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Les espions VRP de la CIA

mardi 5 octobre 2010

Depuis la chute du Mur, la centrale de renseignement américaine végétait. Clinton lui a désigné une nouvelle mission : défendre les intérêts commerciaux des Etats-Unis dans le monde. Par tous les moyens. Et cette fois « l’ennemi », ce n’est plus l’URSS.

En ce mois de janvier 1994, Edouard Balladur s’envole pour Riyad, l’esprit en paix. A ses proches collaborateurs le Premier ministre a même du mal à cacher sa joie. Les Saoudiens, c’est sûr, vont signer avec la France un contrat faramineux : rien de moins que le renouvellement de la flotte de Saudi Arabian Airlines, 30 milliards de francs ! Juste avant d’atterrir, Edouard Balladur veut mettre au point la dernière offre et appelle, du téléphone de l’avion, les partenaires d’Airbus. Avec eux il discute librement prix, conditions financières et techniques. Une aubaine pour les techniciens de la NSA (National Security Agency), la gigantesque centrale d’écoute américaine, qui dispose d’une station en Arabie saoudite. Sans problème, ils interceptent et décryptent toute la conversation. Et dans l’heure ils font part à la Maison-Blanche des ultimes propositions européennes. Deux mois plus tard, Riyad annonce que les concurrents américains d’Airbus, Boeing et McDonnell Douglas, ont remporté l’appel d’offre. Balladur est défait.

A-t-il été battu par des Grandes Oreilles ?
Pas si simple, bien entendu. Les Américains auraient signé le contrat de toute façon : le président Clinton était personnellement intervenu plusieurs fois auprès du roi Fahd, son obligé depuis la guerre du Golfe. Mais l’anecdote est symptomatique : pour gagner la bataille économique, conquérir des marchés, les Américains font désormais appel à leurs très puissants services secrets. Systématiquement.
Selon le « Los Angeles Times », Bill Clinton a d’ailleurs émis cet été une série de directives confidentielles pour accroître encore ce nouveau rôle. Le 14 juillet dernier, au siège de la CIA à Langley, il a félicité le personnel de la compagnie en ces termes : « Votre travail contribue à la prospérité des Etats-Unis. »
La grande reconversion des services secrets américains a commencé il y a deux ans. Jusque-là, la CIA et la NSA étaient comme deux monstres préhistoriques dont personne ne savait que faire. Ces agences sœurs ont été créées au début de la guerre froide pour préserver l’Amérique du « péril rouge » et d’un conflit nucléaire. C’était là leur raison d’être et la seule véritable justification de leur budget exorbitant : 3,5 mil-liards de dollars pour la CIA et ses 20000 agents ; près du triple pour la NSA et sa multitude de satellites es-pions ! Et puis catastrophe : le gagne-pain, l’ennemi so-viétique, s’est volatilisé. Que faire ? Fermer la CIA, comme le demande le sénateur démocrate de New York Patrick Moynihan ? La tentation est grande tant la compagnie a connu d’échecs, de turpitudes et d’humiliations jusqu’à une taupe du KGB dans sa division soviétique, Aldrich Ames...

Certes, heureusement pour les services secrets, de nouvelles menaces – donc de nouveaux ennemis – tombent du ciel : la prolifération nucléaire, le terrorisme et la drogue. Ce n’est pourtant pas assez : la gigantesque machine de la guerre secrète tourne au ralenti, « même pas à 50% de ses capacités », dit un ancien responsable de la DGSE. Et puis, miracle, à peine installée, l’administration Clinton lance sa grande offensive : la « nouvelle diplomatie commerciale ». La CIA est – pour l’instant – sauvée ; elle décroche une deuxième vie et une nouvelle croisade : la suprématie économique de l’Amérique. « Nous devons mettre autant d’énergie à conquérir des marchés que nous en avons dépensé pour gagner la guerre froide », déclare le secrétaire d’Etat Warren Christopher.

