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Enjeux et arrière-plans de l’accord cadre Iran/États-Unis

du 2 avril 2015 à Lausanne

lundi 13 avril 2015

Le goulet d’étranglement historique dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui engouffrés n’en fini pas de nous précipiter furieusement sur des rochers blanchis de toutes les écumes de l’actualité. Déjà nous pouvons entendre le grondement des cataractes vers lesquels notre fantomatique bateau ivre se précipite inexorablement… Téhéran et Washington ont signé à Lausanne [1] un “accord cadre” qui dessine les grandes lignes de ce que devrait être un futur traité dessinant les contours précis du contrôle occidentaliste – autant dire la mise sous tutelle – du programme nucléaire civil iranien et subséquemment de l’Iran lui-même. M. Fabius, digne représentant des intérêts spécifiques de l’État hébreu aura tout fait, et jusqu’au bout, pour faire capoter ces négociations. D’ailleurs il y est presque parvenu. Les ordres étaient précis, mais ce pauvre M. Fabius s’est vu pris en tenailles entre les impérieuses nécessités convergentes qui s’imposaient aux présidents Obama et Rohani (commencer par ne pas “perdre la face” pour l’un comme pour l’autre), et les instructions reçues.

De pressantes nécessités convergentes

Pour le premier, Mr. Obama, cela signifiait - traduit en langage vulgaire - non seulement éviter un désaveu cuisant mais aussi un échec… à savoir obérer ou mettre une politique étrangère d’une toute autre envergure que celle du Congrès américain et de ses préoccupations terre à terre et souvent à courtes vues… principalement dictées par la soif du gain, la défense du statut et des privilèges personnels, celle du territoire politique et des intérêts partisans, ainsi que par le conformisme, l’inertie culturelle et l’obéissance servile aux lobbies [2]. Car de toute évidence Obama et certains ses conseillers, fussent-ils binationaux de cœur, regardent beaucoup plus loin que les eaux de l’Euphrate ou celles du Golfe persique.

Notamment en ce qui regarde la mise en œuvre de la “Grande stratégie planétaire” devant assurer à l’Empire Nord-américain la pérennité de son actuelle hégémonie. Vision géostratégique qui concentre désormais, et en priorité, toute son attention sur l’Asie de tous les dangers et la montée en surpuissance de la Chine… si elle ne s’effondre pas avant victime de ses propres bulles financières. Ce pourquoi, il devenait urgent – mais pas seulement – d’amorcer la stabilisation de la poudrière proche-orientale. Rude tâche parce que d’autres acteurs tentent de s’inviter à la table des Grands… telle l’Arabie forte de ses arsenaux approvisionnés par l’Amérique, qui manœuvre désormais, en Syrie et au Yémen, de concert avec l’État hébreu, toujours expert dans la conduites de discrètes et sournoises politiques d’agitation et de déstabilisation [3]  !

Une “Grande stratégie de l’Empire américain” dont évidemment M. Netanyahou, fraîchement reconduit dans ses fonctions de Premier ministre, n’a cure. Celui-ci ne voit en effet pas plus loin que la culture extensive du nombrilisme obsidional caractérisant les dirigeants sionistes, ceux du Likoud en particulier. Obscur complexe prenant sa source dans le Deutéronome, les Nombres, le Livre de Josué et de la légende sanglante du Livre d’Esther, mythes fondateurs qui constituent le noyau central de la géopolitique israélite depuis des décennies [4].

La duplicité obsidionale de l’Entité sioniste

Car ce que visent les Hébreux et assimilés, ce n’est pas tant la “sécurité” d’Eretz Israël que d’asseoir et d’étendre la base arrière de leur diaspora, et ce faisant, d’avancer sous ce prétexte vers l’hégémonie régionale – voire au-delà - ceci en s’assurant de substantiels gains territoriaux ou en renvoyant les nations voisines à l’âge de pierre. À ce titre, lorsque vous lisez «  Sécurité  », entendez droit de suite et de conquête, liberté de développer un terrifiant armement de destruction massive sans avoir à en rendre le moindre compte à la Communauté des Nations, ni que quiconque ait droit à y redire. D’ailleurs – passe-moi la rhubarbe je te passerai le séné - le Congrès américain soutient financièrement Israël qui en retour, par le truchement de grandes fortunes binationales, assurent les campagnes électorales et les programmes politiques de leurs affidés judéo-protestants [5].

