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Souveraineté monétaire ou dictature bancaire.

Léon Camus

mardi 14 juin 2011

La sortie de l’€uro est-elle l’unique condition d’un retour à la souveraineté monétaire ?

La Grèce est-elle destinée à nous montrer ou à nous ouvrir le chemin pour un retour à la souveraineté monétaire dont le premier geste serait de quitter l’€uro, au moins en tant que monnaie unique ? Retour au Drachme à Athènes, au Franc à Paris ? Resterait par la suite à examiner son sort éventuel comme « monnaie commune ». Nous avons dit première étape : en effet revenir à une monnaie nationale donne une manœuvrabilité, une souplesse de gestion impossible dans le carcan de la monnaie unique, mais cela est-il suffisant ? Que nenni si l’on considère les règles qui encadrent les financements, en particulier par l’emprunt, des dépenses des États. Repartons ici quarante ans en arrière pour comprendre en quoi la souveraineté monétaire est une impossibilité dans les mailles d’acier de la loi française et des traités constitutifs de l’Union européenne.

En effet la France n’a pas perdu sa souveraineté monétaire le 1er janvier 2002 avec la mise en circulation fiduciaire de l’€uro [1] mais le jour où la cryptarchie financière régnante l’a condamnée à emprunter exclusivement sur le marché libre de l’argent et par voie de conséquence à en subir les diktats.

Le 3 janvier 1973 le fidéicommis de la banque Rothschild, Georges Pompidou [2], président de la République fait adopter une loi portant réforme des statuts de la banque de France. En son article 25 celle-ci dispose que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la banque de France ». En d’autres termes, la Banque de France se voit interdire d’accorder des crédits (par définition non grevés d’intérêts) à l’État, celui-ci est dès lors condamné à emprunter sur les marchés et aux taux que ceux-ci jugent adéquats. Cela revient à dire que l’État abandonne à partir de l’année 1973 le droit de « battre monnaie » et transfère cette faculté souveraine au secteur privé dont il devient le débiteur volontaire. L’État ainsi s’autolyse littéralement en se plaçant sous l’empire de la loi 73-7, tombant de facto sous la coupe discrétionnaire du Marché du gros argent et des banksters qui le contrôlent.

Pire, en 1992 l’article 104 du Traité de Maastricht (devenu depuis l’article 123 du Traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007), remise la loi du 3 janvier 1973 au magasin des curiosités en interdisant notamment aux États d’emprunter auprès de leur banque centrale. Chacun sait que les traités prévalant sur la loi interne sont à ce titre infiniment plus contraignants, d’autant qu’il est quasi impossible de les remettre en question sauf à les considérer comme des chiffons de papier… attitude passée de mode et non politiquement correcte. Notons qu’en fin de parcours, ce sont les mêmes dispositions, déjà présentes dans la loi 73-7 Pompidou-Rothschild, qui se retrouvent aujourd’hui transposées presque inchangées dans le Traité « constitutionnel » de Lisbonne.

Ce rappel explique comment la dette française se montait fin 1979 à 239 milliards d’€uros (en fait 82,8 milliards d’Euros, 21% du Pib, augmentés de l’inflation). Fin 2008, elle s’établissait à 1327 mds dont 1306 mds exclusivement dévolus au service de la dette, soit une progression de 1088 mds entre 1980 et 2008. Conclusion, si la France avait conservé la capacité de créer sa propre monnaie, la dette réelle ne serait que de 21 milliards d’€uros ! De quoi rester songeur, car force est de constater que le système financier adossé à l’idéologie libérale, est parvenu à vampiriser les ressources nationales jusqu’à mettre en péril l’État lui-même. Bref, pour retrouver une souveraineté monétaire perdue, il ne s’agit donc pas uniquement de sortir de l’€uro, ce serait trop simple, ni de l’Union européenne, mais de s’affranchir du parasitisme bancaire légal lequel tire puissance et substance de l’idéologie libérale-libertaire. En un mot il ne saurait y avoir de retour à la souveraineté politique qu’en s’affranchissant de la dictature des banques et des marchés que représente si bien la bureaucratie céleste bruxelloise, mais également et surtout, sans une révolution épistémologique nous débarrassant une fois pour toute des perversions libéralistes, intellectuelles et morales.

