Geopolintel

Les Dollars de la terreur

Les États-Unis et l’islamisme

samedi 23 janvier 2010

Richard Labévière

Le pacte scellé à bord du Quincy marque une rupture décisive dans l’histoire des relations internationales de l’après-guerre. Plus rien ne sera jamais comme avant. En évinçant l’influence britannique, ce pacte installe durablement les Etats-Unis comme partenaire dominant dans le jeu proche-oriental, au détriment des Etats européens.

L’AMI AMÉRICAIN DU PALAIS DES NATIONS

« Les Etats-Unis comprirent très vite que la rébellion islamique était le secret du guêpier afghan dont les Russes ne se relèveront d’ailleurs pas. »
Alexandre Del Valle.

On l’a baptisé le « Bar du serpent » en raison de sa longueur sinusoïdale. Là, les délégués de 53 Etats membres et quelques centaines de représentants des grandes organisations non gouvernementales attendent la reprise d’une des ultimes séances de nuit qui verront la clôture de la cinquantième session de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, le 18 avril 1997. Depuis neuf ans, je suis assidûment ses travaux, non seulement parce que la Commission est le moment fort du travail des Nations unies à Genève, mais aussi parce qu’elle constitue un rendez-vous unique au monde de diplomates, de juristes, de représentants d’organisations non gouvernementales, de chefs de mouvements de libération, de militants des droits de l’homme, d’expertes et d’experts en tout genre…

Cette session confirme le traditionnel clivage existant entre les pays du Nord - mettant davantage l’accent sur les droits civils et politiques - et ceux du Sud - insistant plus volontiers sur le droit au développement. La Commission tire à sa fin, la journée aussi. Les dernières tractations des différents groupes et les négociations de la diplomatie de couloir s’achèvent, chacun estimant que le maximum a été fait et l’essentiel préservé… On se détend, sachant très bien qu’on ne change plus rien lorsque arrive le moment du vote d’un projet de résolution condamnant tel ou tel gouvernement, épargnant tel ou tel autre.

Comme chaque année, obnubilée par Cuba, la délégation américaine sait pourtant que, cette fois-ci, elle s’apprête à enregistrer un revers historique. Sa résolution qui condamne régulièrement avec succès le régime de Fidel Castro depuis plus de trente ans va, dans quelques minutes, être repoussée. Le premier conseiller de la Mission permanente des Etats-Unis auprès de l’ONU vient d’apporter à son ambassadeur le dernier décompte des intentions de vote : 19 pays contre 16 rejetteront le texte américain, les 18 restants s’abstiendront. Un triomphe pour le « Lider maximo », un camouflet pour l’Oncle Sam !

Au sein de la délégation américaine, l’atmosphère est à la résignation, à mi-chemin entre l’incompréhension et l’habituel ressentiment antieuropéen. Devant un double scotch, je sais que je peux approcher Greg 1, conseiller spécial pour le monde arabe. Arabisant très averti, il a travaillé comme analyste pour la CIA durant de nombreuses années. Et bien qu’il prétende n’avoir plus, aujourd’hui, aucun contact avec l’agence américaine de renseignement, il conserve la « culture de la grande maison ». « Certes, nous perdons la face sur Cuba, mais une fois de plus nous avons évité le pire à nos amis saoudiens, mis en examen dans le cadre de la procédure confidentielle… Pourtant, en matière de violation des droits fondamentaux de l’homme, les gardiens des puits de pétrole sont certainement plus à blâmer que nos vieux adversaires cubains… Business is business. »
Depuis une heure, la nuit est tombée sur le parc alentour dominant le lac Léman, que l’on surplombe à travers les grandes baies vitrées de la nouvelle aile du Palais des Nations. Je fais remarquer à Greg que la défense américaine inconditionnelle des intérêts saoudiens les amène, de fait, à couvrir les principaux commanditaires du terrorisme islamiste. « Un jour, ils finiront par vous vendre la corde pour vous pendre…

« C’est dans la théorie de Lénine », répond joyeusement Greg, qui, comme tous les anciens de Harvard, affectionne les références historico-idéologiques.
Pourquoi faire la même chose avec les islamistes égyptiens ?
Alors qu’il était activement recherché par toutes les polices d’Egypte et du Proche-Orient, comment le cheikh Omar Abdel Rahmane, guide spirituel des Gama’a islamiya, a-t-il pu tranquillement gagner les Etats-Unis ?

