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Ukraine : Le mercenariat ordinaire et gouvernemental du président Porochenko

vendredi 12 décembre 2014


Kiev est finalement convenu ce qu’il avait toujours nié – qui n’était qu’un secret de Polichinelle au moins depuis le printemps dernier - à savoir la présence de mercenaires étrangers au sein des forces gouvernementales. « Il était impossible de cacher trop longtemps ce qui était un fait d’évidence. D’autant que les périodiques [supports de presse écrite] loyalistes ukrainiens comme “Oukraïnska Pravda” ont plus d’une fois publié des entretiens avec les chefs d’unités punitives lesquels racontaient avec fierté combien de ressortissants de tel ou tel pays servaient dans leurs bataillons. Toutefois, le ministre des Affaires étrangères et le chef de l’État ont toujours déclaré l’exact contraire, en un mot que des mercenaires russes combattaient du côté du Donbass » [ruvr.ru5déc14]. Une information que même l’Otan n’ose plus soutenir aujourd’hui, c’est tout dire !

Mieux valait in fine avouer ce qui pesait de plus en plus en terme de suspicion dans les tractations en vue d’un règlement politique de la crise. Règlement qui dépasse, nous le savons, de très loin, les enjeux proprement ukrainiens et régionaux. Ainsi donc l’état-major général ukrainien avoue la participation d’un gros millier d’étrangers aux opérations militaires contre les républicains du Donbass… lesquels ne sont plus qualifiables de dissidents puis que par vote d’auto-détermination au suffrage universel, deux Républiques populaires, Lougansk et Donetsk, ont été proclamées le 11 mai 2014. Précisons que la situation sur le terrain ne devant pas être extrêmement brillante et la motivation des troupes assez faible, l’oligarque et président Petro Porochenko vient de promettre la nationalité ukrainienne à tous ces mercenaires. Un peu à la façon dont l’Administration Bush faisait miroiter l’attribution de la “Green Card” à tous les immigrés, clandestins ou non, qui accepteraient de rejoindre les rang de l’US Army sur le champs de bataille irakien. Les Empires finissants ou moribonds n’inspirant plus de vocations, il devient alors nécessaire de faire appel à la main d’œuvre immigrée, à commencer pour les tâches ingrates, dangereuses ou pénibles… quand ce n’est pas pour combler les déficits démographiques. Bref, rien de formidablement étonnant à ce que des mercenaires complètent les rangs de l’armée “anti-terroriste” de Kiev dans la mesure où la présidence donne pour sa part l’avantage aux compétences étrangères et mercenaires dans l’attribution des portefeuilles gouvernementaux…

Le Porochenko football club

La formation du nouveau gouvernement ukrainien le 2 décembre 2014 aura pris six longues semaines nécessaires à trouver un compromis entre le Front populaire du premier ministre Arseni Iatseniouk et le Bloc présidentiel de Petro Porochenko, chacun se prévalant respectivement de 21 et de 23% des suffrages aux législatives du 26 octobre dernier. Nous laisserons aux politographes le soin de décortiquer la composition du susdit gouvernement pour ne nous intéresser qu’à sa nature innovante. En l’occurrence l’entrée de trois ministres étrangers au gouvernement dans le contingent Porochenko. Une décision qui aux yeux inavertis pourrait sembler d’une surprenante incongruité. Deux hommes et une femme naturalisés en trois coups de cuillère à pot, quelques heures seulement avant leur entrée en fonction. Autant dire que le gouvernement du tout nouveau pouvoir ukrainien ne diffère peu d’une banale équipe sportive aux joueurs multicartes, rebaptisés aux couleurs de telle ou telle nationalité au gré des transferts d’un club à l’autre. En tout état de cause l’analogie est assez frappante. Reste à savoir si Porochenko, avec ces trois pièces rapportées, aura au final une équipe qui gagne dans un pays en ruines et en guerre… cela en dépit de l’annonce d’une nouvelle trêve au Donbass à partir du 9 décembre ?

Mais qui sont ces “étrangers” placés à des postes clefs ? Aux Finances, l’Américaine Natalia Iaresko qui a fait ses premières armes à Washington… au Département d’État ; ministre de l’Économie le Lituanien Aivaras Arbomavicius, ancien champion de basket et pdg de la filiale ukrainienne du Fonds d’investissement suédois East Capital ; enfin la mission de restaurer le système de santé ukrainien apparemment gangréné par la corruption échoit à l’ancien ministre géorgien Sandro Kvitachvili. Pout l’anecdote le poste de vice-premier ministre d’Ukraine a été offert à l’ancien président géorgien Mikheïl Saakachvili, le perdant de la guerre d’août 2008 contre la province indépendantiste d’Ossétie du Sud, celui-ci aurait décliné l’invitation au motif ne pas renoncer à sa nationalité géorgienne !

