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Le modèle libanais, une vue occidentale

Pierre Dortiguier

jeudi 28 août 2014

Dans son dernier bulletin hebdomadaire géopolitique, le magazine texan du Renseignement US Stratfor énonce deux vérités dont il déduit une sorte d’axiome de la future politique occidentale au Proche-Orient, ce dernier terme définissant le monde à l’ombre tutélaire américaine, celle qui s’est développée depuis l’entrée en guerre des États-Unis en Europe, l’année même de la Déclaration Balfour du 4 novembre 1917, donnant droit de cité à la colonisation sioniste. La première est que le Liban est une invention diplomatique française, qui est la conséquence des accords anti-ottomans Sykes-Picot, et c’est cette fiction de nation qui ne répond que formellement à la définition de l’État-nation européen que le magazine entend devoir servir de modèle à l’Irak et à la Syrie d’aujourd’hui ! « Ce qui apparaît en Syrie et en Irak représente l’émergence de ces cartes franco-britanniques que les États-Unis ont tâché de maintenir depuis l’écroulement du pouvoir franco-britannique. »

La démonstration se fait ainsi que le Liban est un morceau détaché de la Syrie (carved out of Syria), que le Liban ne formait pas un pays, ni non plus la Syrie, au sens d’une nation homogène.

Sur cette lancée, l’Irak partage cette condition, en offrant les mêmes traits de division, et l’auteur d’affirmer ce qui n’est pas dénué de vérité - c’est sa seconde vérité que la réalité fondamentale est la famille, puis la tribu, le clan et que l’État relève d’une influence dominante soit de l’un soit de la coalition de plusieurs.

Que n’entend-t-on parler en Syrie de clan alaouite, mais sans observer que les autres confessions participent depuis toujours à la gestion des affaires, et l’on se souvient de l’attentat par suicide qui décapita l’État-major dont le chef était chrétien ? Néanmoins la conclusion pragmatique du rédacteur de Stratfor est bien de se réjouir du chaos causé par cet affrontement inter-confessionnel, mais surtout inter-clanique, en prophétisant avec vraisemblance que c’est tout le Proche Orient, ce Grand Proche-Orient, selon la dénomination de la carte dessinée à l’époque du simplet G.Bush second, qui sera sur le modèle libanais, peut-être parfois riche, mais partout invivable et soumis au brigandage de clients de l’étranger.

L’entité sioniste peut dormir sur ses deux oreilles, la menace qui la guette des Palestiniens de devoir s’écrouler un jour sous les revendications de la justice, - et le signe donné par l’Europe de refuser les marchandises agricoles, la volaille etc. des colonies sionistes de Cisjordanie est un signe, un avant-goût !- sera équilibré par le désordre permanent de fausses nations plongées dans une lutte intestine arabe et inter-ethnique ! La réponse de la sagesse traditionnelle orientale, - à suivre l’Histoire enseignée - est de forger une large communauté, un Khalifat islamique protecteur des peuples et garant de leur subsistance et culture. Quoiqu’on pense, souvent avec raison, du despotisme, il n’empêche que les empires ottomans et le royaume de Perse, avec les envahisseurs, comme on nous le rapporte, mongols convertis en savants et administrateurs, surent maintenir la fécondité de chacune des races et de chaque rite, alors que nos sectaires démocrates ou libéraux brûlent tout par utopie, depuis le Calife à la « Rollex » jusqu’aux potiches syriennes du Quai d’Orsay, sans oublier ces gens d’Al Nosra qui « font du bon boulot », comme en assurait à l’opinion publique Fabius en visite au Maroc.

Mais qu’ont apporté ces divisions de nations, la dernière étant le Kurdistan de Barzani ? L’Irak n’a survécu que sous des dictatures, et la démocratie sans homme fort aujourd’hui est la porte ouverte grandement aux terroristes armés et encouragés par Mac Caine sur lequel notre cher Thierry Meyssan a consacré un excellent article du Réseau Voltaire !

La Syrie a dû imposer, par la famille Assad, les moyens d’apaiser ou d’éteindre les foyers d’anarchie d’un pays secoué périodiquement par une vingtaine de coups d’État où chaque créancier étranger laissait son empreinte de Shylock !

Il faut donc retourner, comme en conviendra le lecteur, au statu ante, comme on dit juridiquement : au temps antérieur aux Accords Sykes Picot, renverser la vapeur, pour ainsi dire, et cesser de multiplier les nations sans nécessité, fortifier au contraire l’État dans lequel notre cher philosophe Hegel - un Allemand autoritaire, très opposé aux déficits de la pensée, dirait certainement le dandy qui a été notre récent ministre de l’économie - voyait l’incarnation de la Raison vivante.

L’Europe s’est aussi détruite à coup de nations arbitraires, ravivant les luttes sociales, intestines, inter-ethniques, trouvant une issue absurde dans les colonialismes. En fait ce modèle européen exporté en Orient par les accords Sykes-Picot répondait à une belle formule du ministre franc-maçon Viviani, à la chambre des députés en 1919, à savoir qu’on n’avait pas seulement connu une guerre mais qu’on avait fait une révolution.
Or l’Orient vit des effets de cette révolution destructrice.

Il est temps de mettre un terme à cette propagation de nations artificielles, le sionisme étant une branche de cette idéologie, en Orient, et de ne pas imiter ce qui précisément a échoué en Occident, bref de rester soi-même, ce que dit à son peuple de faire Bachar El Assad. Notre brave jacobin Fabius court au contraire en Iraq pour y prendre ses chrétiens et leur offrir un second Liban, dont la capitale est bien en fait non pas Beyrouth, mais Neuilly sur Seine, où nos Rois Mages vont bientôt offrir de l’encens et un cadeau de candidat à la Présidence, à l’enfant des lieux, à Nicolas S., l’ami du Liban, bien sûr, et des monarchies golfières, un nationaliste, en somme.

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