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La crise des otages américains d’octobre 1979 revue et corrigée made in Hollywood

« Argo » de Ben Affleck

samedi 10 novembre 2012

Sortie cinéma le 7 novembre

Tiré de faits plus ou moins réels - « Based on a true declassified story » - nous avons là un excellent divertissement, prenant, rythmé, mené tambour battant, avec un suspens allant crescendo jusqu’à la dernière seconde… même si le dénouement ne fait pas l’ombre d’un doute.

Les faits :Le 22 oct. 1979 Reza Chah Pahlavi est hospitalisé à New-York pour le cancer dont il mourra en Égypte le 27 juillet 1980 après une longue agonie. Téhéran en proie à la Révolution islamique exige que les États-Unis leur livre le souverain déchu. Le 4 novembre plusieurs centaines d’étudiants islamiques envahissent l’ambassade des États-Unis à Téhéran, après deux heures de siège, laps de temps que le personnel diplomatique s’emploie à détruire ses archives. 53 personnes sont alors prises en otages. Trois autres, ressortissants américains seront arrêtés dans l’enceinte du ministère des Affaires étrangères iranien. Treize des 56 otages seront libérés au cours des deux semaines suivantes puis un quatorzième en juillet 1980. Cependant, dans la pagaille des premiers instants, six employés du service consulaire sont parvenus à s’échapper et à trouver refuge dans la résidence de l’ambassadeur du Canada.

Dès lors le Département d’État et la Cia n’auront de cesse d’exfiltrer ces personnels sur lesquelles pèsent – ce sont les auteurs du film qui le disent – la menace d’une exécution sommaire. L’opération de sauvetage se fera en faisant passer les six fonctionnaires pour les membres d’une équipe venue effectuer des repérages dans le grand bazar de Téhéran… en vue du tournage un film de science-fiction intitulé « Argo ». Une histoire farfelue qui ne sera rendue publique que presque vingt plus tard, en 1997.

Voilà pour l’argument. Une histoire au demeurant servie par d’excellents acteurs, le réalisateur Benjamin Affleck tenant en personne le rôle phare, celui de Tony Mendez spécialiste de la CIA chargé de procéder à l’extraction de personnes menacées en territoire hostile. Antonio Joseph Mendez, toujours vivant, était dans la réalité un hispano-américain typé, râblé fortement moustachu, assez ressemblant au quidam iranien moyen, bref le profil idéal pour se fondre dans le décor d’une ville orientale en ébullition.

Maintenant, au-delà du divertissement, notons que le film entretient une savante ambigüité – parfaitement voulue - entre le « docu-fiction » et reconstitution historique… ce qui le classe parmi les œuvres de propagande de la dernière génération. Nous avons d’ailleurs là une resucée d’une autre réussite dans la veine inépuisable du « choc des cultures » : à savoir « Jamais sans ma fille » (1991) de Brian Gilbert. Ici, le titre serait, devrait ou pourrait être « Jamais sans nos diplomates ». Même trame dans les deux cas : s’évader d’un pays où les protagonistes se trouvent dangereusement piégés dans le contexte d’un déferlement de fanatisme religieux. Soulignons dans les deux cas la méticulosité dans la restitution des lieux et des ambiances. Dans « Argo » l’environnement de l’ambassade américaine ressemble à s’y méprendre aux lieux réels. L’équipe de réalisation s’est en effet attachée à multiplier les détails véristes donnant corps et crédibilité à une habile mise en scène : ainsi la boîte aux lettres de l’aéroport (les services postaux sont supprimés dans les zones aéroportuaires depuis 2001 et l’affaire de l’anthrax), ou encore la cigarette allumée dans la carlingue de l’avion au moment du décollage…

