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De quel mal guérir la France ?

par Pierre Dortiguier

lundi 15 novembre 2010

« Inciter nos compatriotes à guérir le mal qui est dans nos têtes de Français : je ne prétends nullement y être parvenu. Pourra-t-on jamais y parvenir ? Le chantier reste ouvert. » Alain Peyrefitte

Une France mythique

Si poser une telle question n’aboutit pas à un diagnostic, alors nous aurons manqué le but de cet article ; mais avant tout, une observation médicale implique une histoire, et c’est cette histoire des consultations anciennes de la France que nous rapportons.

D’abord qu’entend-t-on signifier lorsque le nom de France est utilisé comme adjectif ; que l’on dit par exemple avec le philosophe allemand Kant, l’Iran la France de l’Asie, tout comme les Arabes en seraient, toujours selon lui, les Espagnols ? Une jeune élégante de Téhéran aux yeux clairs qui entendait cet avis d’anthropologue en 2005, l’approuvait, jugeant néanmoins, parce qu’elle avait de l’esprit en française d’Asie, l’appréciation ingrate pour l’Espagne ! Entend-on bien parler d’une courtoisie, d’une douceur exprimée dans une humeur lyrique, d’un art d’aimer avec ce qu’il comporte d’artifices que le genevois Rousseau trouvait insupportable, comme peut l’être un rôle d’acteur en place d’un original ?

Certains auteurs ont exalté le pays au point en effet de lui attribuer une place galante, guerrière et glorieuse parmi les peuples ; on a même cru le pays fondé par le fils d’Hector héros de la guerre de Troie, Francion. Mais la légende pourrait bien n’être qu’une expression directe de la part prise par les français à des luttes méditerranéennes. Et à cet égard le nom de France, même pour ceux qui méprisent les fables, est adopté plus sérieusement que celui de « la Gaule » qui semble une construction d’idéologues, car personne ne croit plus au combat du chef de prétendus gaulois coalisés contre un César dont l’écriture de la Guerre des Gaules a été contestée par un philologue renommé de l’université de Bâle, Robert Baldauf, au siècle dernier.

De Gaulle (1890-1970) a pareillement usé de cette mythologie de la France, mais le procédé était chez lui rhétorique ; il voulait persuader en effet les français qu’un modèle les précédait, tout comme la dépendance des créatures fait la preuve la plus sérieuse de l’existence de Dieu. Il représentait la France, ainsi que le Platon de l’Apologie de Socrate a fait parler les Lois à Socrate, de même un visage a-t-il été donné par le fondateur de la Ve République à la France. Bien sûr, cette prosopopée ou accordement de visage, comme écrivaient les grecs, a donné lieu à une hauteur de vue chez De Gaulle, mais aussi à une sévérité d’analyse car, plus la beauté du pays s’éclairait, s’incarnait, se personnalisait, plus hétérogène à la France semblait le peuple, ou selon le mot de l’auteur « des peuples qu’étreignent au cours de l’Histoire, les épreuves les plus diverses » . Le début des Mémoires posthumes est connu et désormais classique : « La France vient du fond des âges. Elle vit. Les siècles l’appellent. Mais elle demeure elle-même au long du temps. »

« Leur tempérament disposé à la gaieté. » Kant

Le lecteur m’autorisera à revenir au texte du philosophe allemand : « Si pareillement les arabes sont les espagnols de l’Orient, ainsi les perses sont-ils les français de l’Asie. Ils sont bons poètes, courtois et d’un goût passablement fin. Ils ne sont pas d’étroits sectateurs de l’Islam et permettent pour leur tempérament disposé à la gaieté une interprétation passablement indulgente du Coran  » [1].

Que l’on compare le chiisme de ce peuple métaphysicien avec le récent wahabisme médité, dès 1710 par les soins de la Grande Bretagne pour désorganiser les pays musulmans, et mouvement éclaté en 1745, remarquerait un conspirationniste ! Le texte des Mémoires de Sir Mumphrey devrait être lu de ceux qui s’inquiètent d’apprendre que plus de cinquante français tombent en Afghanistan : « En 1710 le ministère des Colonies d’Angleterre m’a envoyé comme espion aux États islamiques tels que l’Iran, l’Egypte, le Hijaz et Constantinople. Mon devoir y était de récolter assez d’informations pour défaire les gouvernements islamiques. Neuf espions furent simultanément envoyés pour le même but. Nous étions soutenus par des projets précis et disposions d’un budget suffisant » [2]. A lire, par les iraniens, au lieu de regarder un feuilleton de la chaîne de Murdock !

«  La maladie de 1815 » A. Peyrefitte

Dans un entretien de 1965 avec son ministre Alain Peyrefitte (1925-1999) que celui-ci a restitué dans son livre intitulé Le Mal français, De Gaulle s’exprime ainsi : «  Les Français sont atteints d’un mal profond. Ils ne veulent pas comprendre que l’époque exige d’eux un effort gigantesque d’adaptation. Ils s’arc-boutent tant qu’ils peuvent pour faire obstacle au changement qui les entraîne... Un régime totalitaire peut faire comme si les hommes ne sont pas ce qu’ils sont ; une démocratie, ça demande qu’on s’occupe d’eux. » Cette dernière phrase est un écho de la proposition de Spinoza sur l’art politique qui traite les hommes non comme ils doivent être, mais comme ils sont.

