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Surgisphere : une étude sortie de nulle part

jeudi 4 juin 2020

La désinformation c’est malsain. La désinformation en médecine c’est pire. La désinformation provenant d’une prestigieuse revue médicale c’est terrifiant. Voici un aperçu détaillé de l’étude controversée du Lancet qui a conduit l’Organisation mondiale de la santé à mettre fin aux essais cliniques dans le monde entier sur l’hydroxychloroquine afin de se recentrer sur les thérapies dites officielles.

Aperçu de l’étude

En bref, l’étude du Lancet est une analyse d’un registre multinational évaluant l’efficacité de l’hydroxychloroquine ou de la chloroquine avec ou sans traitement par macrolides (par exemple l’azithromycine) dans le traitement du COVID-19 chez les patients hospitalisés. L’étude était vaste (peut-être trop, mais nous y reviendrons plus tard) et comprenait 96 032 patients, dont 14 888 dans des groupes de traitement. L’étude a révélé que l’hydroxychloroquine et la chloroquine, avec ou sans traitement aux macrolides, entraînaient un risque sensiblement accru de mortalité à l’hôpital et d’arythmie ventriculaire de-novo pendant l’hospitalisation.
En résumé, les auteurs ont conclu que l’hydroxychloroquine et la chloroquine sont en fait nocifs et augmentent le risque de décès lorsqu’elles sont utilisés pour le traitement de COVID-19 en milieu hospitalier.

L’étude de Lancet a été publiée le vendredi 22 mai. Après avoir débattue tout un week-end, le lundi 25 mai, l’Organisation mondiale de la santé a annoncé précipitamment l’arrêt de tous les essais cliniques COVID-19 sur l’hydroxychloroquine dans 17 pays. Au lieu de faire preuve de la diligence requise, l’OMS s’est immédiatement appuyée sur une étude d’observation qui n’avait rien à voir avec la réputation de la revue médicale The Lancet, vieille de près de 200 ans.

Après sa publication, une enquête de vérification a été menée par des centaines de médecins et de chercheurs du monde entier qui ont révélé des incohérences dans les données du processus d’examen négligées par les experts de The Lancet. L’étude présente désormais des incohérences avec les données des registres nationaux des patients hospitalisés atteints du COVID-19. Les auteurs continuent à cacher les sources des données dans une « boîte noire » appartenant à une société inconnue s’appelant Surgisphere.

Surgisphere

A ce jour une seule publication a été expertisée avant l’étude du Lancet.
Surgisphere semble être le seul fournisseur de données pour l’étude du Lancet, et se targue d’être un réseau de recherche mondial en ligne et en temps réel qui « effectue des analyses de données sur les soins de santé dans le »Cloud" en utilisant l’analyse automatique et l’intelligence artificielle. D’après l’étude du Lancet, il doit s’agir d’un réseau très important et très sophistiqué pour avoir établi des partenariats avec des centaines d’hôpitaux dans le monde entier, avec la capacité de récupérer des données détaillées sur les patients en direct.

On suppose qu’une base de données internationale de cette taille soit un trésor convoité par les chercheurs. Curieusement, ce n’est pas le cas. Surgisphere dispose d’un historique de contributions et de publications presque inexistant. Outre la publication du Lancet, la seule autre publication de Surgisphere ayant fait l’objet d’un examen par des experts est intitulée Cardiovascular, Drug Therapy, and Mortality in Covid-19, qui a été publiée le 1er mai 2020 dans le New England Journal of Medicine. (autre revue médicale qui s’est fait berné)

En utilisant la fonction Recherche du site web de Surgisphere on trouve vingt-trois « études mondiales » représentant leurs travaux passés et les caractéristiques de leurs services. La grande majorité de ces « études de cas » manquent de substance scientifique et consistent en fait, à présenter des communiqués de presse ou comment exploiter leur base de données.

Sans démonstration de leur activité de recherche, le site web est avant tout promotionnel et donne l’impression que Surgisphere est une entreprise technologique immature ayant de l’ambition, par opposition à une base de données mondiale contenant des données en temps réel sur des millions de patients.

Selon LinkedIn, Surgisphere compte cinq employés, dont un seul possède un diplôme de médecine, le fondateur, le Dr Sapan Desai. Les quatre autres employés semblent avoir peu ou pas de formation scientifique ou médicale, mais ils ont une grande expérience du développement commercial, des ventes et du marketing. Le personnel de l’équipe se compose d’un vice-président du développement commercial et de la stratégie, d’un vice-président des ventes et du marketing et de deux rédacteurs indépendants qui créent du contenu pour Surgisphere.