D’une crise l’autre

La crise de septembre 2008 avait pourtant constitué un sévère avertissement. Elle nous aura appris au moins une chose, à savoir que ce ne sont pas tant les règles de fonctionnement - ou plutôt leur absence, une déréglementation sans limites qui démarre en 1974 - des banques et des établissements financiers, qui sont à l’origine première de la crise… Ce ne sont pas les paradis fiscaux, las parachutes dorés et les salaires des opérateurs de salle de marché et les crédits hypothécaires à risques ou encore les produits dérivés qui sont les causes premières de l’effondrement de nos économies et de la crise de la dette, mais bel et bien l’idéologie ultra libérale dans ses fondements théoriques et sa philosophie qui a incarcéré les États et les peuples dans un mortel maillage juridique, lequel au Marché et à la Banque de les marteler de leur Talon de fer [3].

Tant que les nations se soumettront à l’implacable servitude du dogme fétichiste de la concurrence libre et parfaite, tant qu’ils communieront dans la croyance idolâtrique en l’autorégulation des échanges et de la vie économique sous l’influence de la Main invisible, tant qu’il n’y aura pas de rupture totale avec une idéologie faisant de l’homme et du vivant une simple marchandise et de la consommation à outrance son ultima ratio, la crise multiforme, financière, économique, environnementale, continuera de sévir jusqu’à ce qu’adviennent d’inévitables catastrophes.

En un mot comme en cent, si nous voulons guérir notre pays (et au-delà), du mal qui le ronge, il faut renverser l’idole ultralibérale, laquelle n’est à tout prendre que le pendant inversé du collectivisme soviétique. D’ailleurs en Chine la chimère libérale-marxiste-léniniste prospère… tandis que la version européenne, mixte d’étatisme soviétique et de parlementarisme, échoue de façon pitoyable ne cherchant d’issue que dans une fuite en avant vers plus de dictature combinée des marchés et de la bureaucratie triangulaire euromondialiste (UE/BCE/FMI).

À nous par conséquent, ici en France et en Europe, de réviser nos lois et d’infliger à la Banque dévoyée de sa fonction sociale et aux oligarchies financières prédatrices, la sévère « correction » de style qu’elles méritent. C’est peut-être ce qui risque d’ailleurs d’arriver spontanément dans un délai assez court : l’implosion de la « bulle » de la Dette souveraine… Le parasitisme n’ayant pas vocation à vivre seulement aux dépends de son hôte, mais par nature de le faire crever, les marchés à force de goinfrerie ont à ce point surchargé la barque (occidentale) des dettes souveraines que celle-ci est au bord de chavirer. Car en dépit de la crise et de ses graves séquelles sociales, les liquidités, les fonds vagabonds en quête de placement n’ont jamais été aussi abondants sur les marchés. Tel est le paradoxe de la méga crise systémique en cours. Il n’en demeure pas moins - et c’est là la loi inflexible des « marchés » - que comme pour toute bulle spéculative celle de la dette semble bien condamnée à s’effondrer. Espérons in fine que périront avec elle ceux qui croissent et se multiplient au grand préjudice des peuples, des nations et de la Civilisation.

Notes

[1La page des élections législatives de 1997 refermée, Strauss-Kahn obtient du premier ministre Jospin de s’engouffrer dans l’€uro en laissant de côté les conditions auparavant posés par la gauche quant aux contraintes liées à l’application du « pacte de stabilité ». Cf. Le Monde 3 nov. 1999. Ce qui permet avec la signature du Traité d’Amsterdam le18 juin 1997 de mettre en œuvre de la monnaie unique dès 16 septembre suivant.

[2Georges Pompidou fut chef du cabinet de De Gaulle d’avril 1948 à 1953, époque à laquelle il entre à la banque Rothschild où il occupa très vite la direction générale du groupe. Nommé en 1959 au Conseil constitutionnel, Pompidou devient en avril 1962 Premier ministre de De Gaulle. Il sera remercié en juillet 1968, avant d’être élu à la présidence le 15 juin 1969.

[3« Le talon de fer » Jack London 1908

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