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S’observer et se comparer sans cesse

Le règne de la délation optique

vendredi 7 janvier 2011

De la mondialisation du marché unique découle la surexposition de toute activité, la mise en concurrence simultanée des entreprises, des sociétés, mais également des consommateurs, donc de tous les citoyens, et non plus uniquement de certaines catégories d’individus cibles. Les technologies de la communication, de l’image et du regard permettent désormais de s’observer et de se comparer sans cesse les uns les autres. Chaque système économique et politique entre à son tour dans l’intimité de tous les autres, interdisant à chacun de s’émanciper durablement de la démarche concurrentielle, compétitive.

Par Paul Virilio
Pour lutter contre les fantômes qui semblaient l’assaillir, une Américaine de vingt-cinq ans, June Houston, a fait installer dans sa demeure quatorze caméras qui surveillent en permanence les endroits stratégiques : sous le lit, dans la cave, devant la porte, etc. Chacune de ces live-cam (caméras tournant en direct, vingt-quatre heures sur vingt-quatre) est censée transmettre des visions sur un site de la Toile. Les visiteurs qui consultent ce site sur Internet deviennent ainsi des « guetteurs » de spectres, des ghosts watchers. Une fenêtre de dialogue permet d’envoyer un message d’alerte à June si un quelconque « ectoplasme » venait à se manifester. « C’est comme si les internautes devenaient des voisins, des témoins de ce qui m’arrive », déclare la jeune femme (1).

Avec ce voyeurisme, la « télésurveillance » (2) prend un nouveau sens : il ne s’agit plus de se prémunir contre une intrusion criminelle, mais de faire partager ses angoisses, ses hantises à tout un réseau, grâce à la surexposition d’un lieu de vie. « J’ai peur des fantômes. Tout le monde sait que je suis paranoïaque, dit encore notre Américaine, mais presque personne ne comprend que le contact avec autrui m’effraie plus encore. Je ne veux pas que les gens viennent physiquement dans mon espace. Je ne pouvais donc pas recevoir d’aide extérieure, jusqu’à ce que je comprenne le potentiel d’Internet. »

Par cet aveu, June Houston illustre la nature de la soi-disant « communauté virtuelle » et l’existence fantasmatique d’un nouveau type de proximité, de « télé-proximité sociale » qui renouvelle totalement le voisinage, l’unité de temps et de lieu de la cohabitation physique. D’ailleurs, certains internautes ne manquent pas d’envoyer à la jeune femme de véritables « rapports de surveillance », signalant ce qu’ils ont cru voir chez elle. Nom de code du site : FlyVision (3).

Cette anecdote montre de manière saisissante l’émergence d’une nouvelle sorte de télé-vision, non plus chargée d’informer ou de divertir la masse des téléspectateurs, mais d’exposer, d’envahir l’espace domestique des particuliers, à l’exemple d’un nouvel éclairage susceptible de révolutionner la notion d’unité de voisinage d’un immeuble ou d’un quartier.

Grâce à cette illumination en temps réel, l’espace-temps de l’appartement de chacun devient potentiellement communicant avec tous les autres. La crainte d’exposer son intimité quotidienne cède la place au désir de la surexposer aux regards de tous, au point que la venue de spectres tant redoutée n’est, pour June Houston, que le prétexte à l’envahissement de son domicile par la « communauté virtuelle » des voyeurs, des inspecteurs, des enquêteurs furtifs d’Internet.

Concurrence du visible
VISION volante, vision volée où disparaissent les angles morts de la vie quotidienne. En fait, cette pratique renouvelle de fond en comble - c’est le cas de le dire - la classique télévision de proximité, la mise en ondes d’émissions d’information, en contribuant à métamorphoser totalement la transparence des lieux, des volumes d’habitation, au bénéfice d’une trans-apparence purement médiatique de l’espace réel des vivants.