À l’exception du fondateur, toute l’équipe de Surgisphere a rejoint la société il y a seulement 2 ou 3 mois. En fait, selon LinkedIn, le vice-président des ventes et du marketing est toujours employé par une autre société de technologie, W.L. Gore & Associates. Avant février 2020, Surgisphere semble n’avoir eu qu’un seul employé à savoir le fondateur.

Une histoire d’Internet bien enveloppée.

C’est le moins que l’on puisse dire, puisque l’historique internet de Surgisphere est très singulier. D’abord parce qu’il n’existe pas. L’Internet Archive (Wayback Machine) recense les informations de plus de 439 milliards de pages web et a longtemps servi d’outil pour visualiser les pages web telles qu’elles existaient dans le passé. J’ai utilisé cet outil des centaines de fois et je suis souvent surpris par l’ampleur de sa base de données. Même certaines pages web parmi les plus douteuses contiennent un historique. Dans les rares cas où un l’historique n’est pas disponible, la réponse de Wayback Machine est « Wayback Machine n’a pas cette page archivée ». Une réponse plutôt rare et que je n’ai jamais vue auparavant (concernant surgisphere) est « Désolé cette URL a été exclue du Wayback Machine ».

Les entreprises disposent principalement de deux moyens pour cacher l’historique de l’internet. Premièrement, elles peuvent insérer des codes spéciaux dans leurs sites web pour se cacher des crawlers automatisés de la Wayback Machine. Ensuite, les entreprises peuvent demander la suppression de leurs historiques, mais rien ne garantit que les Archives Internet honoreront ces demandes. Ces deux pratiques sont très inhabituelles et servent presque exclusivement à dissimuler des activités malveillantes.

Une liste de filiales sans identité.

Une recherche plus approfondie de Surgisphere révèle trois filiales : Surgical Outcomes Collaborative, Vascular Outcomes et Quartz Clinical. Sur chacune des pages d’accueil de ces trois sites, le copyright de Surgisphere est visible vers le bas de la page.

Surgical Outcomes Collaborative n’a pratiquement pas d’historique sur Internet et la page n’apparaît pas dans les archives Internet avant 2019, date à laquelle elle ne fait que rediriger vers la page Web de Vascular Outcomes.

Une recherche sur https://vascularoutcomes.com dans les archives Internet renvoie à une page de décembre 2019. L’historique montre une page web similaire à celle de Surgical Outcomes Collaborative et ne contient aucune information sur le personnel ou une étude de recherche publiée.

De même, Quartz Clinical, une autre branche de Surgisphere spécialisée dans l’analyse des données sur les soins de santé, semble également dépourvue d’employé et d’études publiées.

Chaque page web des entreprises ci-dessus propose un lien LinkedIn. Cependant, au lieu de montrer des profils d’entreprises avec des références, les liens renvoient tous directement vers le profil d’une seule personne, le Dr Sapan Desai.

Former des partenariats avec des centaines d’hôpitaux, monter des dossiers médicaux électroniques dans des dizaines de langues différentes et représenter l’avant-garde de la technologie en matière de collecte automatique et d’IA est une tâche insurmontable pour une si grande équipe aux multiples talents, qui s’appuie depuis longtemps sur une seule et même personne.

« Contactez nous »

Pas plus tard qu’hier, le lien « Get in touch with us » de la page d’accueil de Surgisphere a été redirigé vers un étrange page WordPress pour la cryptoconnaissance. Depuis, le site de Surgisphere a été modifié et le lien supprimé ; cependant, cela ne constitue qu’un exemple de plus du manque de sérieux et du manque de professionnalisme d’une société censée détenir des dossiers confidentiels sur des millions de patients.

Dr. Sapan Desai

Le Dr Desai semble être le fondateur de Surgisphere depuis 2007. Une recherche sur PubMed pour « Sapan Desai » montre 39 publications médicales au cours des cinq dernières années. À l’exception des deux articles COVID-19 très récents, la base de données Surgisphere ne semble avoir été utilisée dans aucune des 37 autres publications. Pourquoi le fondateur de Surgisphere a-t-il eu accès à l’une des plus grandes base de données de patients en ligne , mais ne l’a pas utilisé avant de publier sur le COVID-19 ?
Si nous ignorons l’usage de multiples sociétés écran pour dissimuler la création hâtive de Surgisphere Corporation et que nous nous en tenons à l’analyse des données COVID-19 de l’étude du Lancet, les conclusions ne sont vraiment pas rassurantes.

Les données

Surgisphere fournit peu de détails sur leur base de données. Non seulement Surgisphere ne mentionne pas les hôpitaux censés avoir contribué, mais il ne précise même pas les pays contributeurs. Au lieu de cela, il classe les hôpitaux et le nombre de patients par continent. Il est à noter que plus la base de données est importante, plus il est facile de dissimuler les fausses données.

