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Ben Laden et la faucheuse de marguerites

« Daisy cutter »

samedi 13 février 2010

Archive 31 janvier 2002

Créées pendant la guerre du Vietnam pour faire des trous dans la jungle, les « faucheuses de marguerites » ont aussi été utilisées contre les troupes irakiennes pendant la Guerre du Golfe. Ces bombes ont servi contre les positions des talibans sur les lignes de front, selon des informations en provenance d’Afghanistan. Ces engins coûtent environ 27.000 dollars pièce.

Elles sont larguées depuis un avion-cargo C-130 qui vole à au moins 1.800 mètres d’altitude, pour éviter de subir l’onde de choc au moment de la déflagration. Chacune fait plus de cinq mètres de long pour 1,50 mètre de diamètre, environ la taille de la Coccinelle de Volkswagen en beaucoup plus lourd et moins sympathique.

Par Michel Pinton

C’est une arme mystérieuse que celle-là : seuls quelques spécialistes en parlent à mi-voix. Ils lui ont donné le nom fleuri de « faucheuse de marguerites » (daisy cutter en américain). Cet aimable qualificatif désigne une des bombes les plus meurtrières qui soient.

Sous sa forme habituelle, elle apparaît comme un monstre de six tonnes, qu’aucun bombardier n’est capable de transporter. On l’installe dans un avion de transport géant. Celui-ci la largue à deux mille mètres au-dessus de sa cible. Descendue à bonne distance du sol, elle disperse dans l’air un immense aérosol, mélange de polystyrène, de poudre d’aluminium et de nitrate d’ammonium. Dès que l’aérosol a atteint un volume suffisant, un détonateur y met le feu. L’air, l’eau et le sol, pénétrés de millions de particules incandescentes, brûlent dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. Rien n’y échappe.

Mais les effets dévastateurs de la faucheuse de marguerites ne s’arrêtent pas à cette boule infernale. Son explosion provoque aussi une gigantesque surpression à laquelle aucun mur, aucune barrière, aucun obstacle ne résistent. Son souffle est aussi puissant que celui d’une bombe atomique de petit calibre. Même les mines les mieux enterrées dans le sol, lui cèdent : elles sautent toutes à la fois.

Plus fort encore : pour entretenir sa combustion, Daisy Cutter aspire en son centre tout l’oxygène de l’air. Elle n’en laisse pas aux êtres vivants qui ont la mauvaise fortune de se trouver à sa portée. Les bunkers, les souterrains mêmes, ne protègent personne contre cet effet là. Ceux qui se croient à l’abri dans de profonds refuges, sont proprement asphyxiés. Selon les descriptions les plus précises, leurs poumons sont arrachés de leurs corps.


Daisy Cutter in Vietnam

Il serait justifié qu’une bombe aussi terrible entrât dans la catégorie des armes chimiques interdites par les conventions internationales. De fait, aucun Etat au monde n’en revendique la possession. Elle n’est décrite dans aucune encyclopédie d’armements. Elle ne figure dans les inventaires d’aucune armée. Officiellement, elle n’existe pas.

Ce n’est pas qu’elle fasse appel à des techniques compliquées ou à des préparations coûteuses. Elle est à la portée de n’importe lequel des Etats d’aujourd’hui. Les mêmes spécialistes qui lui ont donné son nom pastoral, l’appellent aussi la bombe atomique du pauvre.

Il y a dix ans déjà, on soupçonnait l’Irak de l’avoir construite en secret. Au moment de lancer l’offensive qui allait libérer le Koweit, les généraux américains redoutaient que leurs troupes fussent décimées par un barrage de faucheuses de marguerites. Pour en éliminer le risque, ils pourchassèrent dans les airs, détruisirent au sol et harcelèrent au fond des abris tout avion ennemi susceptible de la transporter. Le président Bush, alerté, lança à Saddam Hussein des mises en garde solennelles : qu’il ne s’aventure pas à utiliser cette arme horrible !
L’opinion mondiale prise à témoin, eût certainement été soulevée par une houle d’indignation et des représailles eussent paru justifiées. Saddam Hussein n’a pas voulu ou pas pu lancer la bombe atomique du pauvre.

C’est l’Etat le plus riche de la planète, et lui seul, qui l’a fait.

Il l’a expérimentée au Vietnam il y a trente ans. La faucheuse de marguerites était encore artisanale. L’Etat major américain ne lui demandait rien de plus que de nettoyer la jungle là où il voulait installer une plate-forme pour ses hélicoptères. Nettoyer voulait dire brûler à la fois la végétation hors sol et les Vietcongs cachés dans leurs trous.

