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Crépuscule de l’Allemagne en Iran

2010, énième étape de la guerre de 1914 ?

mercredi 3 février 2010

L’Angleterre et l’Amérique contre l’Allemagne, fournisseur de l’Asie occidentale musulmane

Le propre de la discipline historique est bien de dégager des périodes, pour unifier la trame des événements : il en sera ainsi de notre siècle passé, comme de celui de la guerre de 1914 dont nous approchons de la célébration : deux principales puissances conjuguées, en Europe centrale et en Asie occidentale, y furent assaillies par une immense coalition de soldats venant des contreforts himalayens et de l’Afrique du Sud, des Maoris et d’Australie, l’Amérique latine entrant aussi, du moins diplomatiquement, dans la danse.

Churchill a parlé, dans ses Mémoires, d’une « seconde guerre de Trente Ans », en comparant la période de 1914-1945 à celle éclatée dans la première moitié du 17e siècle, qui, par l’intervention suédoise payée par la France, dévasta l’Allemagne, la réduisant au tiers de sa population, le Wurtemberg, par exemple ayant été au 8/10 dépeuplé et la Bohème aux deux tiers.

Or, direz-vous, cette guerre est terminée ! Mais les causes subsistent : au moment où les Iraniens célèbrent, les uns ouvertement, les autres en se mêlant aux manifestations, la décade de l’aube ayant vu la naissance du nouveau régime, l’Allemagne nous fait savoir franchement, par la bouche du président directeur général de Siemens, l’autrichien Peter Lösche, que par pression américaine, ses contrats avec l’Iran ne seront plus renouvelés. Or en Iran nombreux sont ceux qui travaillent chez Siemens !

Le premier partenaire de l’Iran

L’entreprise Siemens, est en effet, matériellement présente en Iran depuis 1868, lors de la pose d’une ligne télégraphique de Londres aux Indes, comme le rappelle la page économie de la Frankfurter Allgemeine Zeitung [1] « L’Allemagne est traditionnellement le plus grand partenaire commercial. »

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Peter Löscher, PDG du groupe Siemens

La présence allemande, dans la région, après la première guerre, a été encore très appréciée, sans compter les constructions ferroviaires en Palestine par les colons déportés pendant la dernière guerre en Australie, et très appréciée des Arabes palestiniens. Le seul chemin de fer, de cinq kilomètres, par exemple, qui reliait en Afghanistan, Kaboul au palais gouvernemental dévasté par la guerre civile de la fin du siècle écoulé, fut construit par l’Allemagne en 1923.

L’Iran moderne a été si content de l’aide allemande que son chef refusa de s’en défaire en 1941, c’est-à-dire d’expulser, à la demande anglaise désireuse d’alimenter l’Union Soviétique et de profiter des richesses locales à bon marché, les trois à quatre mille coopérants, causant ainsi l’invasion soviéto-anglo-américaine qui le renversa. Enfin, outre notamment Hamadan et ses industries, la trace allemande est visible à l’université de Téhéran, qui, quoique dessinée par l’architecte français Godard et plusieurs autres noms que l’on se plaît à citer, est, en réalité, une œuvre allemande, des années trente. Téhéran n’avait pas encore d’université.

« Siemens exclut de nouvelles affaires avec l’Iran »

« Le trust-Siemens veut cesser en milieu d’année les relations d’affaires avec l’Iran et ne plus conclure de nouveaux contrats. » C’est ce qu’a annoncé le Président Peter Löscher à l’assemblée générale du trust de l’électro et de l’industrie, le 27 janvier « Il n’y aura plus par la suite de nouvelles affaires » a dit Löscher. D’après des indications de cercles industriels, c’est la première fois qu’un grand trust allemand a annoncé avec cette netteté pareille mesure. Cela pourrait avoir un effet de signal pour d’autres entreprises en Allemagne. La communication concorde avec les exigences croissantes de l’UE et aussi du gouvernement fédéral, d’un renforcement des sanctions contre l’Iran par le conseil de sécurité. Ainsi le gouvernement fédéral poursuit-il le but de « décourager » les affaires avec l’Iran par un renforcement der dispositions d’exportation et la suppression des garanties d’exportation. »

Siemens lourdement pénalisé en septembre 2009 pour qu’il rompe avec l’Iran

« Le gouvernement américain exerce depuis des années des pressions sur les entreprises et les gouvernements des pays amis, pour la cessation des affaires avec l’Iran. Aussi durant ces dernières années les grandes banques allemandes se sont-elles retirées des affaires de l’Iran. En septembre 2009, Siemens a perdu, à cause de ses affaires iraniennes, un contrat d’une valeur de 300 millions de dollars.