Mis en minorité au Sénat américain, le président Obama joue dans cette partie, outre les grands enjeux précités, sa propre page d’histoire  : restera-t-il comme un perdant, l’homme des prodigieux échecs d’Irak et d’Afghanistan, laissant après le retrait de ses troupes des champs de ruines et le chaos de guerres sans fin  ? Ou encore le promoteur honteux de nouveaux conflits - Syrie, Libye, Ukraine, Yémen -  tout aussi sanglants mais dorénavant livrés par procuration, c’est-à-dire par le truchement de combattants et d’États mercenaires ?

En un mot sera-t-il au regard des générations futures un « Nobel » d’opérette, le président fantoche qui aura fait assassiner - généralement assez lâchement - toujours plus d’ennemis et de civils grâce à ses drones, ces robots volants susceptibles de frapper en tous lieux au nom de la démocratie et des droits humains  ? Ces mêmes ennemis que l’on tue d’une main et que l’on soutient de l’autre tant qu’ils peuvent être d’utiles instruments… à l’instar d’al-Nosra en Syrie à propos de laquelle l’apologiste du terrorisme Laurent Fabius déclarait qu’elle «  fait du bon boulot  »   ! Certes la morale des États ne se réduit pas à la morale des individus, mais il y a des limites à tout et il serait temps de remettre un peu d’ordre dans le droit de la guerre et le droit des gens… ou simplement à appliquer à tous, de façon équitable, les règles et lois déjà existantes. Le Tribunal pénal international n’est pas fait pour les chiens, n’est-ce pas  ?

En un mot, si Barak Obama veut servir le Grand dessein américain au-delà des querelles partisanes et laisser un nom, il lui faut maintenant, dans les quelques mois qui lui restent, parvenir à stabiliser la situation au Proche-Orient, ceci en partenariat avec l’allié objectif qu’est l’Iran dans la lutte pour contenir Daech et diriger ses coups exclusivement contre les Baasistes de Damas et non contre un Kurdistan gorgé de pétrole… Un rapprochement très pragmatique qui a au final l’avantage de “neutraliser” quelque peu l’Iran vis-à-vis de la Russie et du Bloc eurasiatique. Enfin, échouer dans la négociation, c’est compromettre l’avenir politique du président Rohani, favorable à une ouverture vers l’Occident et que les « conservateurs » iraniens attendent au coin du bois au cas où il échouerait. L’on voit ici que tout milite pour les deux présidents dont les intérêts personnels et géopolitiques convergent, cherche à transformer l’essai de l’accord cadre signé à Lausanne me 31 mars 2015.

Un chemin semé d’embûches

Las, le délai de trois mois qui sépare maintenant de la signature d’un acte va être mis à profit par tous les vrais adversaires de la paix, ceux-la mêmes qui se lacèrent le visage en prédisant la fin du monde au cas où l’Iran ne serait pas soumis à une sévère mise sous tutelle. Rappelons que l’Iran ne dispose pas actuellement d’arme nucléaire, qu’il n’est pas prêt d’en avoir, qu’il lui faudrait dans le meilleur des cas de nombreux mois voire plusieurs années – après avoir procédé à des essais – pour y parvenir… Que même s’il l’a possédait elle ne lui serait d’aucune utilité offensive, mais, en vertu de l’effet de dissuasion, elle lui permettrait de sanctuariser son territoire. [6] Ce que Tel-Aviv ne veut évidemment à aucun prix, voulant conserver le monopole de la terreur nucléaire.

Les arrières cours les coulisses de la négociation qui n’est que la partie émergée de l’iceberg [7]. Il va de soi – il serait naïf de ne pas imaginer que l’accord ne recouvre pas l’ensemble des crises affectant le Croissant fertile du Liban au Kurdistan avec le gel ou la limitation des conflits en cours, exception faite du Yémen livré à l’Arabie comme un os à ronger. Les trois mois précédents la signature définitive montreront certainement l’aptitude des parties à faire baisser la tension dans cette zone à haut risque. Reste que les provocations, sous formes de méga attentats ou autres, seront immanquablement au rendez-vous d’ici le 30 juin 2015.