Or cette situation paradoxale est en voie de généralisation, puisque la « mondialisation du marché unique » exige la surexposition de toute activité, la mise en concurrence simultanée des entreprises, des sociétés, mais également des consommateurs et donc des individus eux-mêmes, et non plus uniquement de certaines catégories de « populations cibles ».

D’où le surgissement intempestif d’une publicité comparative et universelle qui n’a que peu à voir avec l’annonce d’une « marque de fabrique » ou d’un quelconque « produit de consommation », puisqu’il s’agit désormais d’inaugurer, grâce au commerce du visible, un véritable marché du regard qui dépasse de fort loin la réclame d’une production ou le lancement promotionnel d’une firme.

On comprend mieux, ainsi, la gigantesque concentration des compagnies du téléphone, de la télévision et de l’industrie télématique - la récente fusion de WorldCom et MCI (la plus grosse transaction de tous les temps) et la mutation soudaine de Westinghouse, ancienne firme productrice d’électricité, recyclée dans le commerce des télécommunications à l’échelle mondiale.

Après la mise en lumière directe des villes par la « fée électricité » au XXe siècle, les concentrations et fusions actuelles inaugurent, pour le XXIe siècle, une mise en lumière indirecte du monde. Grâce aux promesses magiques de la « fée électronique », l’éclairage électro-optique va favoriser l’apparition de la réalité virtuelle du cyberespace. Bâtir, à l’aide des « télétechnologies », l’espace des réseaux multimédiatiques exige donc bien une nouvelle optique, une optique globale susceptible de favoriser l’apparition d’une vision panoptique indispensable à la mise en place du « marché du visible ».

De fait, la mondialisation exige de s’observer et de se comparer sans cesse les uns les autres. Chaque système économique et politique, à l’instar de June Houston, entre à son tour dans l’intimité de tous les autres, interdisant à chacun de s’émanciper durablement de cette démarche concurrentielle.

D’où la récente décision de l’Union européenne de se doter d’une législation en matière de « publicité comparative », pour s’opposer aux campagnes de dénigrement systématique et assurer la protection des consommateurs devant la violence dénonciatrice de ce type de promotion commerciale (4).

Aujourd’hui, le contrôle de l’environnement supplante très largement le contrôle social de l’Etat de droit et, pour ce faire, il lui faut instaurer un nouveau type de transparence : la transparence des apparences instantanément transmises à distance. C’est cela même, le commerce du visible, la toute dernière « publicité ».

Vouloir acquérir une dimension globale, pour une société ou une firme multinationale, cela nécessite une mise en concurrence tous azimuts, terme oublié depuis la fin de la guerre froide... La mise en résonance globale de l’information, nécessaire à l’ère du grand marché planétaire, va donc ressembler, par bien des aspects, aux pratiques et à l’exploitation du renseignement militaire (lire, pages 1, 18 et 19, l’article d’Herbert I. Schiller) ainsi qu’à la propagande politique et à ses excès. « Celui qui sait tout n’a peur de rien », prétendait hier le ministre nazi de la propagande, Joseph Goebbels. Désormais, avec la mise en orbite d’un nouveau type de contrôle panoptique, celui qui verra tout ou presque n’aura plus rien à craindre de ses concurrents immédiats.

En fait, on ne comprendra rien à la révolution de l’information sans deviner qu’elle amorce aussi de manière purement cybernétique la révolution de la délation généralisée ! En effet, comment surveiller les initiatives de ses concurrents à l’autre bout de la planète et obtenir l’échantillon d’un produit qui menace le vôtre ? Dès 1991, la société française Pick Up répondait à ce souhait en créant un réseau d’informateurs dans vingt-cinq pays : ses journalistes, enquêteurs et consultants divers - généralement natifs du pays - étaient chargés d’une veille technologique tous azimuts (5).

Mieux encore, certaines agences d’enquête se comportent désormais comme de véritables multinationales du renseignement privé et s’arrachent à prix d’or des marchés dans le monde entier. Par exemple, l’agence américaine Kroll, les sociétés britanniques Control Risk et DSL, ou encore, en Afrique du Sud cette fois, l’agence Executive Outcomes (6). Autant de variantes d’un marché de l’investigation qui prend des allures d’espionnage totalitaire.