Vassalité à Kiev, Berlin, Varsovie et Paris

Alors de quoi le caractère hybride de ce gouvernement est-il la marque ? La réponse paraît simple si on replace la question dans l’actuel contexte géopolitique ukrainien, celui d’un conflit larvé entre l’Alliance euratlantiste et la Fédération de Russie… Guerre économique et bruits de bottes étant au menu des fêtes de fin d’année. Notons, qu’outre la navrante affaire de la non livraison par Paris des navires Mistral à la Russie, refus qui plombe davantage encore le crédit de la France, l’Hexagonie se précipite à présent au premier rang dans l’éventualité d’un épisode de “guerre chaude”… En « continuant à s’investir dans les mesures de réassurance au bénéfice de nos alliés » européens de l’Est, selon l’elliptique formule du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian annonçant à Varsovie le 26 novembre son intention de déployer « une unité de blindés » à la frontière ukraino-polonaise. Sans que quiconque sache très bien ce que recouvre cette annonce : une unité, combien de chars ? Nul ne contestera la valeur de l’adage si vis pacem para bellum, si tu veux la paix prépare la guerre, mais ici une lecture à rebours s’impose parce que préparer la guerre ce n’est certainement pas servir la paix.

Armée/gouvernement même méthodes, mêmes recrutements, même cause… Comment ne pas adhérer à l’analyse de bon sens que formule Sergueï Mikheïev, directeur du Centre russe de conjoncture politique : « On peut faire une analogie entre la loi en fonction de laquelle les étrangers peuvent maintenant exercer des fonctions publiques en Ukraine, notamment au sein du gouvernement [et se trouver intégrés dans notre armée]. Cela veut dire que l’Ukraine s’apprête à passer définitivement sous contrôle extérieur et à former ses propres forces avec des mercenaires venus des quatre coins du monde, des hommes légalisés par la remise d’une simple carte d’identité. Je ne pense pas qu’il y ait parmi eux beaucoup de véritables militants pour l’Ukraine. La pratique montre que ceux qui arrivent en Ukraine veulent gagner de l’argent ou qu’ils sont de simples aventuriers ».

Concluons sommairement en soulignant le virage ouvertement atlantiste pris Kiev depuis les élections d’octobre, que manifeste si bien l’étrange composition du Bloc Porochenko que ses demandes réitérées et pressantes d’adhésion à l’Otan. Certes l’Europe, en l’occurrence l’Allemagne - mais l’Allemagne n’est-elle pas l’Europe ? – par la bouche du chef de sa diplomatie, Frank-Walter Steinmeier a catégoriquement « exclu » dans un entretien accordé à Der Spiegel, l’adhésion de Kiev à l’Otan. Une intégration qui impliquerait mécaniquement toute l’Europe au cas où les irresponsables de Kief voulant forcer un destin qui leur est actuellement contraire, voudraient déclarer une nouvelle guerre de Crimée. Tout le monde n’est évidemment pas d’accord. Mais comme l’Europe c’est l’Allemagne – bis repetita, pardon pour ce raccourci – il s’agit de se rendre à l’évidence : l’Ukraine a très peu de chance de rejoindre l’Union européenne avant longtemps, plus loin qu’une décennie vraisemblablement… si cela arrive jamais. Quant à l’Otan, elle ne doit pas plus y songer.

Les Occidentalistes ont eu ces derniers mois l’occasion d’apprécier la capacité de résilience – terme à la mode, utile ici en l’occurrence – de la Russie. L’épreuve est rude pour le Kremlin, elle n’est pas achevée pour autant, mais la rencontre sollicitée entre Monsieur Neuneu et le président russe, montre que pour l’heure les lignes bougent, qu’il s’agit de gagner du temps au moins jusqu’aux ides de mars. Parce que l’on peut toujours se demander quelle révolution orange se tient en embuscade, autrement dit quel dirty tricks nous concoctent et nous préparent les stratèges du chaos qui prospèrent à Washington ? Gardons en mémoire la tragédie des Malaysia Air Lines. La provocation a fait long feu, mais d’autres pourraient sortir inopinément de la boîte à malice de l’Open Society Foundations. Au final, pour les Ukrainiens, le pseudo rêve européen risque bien de se solder par des lendemains passablement amers assortis d’une harassante austérité. Des années de vaches maigres attendent certainement ceux qui se sont laissés enjôler par les Sirènes européistes. Quant à ceux qui s’agacent de ne pouvoir directement en découdre avec la Russie, à Washington, à Varsovie ou à Kiev, ils en seront pour l’instant, pour leur frais ! Il leur faudra encore attendre quelque peu ! Suite au prochain épisode…

Léon Camus 5 décembre 2014

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