Léon Camus 4 avril 2015

Notes

[1Après huit jours d’âpres discussions, le groupe dit «  5+1  » - États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni + Allemagne - et l’Iran ont signé un accord le 2 avril. Le texte établi après plus de six mois d’allers et retours, pose les «  paramètres clés  » pour qu’intervienne un accord final au bout de trois mois, le 30 juin. L’Iran a accepté de réduire des deux tiers le nombre de ses centrifugeuses permettant l’enrichissement de l’uranium, soit 6.104 centrifugeuses contre 19.000 actuellement. Téhéran fera également passer ses réserves d’uranium enrichi à 3,67 % de 10 T à 300 Kg. L’AIEA [Agence internationale à l’énergie atomique] contrôlera régulièrement tous les sites nucléaires iraniens – ce qui était déjà le cas – et ce pendant vingt-cinq ans. En contrepartie les sanctions internationales contre l’Iran devraient être levées  : les mesures unilatérales américaines et européennes qui asphyxient l’économie iranienne, seront suspendues dès que le respect de ses engagements par l’Iran aura été certifié par l’AIEA… et rétablies si l’accord n’est pas convenablement appliqué. L’accord final devrait être entériné par le Conseil de sécurité de l’Onu, partie prenante depuis 2006 dans l’embargo imposé à l’Iran [lemonde.fr/AFP/Reuters2avril15].

[2Un récent exemple de la prolifération des lobbies pro-israélien ici sous couvert de défense des Chrétiens d’Orient… Aux É-U une nouvelle organisation vient d’entrer en scène début mars  2015 “The Philos Project” centrée sur la promotion de « l’engagement chrétien au Proche-Orient » dont la présentation sur Twitter spécifie que « l’Iran est connu pour soutenir le terrorisme. L’Iran veut la bombe nucléaire. [Faut-il] arrêter l’Iran  ? ». Une prise de position publiée la vieille du discours de guerre prononcé par Netanyahou [3mars15] devant le Congrès américain pour condamner la politique iranienne de la Maison Blanche, sonnait le tocsin en ces termes  : « l’Iran veut s’emparer du Proche-Orient… Les Iraniens se considèrent comme ceux qui mettront fin à l’histoire… en tuant et en mutilant afin d’imposer leur hégémonie militaire sur leurs ennemis ». Parce que les bombes occidentalistes ne tuent pas et sans doute ne mutilent pas ? Or derrière “The Philos Project” l’on trouve la Fondation Paul E. Singer, elle-même membre de la Jewish Funders Network International Conference [Réseau de Donateurs Juifs]. Paul Singer est accessoirement directeur de la Republican Jewish Coalition [Coalition des Juifs Républicains], grande pourvoyeuse de moyens financiers pour tous ceux qui, individus, associations ou formations politiques, adoptent une position de radicale intransigeance à l’égard de l’Iran. La Jewish Coalition a ainsi alloué entre 2008 et 2013, quelque 6 millions de dollars à une association néoconservatrice, Defense for Democracies,  qui n’exige à l’encontre de l’Iran pas moins que des « sanctions écrasantes… la guerre économique… et les bombardements ». Sans honte ni gène aucune, le “Philos Project” se présente donc comme le porte-parole des chrétiens persécutés d’Orient [lobelog.com6mars15].

[3Il est de notoriété publique que Tel-Aviv et Riyad sont alliés de fait dans leur soutien à l’État islamique [alias Daech] persécuteur des Chrétiens d’Orient et grand destructeur du patrimoine archéologique mondial. Voir  : selon une source yéménite les aviations israéliennes et séoudiennes se seraient associées dans leurs frappes contre les rebelles anti-gouvernementaux, les chiites Houti… ce qui revient à dire que la coalition de dix États conduite par Riyad intervient au service et au profit des frères ennemis d’Al-Qaïda et de Daech qui jusqu’ici occupaient le terrain yéménite… au préalable déblayé par l’installation à l’issue d’une révolution façon “Printemps arabes” d’un régime pro-américain [syrianfreepress.wordpress.com30mars15].