L’Allemagne est traditionnellement le plus grand partenaire de l’Iran. En 2008, les entreprises allemandes avaient livré pour 3,9 milliards d’euros en Iran. D’après des données de l’office allemand des statistiques l’exportation entre janvier et octobre 2009 a baissé, relativement à l’année précédente de 8,8 pour cent, à 2,91 milliards d’euros. Siemens est depuis 1868 à l’œuvre en Iran, quand il posait la ligne télégraphique de Londres aux Indes par l’Iran. »

La dernière aide de Siemens à l’Iran assiégé

« Siemens suit aussi, dans sa décision, l’assemblée générale où les actionnaires ont rejeté les affaires de l’Iran. La décision de mettre un terme aux affaires en Iran a déjà été décidée en octobre de l’an passé. Depuis aucune offre n’avait plus été offerte. Siemens a enfin fait un contrat de 500 millions d’euros avec le pays politiquement contesté. Il s’agit là du plus haut niveau du trust avec l’Iran. L’on a en même temps souligné qu’il ne s’agissait toujours que d’affaires civiles. C’est ainsi qu’on a livré des locomotives, de la technique médicale et des turbocompresseurs. Formellement le trust n’achèvera les relations de clientèle qu’au milieu de l’année. »

L’article du quotidien francfortois précise que les accords en cours seront nécessairement poursuivis, et mentionne par ailleurs une société portuaire hambourgeoise qui a fait savoir, il y a deux semaines, qu’elle n’aurait plus de relations d’affaires avec l’entreprise iranienne Tidewater. Et certaine filiale de cette société hambourgeoise a décidé aussi de prendre ses distances.

Il reste que le mouvement des affaires de Siemens en Iran a récemment encore, malgré les obstacles, atteint une valeur jamais atteinte de 500 millions d’euros avec ce pays pourtant stigmatisé par le milieu américanisé.

Le chantage américain sur la Royal Dutch Shell

« Dans les années passées », poursuit le quotidien francfortois, « les banques avant tout, et les firmes pétrolières se sont séparées de l’Iran, comme le trust français Total. La Royal Dutch Shell hollando-britannique s’est retirée, il y a quelque temps de l’ouverture d’un grand terrain de gaz iranien. L’entreprise craignait que les dommages possibles aux Etats-Unis fussent plus grands que les gains dégagés du projet d’extraction de gaz iranien. »

Nous constatons l’éternelle politique d’étouffement de l’Iran, et en même temps une contrainte des nations européennes traitées en ennemies par le « talon de fer » des Etats-Unis utilisant la pression financière, et employant surtout l’arme politique. La construction du métro de Téhéran a été ainsi abandonnée par la France, la Chine a dû se retirer devant les menaces américaines de rétorsion économique, mais enfin l’Iran a construit, comme eût dit le Président Mao, en comptant sur ses propres forces.

Michel Foucault avait-il donc vu juste en annonçant que l’irruption ou ce qu’il avait voulu intituler dans un article du Corriere della Sera du 26 novembre 1978 « la folie iranienne » était du jamais vu ?
« C’est l’insurrection d’hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous… C’est peut-être la première grande insurrection contre les systèmes planétaires, la forme la plus moderne de la révolte et la plus folle » [2]

Ce qui est souvent folie aux yeux des hommes est sagesse aux yeux de Dieu.

Pierre Dortiguier

1 février 2010

Notes

[127 janvier 2010, p.13

[2Michel Foucault, « Dits et Ecrits », Gallimard, tome II. 1976-1988, page 716

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