Officiellement diplomate, le conseiller politique de la Mission permanente des Etats-Unis auprès de l’ONU à Genève décroise les jambes et réajuste son blazer avant de faire tourner trois fois les glaçons de son verre :
« Mais le plus légalement du monde, cher ami, avec un visa d’entrée délivré par l’ambassade de mon pays à Khartoum où séjournait, à l’époque, le vieux cheikh aveugle ! » Greg s’interrompt pour maîtriser son effet. « Nous sommes toujours loyaux envers nos alliés. Parfois ce sont des fils de p…, mais ce sont nos fils de p… C’est le jeu ! Les Gama’a et leur guide spirituel nous ont donné un fameux coup de main contre les Soviétiques pendant la guerre d’Afghanistan. Quoi de plus normal qu’un petit renvoi d’ascenseur ? De plus, le Département d’Etat a considéré, à ce moment-là, que le vieux cheikh serait plus dangereux et nuisible s’il moisissait au Soudan. Cet échange de bons procédés ne fut qu’un moindre mal… »
L’attentat meurtrier contre le World Trade Center de New York aussi n’est qu’une ruse de l’histoire pour Greg, qui se demande - comme l’ont écrit nombre de mes confrères - si le cheikh Abdel Rahmane est bien le cerveau qui a commandité l’attentat.

Selon mes informations, ajoute-t-il, l’attentat du World Trade Center de New York a été préparé et exécuté par des activistes d’un groupe du « Jihad islamique » égyptien, cherchant précisément à casser les liens préexistants entre les Gama’a et l’administration américaine depuis la guerre d’Afghanistan.

Mais, désormais, la guerre d’Afghanistan est terminée. Le retrait de l’armée soviétique, puis la chute du mur de Berlin ont mis définitivement fin à la guerre froide, alors pourquoi persister à entretenir des liens avec la plupart des mouvements islamistes du monde entier, sinon pour d’évidentes raisons économiques ?

« Justement ! » sourit Greg avant d’être interrompu par la sonnerie indiquant la reprise de séance. Vidant d’un trait son verre avant de rejoindre son ambassadeur qui s’apprêtait à voter, comme trente autres délégations, contre le Soudan, accusé d’« exécutions extrajudiciaires et sommaires, d’arrestations arbitraires, de déplacements forcés de populations, de torture et d’esclavage », Greg me promet de poursuivre cette conversation, en me précisant simplement : « Cette connivence avec les islamistes est une vieille histoire. »

Cette « vieille histoire » - ô combien dialectique - peut être recomposée à travers trois moments critiques : la guerre d’Afghanistan, ou comment les Etats-Unis ont retourné l’islamisme contre l’armée soviétique ; la ruée vers le pétrole, ou comment les Etats-Unis ont favorisé l’islamisme pour garantir leurs besoins énergétiques ; la chute de la maison Nasser, ou comment les Etats-Unis ont canalisé l’islamisme contre les nationalismes arabes. Ces trois mouvements n’ont pas fini de produire tous leurs effets. La fin de l’affrontement Est-Ouest ne les a pas frappés d’obsolescence, mais elle a libéré des « guerres fluides » sur fond de mondialisation où tous les coups sont permis, notamment lorsque de grandes firmes américaines utilisent certaines factions islamistes comme chiens de garde de la nouvelle donne économique.

Quelques jours plus tard, Greg quittait la Mission des Etats-Unis auprès de l’ONU pour l’ambassade américaine d’un pays de la péninsule Arabique, afin d’y travailler sur un de ses dossiers préférés : la difficile succession du roi Fahd d’Arabie.

Nous reprendrons cette conversation interrompue un an plus tard, dans la capitale yéménite, lors d’une réunion internationale consacrée à la sécurité de la péninsule Arabique.

La discussion viendra naturellement sur les révélations de l’ancien directeur de la CIA, Robert Gates. Dans ses Mémoires 1, ce dernier reconnaît que les services spéciaux américains sont intervenus en Afghanistan aux côtés des moudjahidin locaux… six mois avant l’intervention soviétique ! Cette révélation sera confirmée au Nouvel Observateur 2 par Zbigniew Brzezinski qui, à l’époque, était conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité : « Oui, selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidin a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité gardée secrète jusqu’à présent est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques. »

Le décor est planté : la première guerre d’Afghanistan fournit la toile de fond de la dérive islamiste américaine.
En Afghanistan, les Etats-Unis reprennent la vieille recette qui leur a si bien réussi en Arabie Saoudite dans les années 30 : accommoder le tribalisme, le fanatisme religieux et les intérêts pétroliers…
La fin de la guerre froide et l’après-guerre du Golfe n’ont pas fait place au « nouvel ordre international » annoncé. La volonté américaine d’une maîtrise exclusive des questions de défense, d’énergie et du conflit israélo-palestinien a tourné court. Le respect du droit international et des droits de l’homme n’a pas progressé, le terrorisme n’a pas disparu et le monde a basculé dans la concurrence commerciale la plus folle qu’il ait jamais connue. Dans ce contexte de guerre économique où tous les coups sont permis, les Etats-Unis consacrent l’essentiel de leur politique étrangère à la conquête de nouveaux marchés.

