’élèves” d’ici 2035, une vision plus claire des besoins futurs s’impose selon lui. Il avait d’ailleurs précisé aux sénateurs avoir demandé à la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) des “projections à dix ans”. Avec pour objectif principal celui de laisser à ses successeurs “une mécanique à disposition qui leur permette de penser différemment les choses”.
La réflexion ne doit toutefois pas se limiter à un raisonnement comptable selon Édouard Geffray qui souhaite prendre en compte les spécificités locales. “La question qui se pose est de savoir où décidons-nous d’implanter, de maintenir ou de fermer des écoles pour que se maintienne une dynamique territoriale. Dire que c’est systématiquement à la grosse école du gros bourg que l’on va tout réunir, ça ne me semble pas s’imposer avec la force de l’évidence”, avait-il estimé devant les élus. Et d’ajouter que, dans certains cas, “c’est mieux si chacun fait dix minutes de route pour se rendre à l’école”, tout en rappelant que “l’école s’est inscrite dans le territoire de proximité et ça fait partie du contrat social.”
Sortir de la logique de l’annualité
La création de cette nouvelle direction semble donc répondre à un diagnostic partagé. “La baisse démographique impose de sortir d’une logique strictement annuelle pour renouer avec une politique d’aménagement du territoire par et autour de l’École”, indique le gouvernement dans son compte rendu du conseil des ministres. “Dans le système actuel, il n’y a quasiment pas de dialogue avec les collectivités territoriales. Résultat : elles se crispent assez souvent à chaque fois que l’Éducation nationale annonce des réductions d’emplois”, analyse un ancien haut responsable de l’administration du ministère de l’Éducation nationale. Selon lui, le fonctionnement actuel manque de prospective : “La démographie est une science où l’analyse doit se faire en tendance de moyen terme, or chaque année, on est dans l’attente de décisions budgétaires.”
La future direction pourrait donc constituer un outil de coordination interne. Selon nos informations, elle devrait être assez transversale et pourrait mobiliser la direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco), mais aussi plusieurs directions du secrétariat général, notamment la direction générale des ressources humaines, la DEPP et la direction des affaires financières (DAF). “Elle permettrait non seulement d’associer les différentes directions entre elles, mais aussi l’administration centrale avec les recteurs et les directeurs des services départementaux de l’Éducation nationale, ce qui permettrait de sortir d’une organisation trop descendante”, estime l’ancien cadre du ministère, ajoutant que cette évolution pourrait également conduire à une “déconcentration accrue du pilotage de l’Éducation nationale”.
“Rattraper le retard accumulé”
De quoi inquiéter les organisations syndicales qui, certes, partagent le constat d’une nécessaire anticipation de la baisse démographique, mais pointent pour certaines les risques d’une déconcentration de l’Éducation nationale. “Si on casse l’École en mille morceaux, on risque de ne pas créer d’ambitions communes et de ne pas réconcilier le pays avec lui-même”, alerte Grégory Frackowiak, secrétaire national du syndicat SNES-FSU. Il s’inquiète également d’une territorialisation qui différencierait davantage les parcours et les conditions de scolarisation.
Au contraire, “la baisse démographique devrait être une opportunité pour réparer le système”, estime Béatrice Laurent, secrétaire nationale de l’Unsa Éducation. Il s’agit de “rattraper le retard accumulé depuis le mandat de Nicolas Sarkozy en 2007 et sa politique de révision générale des politiques publiques (RGPP)”, selon Grégory Frackowiak. Ils redoutent que les évolutions démographiques ne servent surtout à justifier des suppressions d’emplois ou des fermetures d’établissements.
Un point partagé par la CFDT Éducation, Formation, Recherche publiques : “On ne sait pas quels vont être les critères politiques à partir de cette démographie, observe Laetitia Aresu, secrétaire générale du syndicat. Allons-nous en profiter pour mettre deux enseignants par classe ou, au contraire, supprimer les effectifs sans les remplacer ?”
Préciser les orientations politiques
Le cadre politique de cette nouvelle direction est jugé “trop flou” par les organisations syndicales. Elles regrettent notamment l’absence de retours concernant les expérimentations menées dans les 18 départements : “Avant de lancer une direction de la politique territoriale de l’École et de l’anticipation, on aimerait avoir des conclusions des différents échanges en cours au niveau territorial. Plus généralement, on voudrait savoir quel est le périmètre de l’action publique dessinée par cette direction”, souligne Grégory Frackowiak, du SNES-FSU.
Depuis le lancement de cette expérimentation, des ateliers sur la démographie scolaire sont menés au ministère associant organisations syndicales, le service RH, le service des statistiques et le ministre, mais le lien entre les données produites et les décisions futures reste à établir, selon les syndicalistes. “Une troisième réunion aura lieu le 10 septembre prochain, nous en saurons peut-être plus à ce moment-là”, confie Béatrice Laurent de l’Unsa.
Vers une loi de programmation budgétaire ?
Pour l’heure, le ministre Édouard Geffray lui-même ne semble pas être fixé sur la trajectoire politique que prendra cette direction : “Il faut ensuite qu’on tire les conséquences de cette vision politique que j’espère partager avec les élus sur le prochain projet de loi de finances”, avait-il assumé lors de son audition au Sénat.
La question budgétaire constitue en effet l’un des autres points d’interrogation de la réforme. L’ancien responsable de l’administration du ministère juge positive la volonté de sortir de l’annualité, mais souligne la difficulté à construire une politique de moyen terme sans modifier le cadre budgétaire. “Dans tous les cas, il y aura des décisions budgétaires annuelles”, estime-t-il. La question est donc de savoir si le gouvernement ira jusqu’à mettre en place une loi de programmation budgétaire pluriannuelle, ou vers un dispositif qui s’en inspirerait. “Si on cherche à entrer dans une logique de pilotage de moyen terme sans cela, je ne vois pas sur quelle base se construirait ce dialogue”, prévient-il.
Sollicité par Acteurs publics, le ministère de l’Éducation nationale indique ne pas être pour l’heure en mesure de donner plus de précisions.













