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La géopolitique turque

mardi 2 septembre 2014

Début 2013 la Turquie a reçu une réponse négative à son souhait de participer à l’Organisation de Coopération de Shangai. D’un côté Moscou, Pékin et les autres capitales centre-asiatiques comprennent l’influence linguistique et culturelle de la Turquie en Asie centrale, mais de l’autre côté ils s’inquiètent de sa filiation à l’OTAN. En effet l’eurasisme peut se voir comme une opposition frontale au modèle occidental.

L’occidentalisation du monde a été sous-tendue par la mondialisation des forces du marché. Les fers de lance américain et européen se retrouvent actuellement en phase de ralentissement de leurs influences. On perçoit aujourd’hui une accentuation du découplage entre l’économie réelle et la financiarisation de l’économie. Le système de la dette est remis en question. Les crises ukrainienne et palestinienne démontrent l’assertivité croissante des BRICS. La dé-dollarisation des échanges commerciaux n’est dorénavant plus un sujet tabou. Ankara possède un taux de capitalisation boursière proche de celui des BRICS à 40 % du PIB, les Etats-Unis et le Royaume-Uni atteignent 120 % [1]. La dette turque s’établit à 50 % du PIB, en France nous augmentons et dépassons dorénavant les 100 % du PIB.

Tour d’horizon des pays en périphérie et des stratégies liées au positionnement géopolitique turc :

  • Ukraine : politique : soutien occidental argumentant l’intégrité du pays
  • Russie : économique : construction de centrale nucléaire, augmentation de l’import de fruits et légumes, et proposition de paiement des échanges commerciaux en rouble et en livre turque (accord non signé [2]).
  • Bulgarie : énergie : choix entre les gazoducs SouthStream (pro-russe) ou Nabucco (pro-américain) ?
  • Chypre : politique : adhésion à l’Union Européenne de la Turquie verrouillée par un véto chypriote aux chapitres des négociations
  • Grèce : économie : vue précise sur la crise monétaire de l’Union Européenne
  • Libye : militaire : opposition à l’intervention militaire étrangère de 2011
  • Egypte : politique : Erdogan soutenait l’ex-président Morsi issu du mouvement des frères musulmans. Il a dénoncé le coup d’état des militaires.
  • Israël : politique : La Turquie a fortement critiqué les prises de positions israéliennes contre la Palestine
  • Palestine : politique : décret du 21/07/14 de 3 jours de deuil national pour solidarité à Gaza
  • Syrie : militaire : soutien à la politique occidentale contre Bachar El Assad
  • Irak : militaire : soutien aux kurdes et aux politiques occidentales visant à contenir cette fois l’enfantement de la guerre syrienne : l’état islamique en Irak et au Levant
  • Iran : économie : diminution abrupte de la tension entretenue cette dernière décennie sur le dossier nucléaire de la république islamique chiite avec les occidentaux, et doublement des échanges commerciaux entre 2014 et 2015
  • Arménie : politique : condoléances aux massacres d’arméniens perpétrés en 1915
  • Géorgie : économie : accord de libre échange signé en 2007, la Turquie est le plus grand partenaire commercial de ce pays du Caucase

La politique étrangère d’Ankara est celle définie par son ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu. Sa vision a été définie dans son livre intitulé « Strategic Depth » en 2001 dans lequel il explique que la Turquie fait partie des quelques pays considérés comme « puissance centrale » dans le grand jeu mondial. Il exprime le rôle global et stratégique de son pays dans toutes les régions suivantes du monde : Balkan, Caucase, Asie centrale, Caspienne, Méditerranée, Golf et Mer Noire.

Il rejette la perception occidentale de son pays comme étant un pont entre l’Islam et l’Occident. La Turquie a su se séculariser par sa profondeur historique. Au contraire, les pays s’inscrivant dans la conceptualisation occidentale du « nationalisme arabe » ont manqué de racines pour résister aux chocs de l’Histoire. Moubarak, Kadhafi, Hussein, Assad ont été balayés par des forces extérieures exploitant à différents degrés des forces intérieures.

Le ministre des affaires étrangères caractérise son pays par sa plasticité ; la Turquie peut jouer entre les différentes lignes et jouer son atout de ’soft power’. Les ambitions du pays sont liées au surpassement de deux principales conditions. La première condition est de politique intérieure, c’est la question kurde. La seconde est de politique étrangère en résolvant les disputes bilatérales de façon à que la somme résultante soit nulle, c’est à dire équilibrée entre les belligérants et aussi doublement bénéfique pour la Turquie, « Zéro problème avec nos voisins » [3]. Pour amener cette politique étrangère, Ankara doit être acteur d’un processus clé : développer des relations étroites avec les BRICS. Davutoglu dénonce également le monde unipolaire vu par la civilisation occidentale. Il ne partage pas l’idée que la démocratie et le libéralisme n’auront pas d’entraves à se mondialiser (conception de l’idée de « fin de l’Histoire »).

De par sa position géographique, de par son histoire et de par sa politique étrangère actuelle la Turquie est un baromètre solide pour sonder les vents tumultueux du futur entre l’Eurasia et l’Océnia.

Louis Hugo

Notes

[1Capitalisation boursière : http://donnees.banquemondiale.org/i...

[2Proposition de paiement en rouble et en livre turque : http://fr.ria.ru/discussion/2014072...

[3Zero problem policy with neighbours : http://www.mfa.gov.tr/policy-of-zer...

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