Ce mal français a été ainsi résumé par l’historien monarchiste et combien germanophobe Jacques Bainville dans un livre édité en 1915, « Histoire de Deux peuples »

On peut parler d’une auscultation de la France. La date de 1815 est celle du Traité de Vienne ramenant la tranquillité publique dans une Europe contaminée par les idées révolutionnaires françaises : les débats du pays trouvaient leur solution provisoire, violente, mais fatale dans une exaltation des libertés intérieures au pays, mai surtout extérieures ou européennes. Comme aujourd’hui, si nous reprenons un propos de De Gaulle cité par le même ministre, les français attendaient tout de l’État, le détestant en même temps au fond d’eux-mêmes, parce qu’il serait la contrainte de leur impatience, et ne s’unissaient à lui qu’en « cas de péril extrême ». En fait l’État demeure toujours disputé, et convoité pour pallier au manque d’un patriotisme plus serein, du type de celui que Jean-Jacques Rousseau connaissait dans sa société genevoise. Cette convoitise du pouvoir sera nommée le « régime des partis », qui imite l’alternance anglaise, en méconnaissant le bien commun, le Commonwealth.

La maladie de 1815 serait une révolte utopique constante, une sorte de Mai 68 chronique contre l’ordre européen, du genre de ce que nous constatons dans les récriminations au nom de grands principes contre des disciplines raisonnables et malheureusement non discutées ou raisonnées par tous les partis politiques, occupés seulement de succession réciproque.
Il y a là une forme d’autisme qui permet de mieux apprécier pourquoi le Président Sarkozy se fait tancer d’importance devant les juges bruxellois. Du moins le philosophe de Genève l’eût compris, d’après ces lignes : « La France est un royaume si vaste, que les français se sont mis dans l’esprit que le genre humain ne devait point avoir d’autres lois que les leurs… et il est à remarquer que, dans tout ce grand royaume où sont tant d’universités, tant de collèges, tant d’académies, et où l’on enseigne avec tant d’importance tant d’inutilités, il n’y a pas une seule chaire de droit naturel. C’est le seul peuple de l’Europe qui ait regardé cette étude comme n’étant bonne à rien. »

« C’est cela le drame français » De Gaulle

L’esprit de parti se séduit lui-même ; en France plus qu’ailleurs où le donjuanisme politique est l’idéologie exactement décrite par le Général De Gaulle. Aimer aimer est une chose, aimer c’est se perdre pour les uns, créer pour d’autres, ce dernier ayant la discrétion qui est la pudeur inconnue au libertaire : « Aujourd’hui, tout type qui, pendant la guerre, a vu un jour, aux cabinets, un tract trouvé par hasard, affirme qu’il a été résistant et il en est convaincu lui-même. Et cela a été toujours comme ça. » confie le Général à son fidèle ministre de l’intérieur Christian Fouchet (1911-1974) dans la soirée du 28 mai 1968, après le déferlement de ce qui serait aujourd’hui nommé « révolution de couleur ».

Et en effet, qui pourrait contredire De Gaulle, car plus nombreux furent les engagés de la collaboration militaire adverse, mais ceci est une autre histoire inutile aux bacheliers. De Gaulle fait appel à une sociologie de la France, car il s’agit d’une maladie psycho-sociale, tout comme on parle d’une réaction psycho-physiologique, psychosomatique, et nous la livrons telle : « Mitterrand et Mendès » [3] : « Oh, ils tiendraient le coup pendant quelques temps grâce aux milliards que nous avons préservés. Mais si cela devait se terminer ainsi, le Pays connaîtrait de lourds malheurs... Le drame, c’est ce que sont les structures qui lâchent. Pendant des siècles tout marcha parce que la France était composée de paysans dirigés par l’Église. Mais peu à peu tout a lâché. » En français appliqué, son ministre venu de la bourgeoisie de Saint-Germain en Laye représente à De Gaulle le mythe gaulliste débuté à l’éclatement du Second Conflit mondial, en évoquant «  quand même quelques grandes choses depuis 1940 » et l’expert philosophe de répondre en donnant le mot juste : « Oui, certes, mais à chaque fois je me heurte à la veulerie pitoyable que vous savez. Après moi, ce sera l’heure des « politichiens », des arrangeurs. Voyez-vous, c’est cela le drame français. Nous serions le pays le plus fort du monde, sans ces lâchages brutaux, sans cette indifférence au fond à ce qu’on appelle la Nation. Cette fois, c’est fini.
Il me raccompagne à la porte. Bonne nuit, Fouchet » [4]

Pierre Dortiguier pour Geopolintel

Notes

[1« Observation sur le sentiment du beau et du sublime, Quatrième section, Des caractères nationaux pour autant qu’ils touchent au sentiment différent du Sublime et du Beau », édité à Königsberg, 1764.

[2« In 1710 the ministry of England’s colonies sent me as a spy to islamic states as Iran, Egypt, Iraq, Hijaz and Constantine (today Turkey ). My duty was to collect enough informations in order to be able to defeat islamic goverments.. Simultaneously 9 other spys were sent to other countries for the same goal. We were supported by exact plans and enough budget. »

[3Pour Mendès- France (1907-1982), de lignée portugaise, puis bordelaise en liaison avec le commerce des Antilles, qui au stade Charlety, la veille de cet entretien entre De Gaulle et Fouchet, ce 27 mai, venait, avec Mitterrand, de poser sa candidature au pouvoir. Cf. son partisan, maître Georges Kiejman in http://www.civismemoria.fr/contribu...

[4« Les Lauriers sont coupés », Paris, Plon,1973, tome 2, 254pp., pp.26-27.

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