[4Soixante-septième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, 27 septembre 2012, M. Netanyahou, Premier ministre hébreu… «  Nous écoutons les paroles des prophètes juifs Isaïe, Amos, Jérémie, traitons tout le monde avec dignité et compassion, recherchons la justice, chérissons la vie et prions pour la paix. Ce sont les valeurs intemporelles de mon peuple et celles-ci sont le plus grand don du peuple juif à l’humanité. Engageons-nous aujourd’hui pour défendre ces valeurs afin que nous puissions défendre notre liberté et la protection de notre civilisation commune  ». Cause toujours beau merle  !

[5En juillet 2007 “le premier ministre israélien Ehoud Olmert annonçait que les Etats-Unis augmentait de 25% leur aide militaire à Israël, pour la porter à plus de 30 mds de $ sur dix ans. En 2007 l’État hébreu a reçu 2,4 mds de $ au titre de l’aide militaire  : ¾ pour l’achat d’armes américaines, ¼ pour des achats d’équipements militaires auprès d’entreprises israéliennes. Aide qui «   constitue un élément très important de la sécurité d’Israël  » selon Ehoud Olmert. Simultanément les États-Unis signaient des contrats d’armement pour un montant de 20 mds de $ avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, le Bahreïn et Oman [tous États membres de la coalition venant ce printemps 2015 d’ouvrir un nouveau front de guerre au Yémen] ceci afin de contrer l’influence grandissante de l’Iran, soupçonné par l’Occident de chercher qui à se doter de l’arme atomique” [lefigaro.fr29juil07] … Dans leur ouvrage «  Le Lobby israélien et la politique étrangère américaine  » paru en 2007, les universitaires John J. Mearsheimer [Université de Chicago] et Stephen M. Walt [Harvard] estiment à quelque 154 mds de $ «  l’assistance directe, économique et militaire fournie par les États-Unis à Israël  » entre 1948 et 2005.

[6Le général Etienne Copel 5 février 2006 commentant la doctrine d’emploi de l’arme nucléaire sous Jacques Chirac, écrivait  : «   que l’on s’en réjouisse ou non, il est fort possible que, dans quelques années, Téhéran dispose de l’arme atomique. Que faire pour l’en empêcher ? L’Iran est un immense pays, bien armé, habitué aux combats défensifs. Bien sûr, si les États-Unis n’étaient pas engagés sur d’autres champs de bataille, ils auraient les moyens de lancer une grande offensive terrestre pour détruire les sites nucléaires iraniens. Mais, aujourd’hui, il y a l’Irak et il y a l’Afghanistan. Et l’armée américaine est déjà presque à bout de souffle. Quant à Tsahal, l’armée d’Israël, elle n’a aucune capacité à se projeter aussi loin de ses bases… Quant à utiliser l’arme nucléaire, est-il seulement concevable de faire croire que l’on est prêt à massacrer des civils, enfants, femmes, vieillards, uniquement pour empêcher un État de faire ce que tant d’autres ont fait avant lui ? [La Réponse est évidemment oui pour certains illuminés]… Si l’Iran devenait une puissance nucléaire, une attaque signée, annoncée, contre l’Occident, voire contre Israël, ne serait sans doute pas à craindre : la riposte serait tellement massive, tellement évidente, que personne, aussi fanatique soit-il, ne prendrait une telle décision  ». Conclusion en substance de Jacques Chirac “l’arme nucléaire iranienne n’est pas à craindre. Elle est en soi inutile à l’offensive, c’est tout au plus et au mieux une arme psychologique”  !

[7Pour ceux qui souhaiteraient creuser la question, Thierry Meyssan nous livre une analyse à laquelle ils pourront se reporter… sans toutefois espérer atteindre à une lisibilité totale de l’imbroglio oriental [http://www.voltairenet.org/article1...] - [voltairenet.org6avr15].

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