Voilà prévenus les rivaux économiques de l’Oncle Sam, les Français en particulier, dont l’industrie aéronautique, militaire et spatiale bloque souvent la route aux grands groupes américains. Le bulldozer américain est lancé. Qui l’arrêtera ?
Tous les concurrents de l’Amérique, gouvernements et multinationales, prennent en tout cas la menace au sérieux – le Comité de Sécurité économique, créé en mars dernier par Balladur et aujourd’hui présidé par le ministre de l’Economie Jean Arthuis, a constamment un œil sur les espions VRP de la CIA. On voit leur ombre partout. Ainsi des grandes négociations commerciales internationales.
En octobre 1995, le « New York Times » révèle comment la Compagnie travaille pour Mickey Kantor, négociateur en chef américain au Gatt et ailleurs. Une équipe de la CIA lui est attachée en permanence. Mission : tout savoir sur la partie adverse, sa marge de discussion, ses dissensions... Méthode : synthétiser les in-formations ultrasecrètes recueillies chez l’adversaire par les espions et les écoutes. Au printemps dernier, lors de négociations très tendues sur l’automobile, Mickey Kantor connaissait le contenu des discussions de son homologue japonais, Ryutaro Hashimoto, avec les patrons de Nissan et Toyota.

On se souvient aussi de l’affaire des espions américains à Paris qui a éclaté en février dernier, en pleine campagne électorale. Les faits remontent en réalité à 1993.

Que cherchaient alors les cinq agents de la CIA dénichés par la DST et dont le gouvernement français a « recommandé » – et plus tard obtenu – le départ ?

A prévoir la position française dans les négociations du Gatt, concernant notamment les quotas audiovisuels. Pour cela, le responsable de la division Europe occidentale de la CIA, Joseph Detrani, avait lancé une campagne de recrutement dans les allées même du pouvoir balladurien. C’est l’adjointe du chef de poste à Paris qui a, semble-t-il, coordonné l’opération. Deux jeunes hauts fonc-tionnaires ont été approchés, et apparemment recrutés : l’un dans l’en-tourage de Nicolas Bazire, directeur de cabinet du Premier ministre, l’autre au cabinet du ministre de la Communication Alain Carignon.
Les deux opérations, celle dirigée contre l’indus-trie automobile japonaise comme celle qui visait les intérêts français, n’ont en fait rien donné. Au Japon, Mickey Kantor n’a pas réussi à ouvrir signi-ficativement le marché nippon aux voitures amé-ricaines.
En France, ce fut un fiasco :
les deux jeunes gens étaient – dès le début ? – en contact permanent avec la DST. Ils fournissaient aux agents américains les informations que le contre-espionnage français souhaitait faire passer.

Manipulation réussie ?
En tout cas, la France a obtenu la fameuse exception culturelle. Commentaire du négociateur français de ces quotas audiovisuels tant combattus par Washington, l’ambassadeur Bernard Miyet : « Cette opération de la CIA me paraît bien folklorique, réalisée par des amateurs. Que pouvaient-ils bien apprendre que l’on ne trouvât pas dans la presse ?
Les Américains auraient mieux fait de défendre leur dossier dans toutes les capitales d’Europe. Comme nous : à visage découvert... » Venu discrètement à Paris, en juillet dernier, le nouveau patron de la CIA, John Deutch, n’a pu que constater les dégâts, mettre de l’ordre dans le poste de la centrale à Paris et jurer qu’une telle opération ne se reproduirait plus.
Dans la guerre des grands contrats, en revanche, les résultats semblent plus probants. La Compagnie a en effet choisi une méthode particulièrement perverse : révéler au grand jour les circuits de corruption de ses concurrents. Dans un rapport confidentiel qu’il vient de présenter au Congrès, le secrétaire d’Etat au Commerce, Ron Brown, justifie cette nouvelle tactique. Selon les chiffres que lui a fournis la CIA, les entreprises américaines ont, en 1994, perdu 36 milliards de dollars de contrats à cause de pots-de-vin payés par des concurrents étrangers – les bakchichs seraient très peu pratiqués par les groupes américains depuis qu’une loi de 1978 les interdit... Il est donc urgent, dit Ron Brown, de démasquer corrupteurs et corrompus et de faire enfin place nette pour une compétition saine. Et voilà l’Amérique et la CIA dans leur rôle favori de chevaliers blancs !

La tactique peut être redoutable, en particulier dans les pays où la presse est friande de révélations sur les scandales politico-financiers. Et ils sont de plus en plus nombreux, de Séoul à Rio. Les opérations « mains propres » ne sont pas toujours innocentes. Mais paradoxalement, l’usage de la délation risque aussi de se retourner contre les entreprises américaines elles-mêmes. Les arroseurs arrosés. Comme dans l’affaire du contrat Sivam au Brésil.