Vingt ans plus tard, Daisy Cutter atteignait son âge adulte.
Elle était devenue plus maniable, plus efficace et sa doctrine d’emploi mûrissait. La guerre du Golfe éclate. L’armée irakienne a la naïveté de s’abriter derrière des lignes de front bien repérables ; elle se croit protégée par des champs de mines, des tranchées, des postes de tirs enfouis. Les faucheuses de marguerites américaines écrasent ces défenses en un clin d’œil et ouvrent des voies triomphales aux chars lancés vers Bassorah. Le Pentagone n’a pas eu les scrupules moraux du Président des Etats-Unis. Et il a eu raison puisque l’opinion publique mondiale n’a pas bougé. Il faut dire que Daisy Cutter était employée discrètement. Elle n’avait pas l’honneur d’un rôle principal. Et puis, critique-t-on une armée qui, en moins d’une semaine, met en déroute, sans pertes ou presque, un adversaire qu’on avait décrit comme formidable et décidé à une lutte acharnée ? On l’admire en silence, voilà tout.

Encore dix ans d’inactivité.
Daisy Cutter arrive à sa pleine maturité. Viennent les attentats terroristes du 11 septembre dernier puis la riposte américaine en Afghanistan. Après un mois de tâtonnements et l’essai peu convaincant d’armes précises, le Pentagone en vient à la conclusion qu’une autre tactique est nécessaire. Les tribus tadjiks et ouzbeks du nord du pays proposent d’abattre le régime du mollah Omar . Leur offre est séduisante ; mais, depuis des années, leurs guerriers en guenilles se sont avérés incapables de percer la ligne de front, si sommaire qu’elle soit, que leur opposent les talibans. L’Amérique décide de les aider. Son action est simple, rapide et d’une efficacité dans parade. Quelques faucheuses de marguerites judicieusement larguées, écrasent les abris de brique et de parpaings, nettoient les tranchées et font sauter les champs de mines. Epouvantés, les rescapés talibans s’enfuient. Les chars de l’alliance du nord s’engouffrent dans les passages ouverts par leur puissant protecteur. La suite de leur campagne est une promenade militaire de ville en ville. Quelques semaines plus tard, la faucheuse de marguerites est à nouveau mise à contribution pour débusquer Ben Laden des grottes bétonnées où, dit-on, il se cache.

Des images médiatiques soigneusement distillées nous font croire que les victoires éclatantes remportées en Afghanistan sont dues aux techniques militaires de pointe dont les Etats-Unis ont le secret. L’opinion mondiale, muette de surprise et d’admiration, a conclu à la force irrésistible de la modernité américaine. On imagine des porte-avions inaccessibles, aidés par des satellites invisibles, envoyant des nuées d’avions furtifs lancer des missiles précis sur des cibles militaires soigneusement repérées. On imagine aussi des hélicoptères invulnérables, surgissant comme l’éclair et débarquant des commandos à la puissance de feu irrésistible, qui achèvent l’écrasement d’un ennemi désorganisé.
La réalité est moins flatteuse. C’est la vieille « daisy cutter » qui a été la vedette cachée de cette guerre. Pour la première fois, le rôle principal lui a été accordé. Les bombardiers du dernier modèle, les missiles sophistiqués, les arsenaux futuristes de satellites d’observation, drônes espions et explosifs à effet dirigé, ont tous dû s’incliner devant la faucheuse et la laisser porter les coups décisifs.

Pour autant, est-elle devenue une arme légitime ?
Les services qu’elle rend aux Etats-Unis justifient-ils l’horreur de son emploi ? Le crime commis à New-York appelle-t-il un châtiment aussi barbare sur l’Afghanistan ? L’Amérique ne se pose pas de telles questions. Il est vrai que ses chefs politiques et militaires n’ont jamais reconnu utiliser « daisy cutter ». Tout se passe comme s’ils voulaient, de décennie en décennie, de conflit en conflit, préparer leur opinion publique à la considérer comme une arme parmi les autres, dont l’emploi est si routinier qu’il n’appelle aucune interrogation.

Reste à voir si l’accoutumance espérée servira l’hégémonie américaine ou si elle ne dépassera pas rapidement les limites dans lesquelles les stratèges de Washington pensent la tenir. Si l’utilisation de la faucheuse finit par paraître banale au peuple américain, elle paraîtra banale à d’autres aussi. Ils voudront posséder cette bombe. Ils n’auront guère de difficulté tant elle est facile à fabriquer. Le Pentagone se suscitera des émules et l’arme se retournera contre le gouvernement qui croit pouvoir la lancer impunément sur ses ennemis. Qui ose mettre en garde les Etats-Unis triomphants ? Qui leur dit que la puissance est une tentation redoutable parce qu’elle grise et illusionne ? Comme il serait utile que la conscience européenne s’arrache à son sommeil complaisant ! En parlant haut et clair, elle rendrait un inestimable service à l’Amérique et à toute l’humanité.

Car, pour l’heure, seuls les ennemis des Etats-Unis méditent les leçons de la faucheuse de marguerites. Ils le font à leur manière et dans leur intérêt. Tout bien pesé, les a-t-elle tellement vaincus ? L’horreur que son utilisation suscite chez leurs partisans accroît leur haine de l’Amérique, sert à justifier leurs actes et leur attire des recrues. Et puis, ils ont maintenant appris à esquiver ses coups. Ben Laden, le mollah Omar et les autres se sont volatilisés dans le désert afghan, à moins qu’ils se soient fondus sans la foule des grandes villes pakistanaises. Contre cette tactique-là, Daisy Cutter est impuissante.

