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Géopolitique du libre-échange

Le long cheminement du nouvel ordre mondial

mardi 14 juillet 2015

L’utilisation historique par les États-Unis d’Amérique du libre échange comme arme d’annexion des États commence a être connue des français [1]. Le libre-échange ainsi utilisé s’accompagne de la suppression des débats publics et d’une corruption de grande ampleur, recettes que l’Union Européenne applique à la lettre.
 

Ce qui est en revanche nettement moins connu est le parcours historique du libre-échange en France, en Europe et dans le monde en général.

Le pilier fondateur du libre-échange, premier acte de son avènement mondial, se situe formellement en 1791 en France, année qui a vu naître à la fois le décret d’Allarde (des 2 et 17 mars 1791) et la loi Le Chapelier (14 juin 1791).

Le décret d’Allarde, officiellement paré des vertus de la liberté, a supprimé les « corporations », qui n’étaient rien d’autres que des associations qui réglementaient dans chaque ville les personnes exerçant le même métier. Il s’agissait déjà de la suppression des barrières non tarifaires (c’est-à-dire réglementaires) à l’intérieur du territoire de la France.

La loi Le Chapelier, elle aussi parée des merveilleuses vertus de la liberté, a interdit les organisations ouvrières, notamment les corporations de métiers mais aussi les rassemblements paysans et ouvriers ainsi que le compagnonnage ; elle ne visait en revanche ni les clubs patronaux, ni les trusts et ententes monopolistiques qui ne furent jamais inquiétés.
Les deux nouveautés législatives que sont le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier, au tout premier plan des « acquis révolutionnaires », sont en réalité le premier pas vers le libre échange.
 

Au niveau international, l’année 1947 constitue le second acte, le second pilier fondateur, de la progression technique du libre-échange. Les accords internationaux du GATT mettent en effet en place la matrice d’un commerce international conforme au libre échange. L’ordre international du libre échange a été parachevé par les accords de Marrakech (avril 1994) à l’occasion desquels une annexe (sic) à l’acte final du Cycle d’Uruguay [2] prévoit la création de l’OMC. Une fois l’organisation mondiale du commerce (OMC) en place, les accords de libre échange se sont mis à fleurir un peu partout sur la planète.
 

S’agissant de l’Europe, l’idéologie du libre-échange se déroule selon la chronologie suivante :

  • Le traité de Rome du 25 mars 1957 instituant la CEE : la libre circulation des capitaux, formellement inscrite, n’est pas encore effective ;
  • La directive du Conseil européen dite Delors-Lamy de 1988 qui prévoit la libéralisation complète du marché des capitaux pour 1990 ;
  • Le Traité de Maastricht (1992) ;
  • Les articles 32, 45, 49 à 55 et 63 du TFUE (liberté de circulation des marchandises, des travailleurs, liberté d’établissement et liberté de circulation des capitaux), issu du fameux traité de Lisbonne ratifié par la France moyennant une forfaiture politique, terminent au niveau européen le travail commencé en France en 1791 en exigeant la liberté totale pour les groupes étrangers de s’ingérer sans limite sur des territoires qui antérieurement protégeaient leurs ressortissants.

L’avènement des grands marchés transatlantique et transpacifique dont les négociations, déjà presque achevées, vont bon train constituera l’ultime étape de l’avènement du commerce comme ordre sociétal supérieur mondial. Le Congrès américain a voté en juin 2015 des pouvoirs accrus au président Obama afin de lui permettre de conclure des accords commerciaux avec la région Asie-Pacifique et l’Union européenne. De leurs côté, les présidents américain, français et allemand, se déclarent très pressés de mettre un terme aux négociations en cours qui n’ont, de leur point de vue, que trop tardé.
 

Les grands marchés transatlantique (TTIP/TAFTA, CETA/AECG, TISA) et transpacifique sont matérialisés par divers accords de libre-échanges qui seront, si la méthode appliquée à la création de l’Union européenne est suivie (ce qui est plus que probable), le marche-pied à l’avènement d’un traité plus vaste instaurant des institutions chargées de réguler le monde.
L’oligarchie prédatrice nous aura alors, pas à pas, amenés collectivement au Nouvel Ordre Mondial (NOM) tant attendu. La technique utilisée par les partisans et auteurs du mondialisme est toujours la même : faire en sorte que la marche suivante soit rendue nécessaire par celle qui la précède.
Est-il besoin de préciser que le NOM est attendu, non pas par les peuples, mais bien par l’oligarchie transnationale d’origine anglo-saxonne [3]. Oligarchie qui a pris le pouvoir politique en occident en utilisant méthodiquement et principalement la monnaie et le commerce, dont le libre échange est la composante essentielle, comme arme de domination politique. L’ordre militaire étatique, les milices privées et les guerres restent soit des moyens de secours, lorsque la domination politique par l’économie a échoué, soit des moyens pour imposer la domination économique à des dirigeants politiques récalcitrants.
 