Des incohérences dans les données ont toutefois été constatées.

Premier point.
L’Australie est unique parce qu’elle est à la fois un pays et un continent, ce qui rend la dissimulation des données plus difficile. Il n’est donc pas surprenant que de fausses données aient été découvertes pour la première fois en Australie. Le Guardian a rapporté hier que le nombre de décès COVID-19 inclus dans l’étude du Lancet pour l’Australie dépassait le nombre total de décès COVID-19 enregistrés au niveau national. L’étude du Lancet a fait état de 73 décès sur le continent australien, mais les registres montrent que l’Australie n’avait que 67 décès COVID-19 au total au 21 avril. Face à cette incohérence, l’auteur principal de l’étude, le Dr Mandeep Mehra, a admis l’erreur mais l’a rejetée comme étant simplement le seul hôpital qui a été involontairement attribué a un mauvais continent.

Deuxième point.
Les données nord-américaines de l’étude sont très suspectes. L’étude rapporte que 63 315 patients hospitalisés du COVID-19 ont rempli les critères d’inclusion avant le 14 avril 2020. Un examen des données du COVID Tracking Project par The Atlantic montre que seulement 63 276 patients ont été hospitalisés avec COVID-19 avant le 14 avril. Il est théoriquement possible que Surgisphere ait également recueilli des données sur les patients du Canada et du Mexique. Toutefois, ces deux pays ont enregistré un nombre minime d’hospitalisations par COVID-19 par rapport aux États-Unis. Le 16 avril, le Canada a fait état de 2 019 hospitalisations COVID-19. Bien que les données ne soient pas facilement disponibles sur les hospitalisations COVID-19 au Mexique, le pays n’avait que 5 014 cas positifs et 332 décès au 14 avril. En se basant sur les taux communs des ratios cas/hospitalisation, il est probable que le Mexique ait eu moins de 1 000 hospitalisations COVID-19. Ainsi, le nombre total d’hospitalisations COVID-19 en Amérique du Nord (États-Unis, Canada et Mexique) au 14 avril est d’environ 66 000.

Faut-il vraiment croire que Surgisphere a eu des partenariats et des accords d’échange de données avec 559 hôpitaux aux États-Unis, au Canada et au Mexique et qu’ils ont saisi les dossiers personnalisés des 63 315 patients atteints de COVID-19 sur un total de 66 000 patients ? Ces chiffres n’incluent même pas les 2 230 patients atteints de COVID-19 qui ne répondaient pas aux critères d’inclusion, ce qui signifie que Surgisphere prétend avoir une base de données sur un nombre de patients plus important que 63 315 cas recensés.

Troisième point.
L’étude fait état de données sur des patients en Afrique qui nécessitent une technologie sophistiquée de suivi des patients et des systèmes de dossiers médicaux électroniques. Une lettre ouverte à The Lancet, signée par 146 médecins et chercheurs médicaux, estime que cela est peu probable. Pour que les données soient valides, près de 25 % de tous les cas de COVID-19 et 40 % de tous les décès sur le continent se seraient produits dans des hôpitaux affiliés à Surgisphere avec un enregistrement et une observation informatique sophistiqués des données des patients capables de détecter et d’enregistrer « une tachycardie ventriculaire ou une fibrillation ventriculaire non soutenue [au moins 6 secondes] ou soutenue ». Dans le cas d’un virus très contagieux, la surveillance cardiaque continue n’est pas toujours utilisée car elle augmente les contacts à haut risque des patients avec le personnel soignant. La combinaison des pratiques de surveillance cardiaque pendant le COVID-19 et des équipements sophistiqués nécessaires à cette fin rend très improbable la disponibilité de données sur l’arythmie cardiaque pour un si grand pourcentage de patients en Afrique.

Il existe d’autres anomalies sur les données non répertoriées ci-dessus, notamment les variations exceptionnellement faibles dans les caractéristiques des patients, des interventions et des résultats obtenus dans les différents continents.

Tous les résultats obtenus méritent un examen plus approfondi des données pour une étude de cette importance avec des implications mondiales sur les soins des patients.

La réponse de Surgisphere

Surgisphere a répondu aux demandes de renseignements en refusant de fournir les détails supplémentaires sur les sources de leur base de données tout en proposant aux médecins et aux chercheurs de leur faire confiance.

Une société qui est apparue de nulle part il y a près de deux mois mérite-t-elle cette confiance ?

James M Todaro, MD (Columbia MD, @JamesTodaroMD)

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