Ainsi va cette guerre impitoyable. L’engrenage de la violence est bien lancé. Rien ne permet de croire qu’il va s’arrêter.

Source : www.gazette.de

 [1]

Notes

[1Attentats : la riposte

Al Qaïda refuse de se rendre
L’aviation américaine poursuivait ses bombardements mercredi soir sur Tora Bora (est), après l’expiration, le matin, du délai accordé aux fidèles de Ben Laden pour leur reddition. De nouveaux pourparlers, entamés par des émissaires de tribus locales, ont échoué. Une nouvelle offensive devrait être lancée jeudi par les forces afghanes.

Mercredi matin, l’ultimatum venait à peine d’expirer que les bombardiers américains pilonnaient de nouveau Tora Bora, cette zone montagneuse dont les grottes abritent le dernier carré des combattants d’Oussama Ben Laden. Un B-52 a également effectué deux raids sur les Montagnes Blanches, larguant deux bombes sur une zone située plus au sud, près de la frontière pakistanaise. Deux nouveaux raids ont suivi en milieu de journée, tandis qu’aucun signe de reddition n’était visible sur le terrain. Dans la soirée, les bombardements se poursuivaient.

Le commandant Haji Mohammad Zaman, l’un des trois responsables militaires de l’offensive contre Tora Bora, avait annoncé mardi que les centaines de mercenaires étrangers, en majorité arabes, du réseau terroriste Al Qaïda, avaient accepté de se rendre « sans condition » avant mercredi 8h00 locales. Or ces derniers, encerclés au sommet de leur montagne, ont ensuite réclamé des garanties pour leur sécurité. « Les combattants d’Al-Qaïda ne se rendront qu’en présence des Nations unies et de diplomates d’Arabie Saoudite et de leurs pays » respectifs, a indiqué en début de matinée un porte-parole des combattants anti-taliban. Interrogé par les journalistes sur la reprise des bombardements malgré les tentatives de négociation, Haji Ayub, l’un des commandants locaux, a répondu : « Les bombes tombent sans notre permission ».

Des émissaires de tribus locales, qui ont mené pendant des heures une nouvelle médiation, sont revenus mercredi soir sans ramener aucun accord. Une nouvelle offensive est donc annoncée. Les forces locales afghanes « se préparent à la guerre, étant donné que les négociations ont échoué, a annoncé le prote-parole des moudjahidine. Les combattants d’al-Qaïda ont refusé fermement de se rendre au gouvernement de la province du Nangarhar », dont les chefs dirigent les opérations au sol.

Ben Laden a-t-il franchi la frontière pakistanaise ?

En attendant, le mystère plane toujours sur l’endroit où se cache Ben Laden. Le terroriste recherché pour les attentats du 11 septembre aux États-Unis est-il toujours, s’il s’y est jamais trouvé, dans les grottes de Tora Bora ? Les services de renseignement américains affirment que le chef islamiste était avec ses proches dans ce secteur le week-end dernier. « Il y a des indications selon lesquelles Ben Laden était dans la région » lorsqu’une énorme bombe de 7,5 tonnes, surnommée la « faucheuse de marguerites », a été larguée dimanche sur le réseau de grottes souterraines, a déclaré un responsable du gouvernement américain.
Selon la chaîne américaine ABC, les services de renseignement américains auraient capté des appels téléphoniques dans la panique qui a suivi la déflagration. Ces appels ont donné « la confirmation la plus claire » que Ben Laden et son entourage proche se trouvaient dans la région. « Ils se trouvaient très près de l’explosion, ajoute ABC. Ils sont maintenant en fuite et certains d’entre eux sont gravement blessés ». Le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld a refuser de confirmer ces détails : « Comment voulez-vous le savoir avant de l’avoir trouvé ? (...) Les terroristes peuvent s’échapper à travers des frontières et ensuite se regrouper et comploter de nouveau pour frapper comme ils ont promis de le faire ».

Les Etats-Unis craignent en effet que les membres d’Al-Qaïda et leur chef ne parviennent à s’enfuir via le Pakistan voisin. Des responsables américains estiment que presque tous les derniers chefs talibans, au nombre de 22, se sont enfuis au Pakistan, selon la chaîne NBC. Les autorités pakistanaises démentent. Pour tenter d’empêcher toute infiltration, le Pakistan affirme avoir déployé des milliers de soldats et de membres des forces paramilitaires dans la zone frontalière faisant face à Tora Bora, survolée en permanence par des hélicoptères. L’armée américaine, qui a débarqué quelque 1300 Marines dans le désert au sud de Kandahar (sud-est), surveille également les voies de sortie vers le Pakistan.

http://www.rfi.fr/actufr/articles/0...

par Philippe Quillerier-Lesieur (avec AFP)

Article publié le 12/12/2001

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