Après la première bombe, la bombe atomique, susceptible de désintégrer la matière par l’énergie de la radioactivité, surgit en cette fin de millénaire le spectre de la seconde bombe, la bombe informatique, capable de désintégrer la paix des nations par l’interactivité de l’information (7).

« Sur Internet, la tentation terroriste est permanente, car il est facile de faire des dégâts en toute impunité, déclarait un ex-pirate (hacker) devenu administrateur de société, et ce danger s’accroît avec l’arrivée de nouvelles catégories d’internautes. Les pires ne sont pas, comme on le croirait volontiers, les militants, mais les petits businessmen sans foi ni loi, prêts à n’importe quelle bassesse pour couler un concurrent gênant. » Leurs armes de prédilection ? De nouveaux logiciels d’expédition en grand nombre inventés par les publicitaires ; ou d’autres logiciels qui peuvent submerger l’adresse électronique d’un particulier, véritables mail-bombing qui permettent de s’improviser cyberterroriste au moindre risque.

On le remarque donc une fois de plus, la guerre économique s’avance masquée par la promotion de la plus grande liberté de communication et , dans ce conflit « informationnel », la stratégie publicitaire doit être revue et corrigée. Dans son livre La publicité est-elle l’arme absolue ?, le président de l’agence Jump, M. Michel Hébert, tente de démontrer la nécessité d’un business de guérilla, en précisant qu’il faut transformer dans son intégralité la chaîne de la communication.

D’où la résistible ascension d’une publicité dite interactive qui allie le divertissement audiovisuel à l’efficacité du marketing direct. En France, 700 000 foyers peuvent dès à présent manifester leur intérêt pour un produit présenté dans un spot publicitaire télévisé, il suffit d’utiliser la touche OK de la télécommande numérique, grâce aux logiciels OpenTV (pour le bouquet TPS) et Media Highway (pour Canal Satellite). C’est la consécration, par la télévision de masse, d’un type de publicité qui n’existait encore que sur Internet...

De la publicité « interactive » à la publicité « comparative », il n’y a plus qu’un pas à franchir : un petit pas pour l’homme mais un grand pas pour l’inhumanité ! Un grand pas vers la « délation de masse », l’industrialisation de la dénonciation. « Comparaison n’est pas raison », décrétait le proverbe il y a bien longtemps.

Or, actuellement, avec l’exigence d’une concurrence globale pour le marché unique, la comparaison est devenue un phénomène globalitaire qui nécessite l’intégrale surexposition, non seulement des lieux, comme hier avec la télésurveillance routière, mais encore des personnes, de leur comportement, de leurs actions et de leurs réactions intimes.

Vers des sociétés de contrôle
AINSI, la déraison de la mise en concurrence forcée s’installe-t-elle dans nos activités économiques, politiques et culturelles.

Déraison du plus fort, l’entreprise multinationale laisse sur la touche (la touche OK !) le plus faible, le « citoyen du monde » consommateur d’une sorte de jeu de société où le réflexe conditionné l’emporte sur la réflexion partagée, phénomène statistique de massification des comportements sociaux qui menace la démocratie elle-même.

Comme l’exprimait avec humour le Prix Nobel de littérature Albert Camus : « Lorsque nous serons tous coupables, ce sera la démocratie véritable. » Après la délation de bouche-à- oreille, la médisance et la calomnie, les ravages de la rumeur, le téléphone gratuit pour les délateurs ou les écoutes téléphoniques des suspects, débute donc le règne de la délation optique avec la généralisation des caméras de surveillance.