Le film n’en reste pas moins ce qu’il est, en un mot, une fort habile œuvre de propagande destinée à : primo, donner un visage repoussant, mais non essentiellement caricatural, de l’Iran révolutionnaire (un formatage de l’opinion utile en période de pré guerre potentielle) ; deusio, donner de l’Amérique, et de ses super pouvoirs, une image grandiose (l’Amérique des héros) qui correspond rien que moins à la réalité vraie. C’est là le rôle cathartique dévolu au cinéma : transformer l’échec en victoire. Car nous sommes avec « Argo » - le savoir faire du XXIe siècle et le talent des Hollywoodiens en sus - dans le même registre de « conversion épique » que dans la « La grande vadrouille » ou de la « La vache et le prisonnier ». Nous sommes battus, mais nous « restons les plus forts » ! Leçon de l’histoire, c’est Hollywood, son carnaval d’extra-terrestres bigarrés, transgenres et transpécifiques, et surtout son industrie (revendiquée) du mensonge, qui battent sur le fil les féroces Gardiens de la Révolution dont l’infernale efficacité et la célérité de réaction sont proprement effrayantes. Au moins sur la « pellicule » numérique.

Transmutation épique disions-nous, parce qu’enfin, le film omet lourdement - hors l’évacuation de six personnes - d’évoquer l’échec retentissant de l’Opération Serres d’Aigle - Eagle Claw – qui devait s’étaler sur les deux nuits du 24 et du 25 avril 1980. Après la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran, le président Carter autorise une intervention opération aéroportée qui va tourner au cauchemar : « Une planification trop complexe, des problèmes techniques ainsi que des tempêtes de sable imprévues conduisirent à la déroute et l’annulation de l’opération »[Wikipedia]. Trois hélicoptères sur huit arrivés à destination sont immédiatement hors service, un quatrième percute un gros porteur C-130 Hercules et s’écrase, faisant huit morts. Une foirade intégrale. Événement qui ne trouve pas sa place dans les longs commentaires historiques qui accompagnent le générique du film et dont l’encyclopédie en ligne ne donne pas non plus le fin mot : les géniaux logisticiens de l’US Air Force afin d’alléger leurs aéronefs à voilure tournante, les avaient délestés de leur filtre à sable… or une tempête miséricordieuse est passée par là, certainement pour éviter aux Yanks un revers peut-être pire encore. Ultima ratio, de ce point de vue, « Argo » constitue une tentative assez pathétique – indépendamment de sa réussite formelle – pour réécrire l’histoire et pour tenter de regagner au plan de l’imaginaire collectif le terrain concrètement perdu… notamment en termes de crédibilité dans l’opinion internationale… et pas uniquement celle de l’aire islamique.

Notons, au bout du compte que la sortie en France de ce morceau de bravoure propagandiste, le 7 novembre, coïncide à la fois avec la publication des résultats de l’élection présidentielle américaine et l’anniversaire, à quelque jours près, du démarrage d’une « crise des otages » de 444 jours. Celle-ci ayant finalement trouvé son dénouement le 20 janvier 1981 avec – par le plus miraculeux des hasards – l’annonce de la libération des prisonniers douze minutes précisément après le premier discours présidentiel du républicain Ronald Reagan élu en remplacement du malheureux démocrate Jimmy Carter.

Les diplomates libérés assisteront ainsi le 27 janvier à la cérémonie d’investiture du nouveau président. Une coordination impeccable (timing en français actuel). On apprendra ultérieurement – bien qu’une commission d’enquête ait blanchi l’équipe électorale de M. Reagan – par l’ancien Premier ministre iranien Abolhassan Bani Sadr – aujourd’hui vivant reclus à Versailles - que, deux mois avant l’élection présidentielle américaine, l’Imam Khomeyni avait conclu un accord avec le candidat Reagan (par l’entremise d’Alger), portant sur une libération des otages différée au lendemain de la promulgation des résultats de l’élection du titulaire de la Maison-Blanche, soit le 19 janvier 1981. Ceci en échange, entre autres, d’une reprise des fournitures d’armes à l’Iran. Selon Bani Sadr, les négociations eurent lieu à Paris et à Washington. En juillet 1981, les États-Unis commençaient leurs livraisons de matériels militaires par le truchement des Israéliens. En 2001, l’ancien banquier Ernest Backes (ancien pilier de Clearstream), soutenait - fichier à l’appui - qu’il avait supervisé très exactement le 16 janvier 1980, le transfert de sept millions de dollars de la Chase Manhattan à la Citibank. Un montant qui aurait rejoint d’autres fonds débloqués – au-delà du milliard de $ ? - en vue et en contrepartie de la libération des otages.