Attardons-nous un instant sur le contenu de ces grands marchés de libre-échange. Ils supposent une prise de pouvoir définitif des corps économiques constitués sur les institutions politiques contrôlées par les citoyens. Les barrières tarifaires et surtout non tarifaires, c’est-à-dire toutes les réglementations protectrices des consommateurs et des citoyens devront céder face à la sacro sainte loi de l’investissement et des marchés. La clause de règlement des différends incluse dans les traités de libre-échange donne aux multinationales le droit d’attaquer en justice les États qui auront eu l’audace d’édicter des réglementations protectrices dont l’effet secondaire sera de réduire ou annuler l’espoir de gain résultant d’un investissement par des multinationales.

Pour faire bonne figure devant la levée de boucliers populaires, la négociatrice pour l’Union Européenne (commissaire en charge du commerce) envisage de transformer la cour d’arbitrage initialement prévue pour le règlement des différends en tribunal public. Un tribunal public permanent, payé par les con-tribuables européens, sera donc chargé de punir les États qui auront adopté des réglementations protectrices de leurs ressortissants dont l’effet aura été de réduire l’espoir de gain suscité par un investissement.
Voilà l’avancée démocratique de l’UE : remplacer une Cour d’arbitrage rémunérée par les parties en cause (entreprise et État) par un « tribunal d’investissement public » intégralement payé sur financement public (donc intégralement payé par les con-tribuables) pour protéger les investissements privés des multinationales. Belle rhétorique des mondialistes !
 
 

En conclusion, le commerce et le libre-échange ne peuvent prospérer politiquement que débarrassés des barrières réglementaires et humaines chargées de réguler les abus d’accaparement. Le libre-échange ne se souci pas de contre-pouvoir, il a précisément pour ennemi déclaré toute régulation laquelle s’analyse comme une entrave a l’extension de son pouvoir. Le pouvoir sans contre-pouvoir, c’est-à-dire le pouvoir absolu, est l’essence même du libre-échange.

Les nations et leurs institutions sont de potentiels freins à l’expansion du commerce tout azimut, produits et organes du corps humain inclus. Aussi le destin que leur assigne l’oligarchie est de disparaître définitivement. Les États et leurs institutions, derniers remparts des peuples, ont vocation à disparaître du paysage politique qui deviendra vierge de tout corps constitué autre que par et pour servir l’oligarchie, laquelle est déjà officieusement au pouvoir.

Le libre-échange est synonyme de « point de droit autre que celui de faire commerce de tout et partout ». La liberté du commerce n’a pas pour vocation d’être celle du citoyen, elle a pour vocation de servir en fin de parcours les seuls intérêts de la petite caste qui détient les principaux capitaux de ce monde et qui s’apprête, à la faveur de crises bancaires savamment entretenues, à mettre la main sur tous les biens matériels qui lui échappent encore. C’est l’oligarchie à la manœuvre qui profitera de la disparition des contre-pouvoirs étatiques et de l’illusion du commerce pour tous, illusion savamment entretenue par les mondialistes, maîtres incontestés et inégalés en rhétorique.
 

La liberté dite révolutionnaire, faussement proclamée « pour tous », a été, est et sera en définitive le moyen de tuer aussi sûrement que discrètement la liberté civile et patrimoniale du plus grand nombre.
La finalité du libre échange est d’être fatal à la démocratie, à la liberté des peuples à disposer d’eux mêmes, à la liberté individuelle et à la propriété privée pour tous.
 

Le libre-échange, élevé au rang de « religion », est utilisé par l’oligarchie comme une arme, redoutablement efficace, de destruction des nations, des peuples et des individus. Il en résulte que l’avènement du nouvel ordre mondial (NOM) ne sera rien d’autre que la résurgence du système féodal : un nouveau système de dépendance et d’asservissement fondé sur la domination monétaire et commerciale.

Par Valouchkaïa- 29 juin 2015
 
 

Notes

[1Le lecteur curieux est renvoyé à un ouvrage de David Orchard « Hors des griffes de l’aigle. Quatre siècles de résistance canadienne à l’expansionnisme américain. » ; voir en particulier le rapport au département d’état le 13 mai 1854 d’Isaac Andrews, agent secret des États-Unis d’Amérique : « Dans le but d’aider les mouvements partisans de l’annexion et du libre échange au Canada, j’ai versé 5 000 dollars à un rédacteur de journal, 5 000 dollars à un procureur général, 5 000 dollars à un inspecteur général et 15 000 dollars à un député de l’assemblée du Nouveau-Brunswick. J’ai pris par conséquent les mesures qu’exigeait la situation au Nouveau-Brunswick afin de modérer l’opposition et de tranquilliser l’opinion publique. J’ai réussi à me rendre à […] avant la fin de la session de l’assemblée législative du Nouveau-Brunswick et ainsi éviter tout débat sur la proposition de traité de libre échange à l’étude ou sur toute autre mesure législative néfaste. J’ai déversé plus de 100 000 dollars pour convaincre d’éminentes personnalités d’appuyer l’annexion du Canada par les États-Unis ou, sinon, le libre-échange avec les États-Unis. Mais cette somme n’est rien en comparaison des privilèges qui vont être obtenus de façon permanente et du pouvoir et de l’influence que cela donnera à jamais à notre Confédération. »

[3Cf. « histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine », de Carroll Quigley publié aux États-Unis en 1981 et traduit en français cette année, avec une préface de Pierre Hillard : https://www.youtube.com/watch?v=sU-...

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