Non seulement dans les rues, les avenues, les banques ou les supermarchés, mais à domicile, dans le logement social des quartiers défavorisés, son règne s’étend, et se nourrit surtout de la prolifération mondiale des caméras live sur Internet, où l’on peut visiter la planète en restant chez soi. Cela grâce à Earthcam (8), serveur qui recense des milliers de sites en ligne dans de nombreux pays et qui permet l’accès à des caméras destinées au tourisme et au commerce, mais aussi à une introspection généralisée. Figures d’un voyeurisme universel qui dirige le regard de tous vers des « points de vue » privilégiés, cette soudaine multiplication des points de vue n’étant jamais que l’effet d’annonce des futurs « points de vente » de la dernière globalisation, celle du regard de l’oeil unique.

Optique active (ondulatoire) qui vient renouveler de fond en comble l’usage traditionnel de l’optique passive (géométrique) de l’ère de la lunette de Galilée, comme si la perte de la ligne d’un horizon de notre perspective géographique nécessitait la mise en œuvre d’un horizon de substitution : horizon artificiel d’un écran ou d’un moniteur susceptible d’afficher en permanence la prépondérance de la perspective médiatique. Le relief de l’événement « téléprésent » prenant le pas sur les trois dimensions du volume des objets ou des lieux ici présents...

D’où cette multiplication de « grands luminaires », satellites d’observation ou de transmission qui s’apprêtent à saturer l’espace orbital de notre planète avec le lancement du projet Iridium de Motorola, de Teledesic ou encore de Skybridge par la compagnie Alcatel.

« Plus vite, plus petit, moins cher. » Cette devise de la NASA pourrait bien devenir sous peu celle de la fameuse mondialisation. Avec une nuance toutefois , puisque la petitesse et la vitesse en question ne seraient plus celles des engins destinés à la conquête des espaces extra-terrestres, mais celles de notre géographie à l’heure de sa soudaine compression temporelle.

Aux sociétés de l’enfermement dénoncées par Michel Foucault succèdent donc les sociétés de contrôle annoncées par Gilles Deleuze. Ne vient-on pas, en France, l’été 1997, d’autoriser la pose sur les détenus en fin de peine d’un bracelet électronique, un transpondeur qui permet de les localiser en permanence, évitant ainsi d’encombrer un peu plus des prisons déjà surpeuplées ? « Humanitaires », dit-on de ces pratiques inaugurales qui seront demain, n’en doutons pas, étendues à d’autres catégories de déviants, étrangers à la norme...

Que dire encore de l’engouement des entreprises post-industrielles pour le téléphone cellulaire qui permet de supprimer , pour leurs employés, la distinction entre la vie privée et temps de travail. Ou, au Royaume-Uni cette fois, le lancement de contrats, non plus « à temps partiel », mais à " 0
heure « , accompagnés de l’offre d’un téléphone portable : lorsque l’entreprise a besoin de vous, elle vous sonne et vous accourez ! Réinvention d’une servilité domestique de même nature , finalement, que l’ » incarcération électronique " des détenus dans le circuit fermé d’un commissariat de police.

Plus le monde se rétrécit par l’effet relativiste des télécommunications et plus le télescopage des situations se fait violemment, avec le risque d’un krach économique et social qui ne serait que le prolongement du krach visuel de ce « marché du visible », où la bulle virtuelle des marchés financiers (interconnectés) n’est jamais que la conséquence fatale de cette bulle visuelle d’une politique devenue , à la fois, panoptique et cybernétique.

June Houston, notre Américaine paranoïaque, est donc bien l’héroïne involontaire d’un jeu qui ne fait que commencer et où chacun surveille et inspecte tous les autres, à la recherche d’un spectre qui ne hante plus seulement l’Europe mais le monde, celui des affaires et de la géopolitique globale...

D’ailleurs, notre déséquilibrée s’inspire très précisément des écrans de Wall Street, en affichant sur son site FlyVision la réactualisation de l’état des lieux de son domicile, toutes les deux ou trois minutes, provoquant ainsi l’assiduité de ses guetteurs que rien ne décourage vraiment - à l’instar des traders de New York. D’autant que la belle Américaine affiche parfois des photos d’elle, des photos fixes , évidemment...

Paul Virilio.
http://www.monde-diplomatique.fr/19...

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