Entretemps, en juillet 1980, l’actuel mentor de Barak Obama – il fut d’abord son professeur à Harvard avant d’être à ses côtés lors de sa première campagne électorale – Zbigniew Brzezinski, conseiller aux Affaires étrangères du président Carter, rencontrait Saddam Hussein dans la capitale jordanienne Amman afin d’envisager « les voies et moyens par lesquels les États-Unis et l’Irak pourraient lutter ensemble, de façon coordonnée, contre l’Iran ». La guerre Iran/Irak éclate le 22 septembre 1980 après que le raïs Saddam Hussein eut dénoncé les accords signés à Alger en 1975, un traité censé régler les différends territoriaux opposant les deux nations : question du Chatt-el-Arab, le delta du Tigre et de l’Euphrate, et du Khouzistan, l’Arabistan des Anglais.

Aujourd’hui, en France – mais ne soyons pas trop paranoïaques ! – le film sort juste après la rencontre à Toulouse entre le Premier ministre israélien, Natanyahou et le président Hollande, la question iranienne ayant constitué le gros de leurs entretiens… Le mercredi 31 octobre en présence de M. Netanyahou, M. Hollande déclarait impérial « ’qu’un Iran doté de l’arme nucléaire serait une menace qui ne peut pas être acceptée par la France… menace non seulement pour Israël mais aussi pour l’ensemble de la région ». Ah mais ! M. Netanyahu se félicitant derechef de la « position extrêmement importante sur l’Iran adoptée par le président français ». Autrement dit de son alignement servile et intégral sur les desiderata du Likoud.
Comme si la France n’avait aucun autre sujet de préoccupation plus pressant que de se mêler des querelles orientales ; pire, en épousant avec partialité le méchant procès d’intention instruit contre Téhéran par Tel-Aviv. Comme si les têtes nucléaires qui prolifèrent dans le Néguev ne menaçaient que les voisins du belliqueux État hébreu et n’étaient pas un sûr moyen d’exercer d’odieux chantages sur les membres proéminents de la communauté occidentale ? Le 31 oct. en Arabie saoudite, à Jeddah, rebelote, le président Hollande ânonne sa ritournelle « la volonté de Téhéran d’accéder à l’arme nucléaire est perçue comme une menace pour toute la région et pour le monde »… Infatuation et emphase mises au service de la diplomatie israélienne, la France se faisait une fois de plus le porte-parole et le petit coursier du maître israélien.

Concluons en soulignant que le film « Argo » est le vecteur d’un message bien ficelé destiné à enfoncer le clou : « l’Iran - pays de la violence religieuse incarné par les Gardiens de la Révolution où l’on pend de façon expéditive des malheureux au coin des rues et au bout des grues - est une menace contre laquelle il faut maintenant se prémunir… Avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire contre laquelle il convient urgemment de rogner griffes et crocs ». Tâche à laquelle, n’en doutons pas, se consacrera le nouveau président américain Barak Hussein Obama plus que jamais durement soumis au chantage nucléaire – l’intervention unilatérale de l’État hébreu à présent reportée il est vrai au printemps 2013 – de cet encombrant 51e état sis en Cisjordanie au grand dam des « philistins » d’origine.

Léon Camus - 6 novembre 2012

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