Il y a quelques années, Brasilia lance un appel d’offres pour la couverture radar et satellite de toute l’Amazonie : surveillance du territoire, de la défo-restation, du trafic de drogue... Un contrat high-tech de 7milliards de francs. En avril 1994, Thomson, bien implanté au Brésil, est en passe d’être choisi par le Conseil de Défense brésilien. A Washington, le sous-secrétaire d’Etat au Commerce international, Jeffrey Garten, refuse d’admettre la défaite de Raytheon, concurrent américain de Thomson. Il mobilise ce qu’il appelle son « war room » (cabinet de guerre), c’est-à-dire l’équipe qui, depuis peu, coordonne l’action des agences fédérales dans la bagarre pour les grands contrats. Toutes les agences, y compris la CIA, qui a délégué un représentant au cabinet de guerre. Après deux mois d’intense lobbying, Raytheon décroche le contrat Sivam. Mais un an et demi plus tard, il n’est toujours pas ratifié par le Sénat brésilien, qui multiplie les commissions d’enquête. Motif : présomption de corruption.

Que s’est-il passé ?
En janvier dernier, le « New York Times » affirmait que Thomson avait été éliminé après que « la CIA eut déjoué une affaire de pot-de-vin entre l’entreprise française et de hauts fonctionnaires brésiliens ». Fureur des Français. Mais, selon un ancien haut responsable de la DGSE, Paris était depuis longtemps au courant de l’intervention de la CIA dans l’affaire Sivam. Dès le mois de juillet 1994, les pouvoirs publics auraient même donné l’ordre à la DGSE de contrer la manœuvre américaine.
Comment ? En trouvant, elle aussi, les preuves des pots-de-vin que les Américains avaient forcément payés, et en les faisant connaître, d’une manière ou d’une autre, à la presse ou à l’opposition brésilienne. « Le gouvernement français ne pouvait pas laisser passer cette affaire, explique notre source. Elle est hautement stratégique et symbolique. Stratégique parce que le Brésil a, ne l’oubliez pas, une frontière commune de 500 kilomètres avec la Guyane. Et la Guyane c’est Kourou, l’industrie spatiale franco-européenne que les Américains cherchent sans cesse à déstabiliser. En remportant le contrat Sivam, donc la maîtrise de la couverture radar de l’Amazonie, les Américains pourraient contrôler et, qui sait, brouiller le centre spatial. » Symbolique parce que « le contrat Sivam est constamment présenté à Washington comme le modèle d’intervention de la CIA. Alors, si nous pouvions la moucher et en finir avec ses pitreries sur la corruption... ».

La DGSE a-t-elle rempli son contrat ?
Il y a un mois sortait dans un magazine de Rio la transcription d’écoutes entre deux officiels brésiliens prou-vant, semble-t-il, que Raytheon a acheté des décideurs brésiliens. Scandale, ministres, conseillers et policiers écla-boussés, démissions en série... Le Sénat retarde encore et toujours sa décision définitive, malgré les pénalités de plu-sieurs millions de dollars infligées au Brésil par l’Exim-bank américaine. Succès des agents français ou simple hasard ? Impossible de tran-cher. Mais une gifle pour la CIA, à coup sûr.
Reste le marché des armes, dont les Américains ont décidé d’évincer définitivement les Français. « Vous voulez un exemple ? dit Yves Sillard, ancien directeur général de l’armement et aujourd’hui patron de Défense Conseil International. En juin 1992, nous avons ouvert des négociations avec Taïwan pour la fameuse vente de 60 Mirage 2000. Un mois après, les Américains proposaient les F16 à Tai-pei, qui attendait cette proposition depuis... onze ans.
Pourquoi ont-ils ainsi levé leur propre embargo ?
J’ai appris de source sûre que le président Bush avait reçu un rapport de l’industrie aéronautique américaine expliquant : il faut vendre à Taïwan, sinon l’industrie française d’armement survivra. Et Bush a cédé. Heureusement, cette fois nous avons quand même vendu nos Mirage. Et nous avons survécu. » La bataille n’est pas finie pour autant. « Depuis quelques mois, rapporte Yves Sillard, des agents de la CIA font le tour des intermédiaires des entreprises françaises et tentent de les intimider. » Par quels moyens ? Il ne donne pas de détails. Mais c’est clair : dans l’armement, les attaques américaines font mal. D’après un récent numéro de la lettre confidentielle TTU (« très très urgent », en langage militaire), les responsables de sécurité de Dassault, Thomson et du Giat (fabricant du char Leclerc) ont découvert en 1994 que leurs bureaux d’Abu Dhabi étaient truffés de micros. « Selon les services locaux, dit TTU, ils seraient d’origine américaine. »

Vincent Jauvert avec Maurice Najman

Source
http://hebdo.nouvelobs.com/sommaire...

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