Cette priorité donnée aux investissements commerciaux et financiers sur toute autre considération occupe une place centrale dans le dispositif politique qui instrumentalise les islamistes radicaux, sous-traitant l’influence américaine en Méditerranée, en Asie centrale et en Extrême-Orient. Ce dispositif, qui a fait merveille en Afghanistan durant la « guerre sainte » contre les communistes, a été inventé dans les années 30 en Arabie Saoudite.

Le pacte scellé à bord du Quincy entre le président Roosevelt et le roi Ibn Séoud échangeait déjà le pétrole contre la sécurité et la protection politique…
Désormais, Américains et Saoudiens joueront l’islamisme et toutes autres formes de fanatisme religieux contre les nationalismes arabes laïcs et progressistes. Aujourd’hui encore, les islamistes travaillent, consciemment ou non, à l’établissement d’une pax americana qui s’alimente d’une « libanisation » du monde.

La guerre d’Afghanistan offrira aux Etats-Unis une opportunité historique comme il ne s’en présente pas deux dans le siècle : dégonfler le spectre du « Grand Satan » américain conspué par les islamistes du monde entier depuis la révolution iranienne, afin de nouer avec ses ennemis d’hier une « nouvelle alliance » quasiment planétaire. Ce retournement inouï, que n’aurait jamais osé imaginer le plus facétieux des stratèges du Pentagone, ne signifie pas pour autant que les Etats-Unis pourraient désormais compter sur une « Internationale islamiste » organisée comme une espèce d’« Orchestre vert » susceptible d’intervenir de manière homogène et coordonnée en tous points de la planète.

Mon ami américain m’a toujours mis en garde contre ces deux idées fausses : celle d’un Komintern islamiste, qu’affectionnent tous les esprits de système, et le mythe très français d’une politique étrangère américaine compacte, espèce de « malin génie » des relations internationales. Sur ce dernier point, Greg, mais aussi plusieurs diplomates éclairés, ont usé leur science à expliquer qu’en matière de prise de décisions extérieures, l’exécutif américain fait plutôt figure de « millefeuille » indigeste : Maison-Blanche, Congrès, Conseil national de sécurité, groupes de pression, CIA, NSA, grandes firmes privées, etc.

Le plus petit dénominateur commun à ces différentes instances paraît davantage inféodé aux lois de la concurrence commerciale et à la conquête de nouveaux marchés qu’à la définition d’un nouveau projet wilsonien ou, inversement, à un ultime repli isolationniste concerté.
Donc pas de complot américain a priori, ni d’Internationale verte ! Après une de ses interventions à l’université de Vincennes, le géographe Yves Lacoste me fit à peu près la même recommandation :

« Bien que nostalgique de la Oumma, la communauté des croyants, le monde arabo-musulman n’est pas moins travaillé par des Eglises différentes, non seulement celles des divers islams sunnites ou chi’ites - ces dernières ayant d’ailleurs des clergés fort hiérarchisés -, mais aussi celles des multiples confréries dont les réseaux s’étendent en de nombreux pays. Il en est de même des différents groupes islamistes, qu’ils soient d’obédience sunnite ou chi’ite. En fait, il s’agit bien d’Eglises différentes, clandestines ou déjà reconnues selon les Etats, qui ont chacune leur réseau international, leurs lieux de culte, ou qui se disputent les plus importants 1. »
Cet indispensable état des lieux, qui devrait empêcher la résurgence de thèses « essentialistes » - selon lesquelles la nature même de l’islam, de ses textes fondateurs et de ses enseignements produirait inéluctablement les conditions de l’islamisme et du terrorisme - n’empêche pas pour autant de mettre en perspective les finalités, à court et plus long termes, de ces groupes islamistes.

« On sait que ces groupes entendent imposer comme seul code juridique la « charia », la loi coranique, à tous les Etats musulmans (ou considérés comme tels) », note Yves Lacoste 2, « et surtout, ils militent pour la réalisation d’un énorme projet géopolitique, le regroupement de tous les musulmans, un milliard d’hommes et de femmes, en dépit de leur très grande diversité linguistique et culturelle, dans un même ensemble politique. Il serait possible d’y rétablir l’autorité du califat (aboli par la révolution kémaliste en 1923) ou de le placer sous la direction d’un collège de docteurs, tout à la fois politiques et théologiens.
La volonté d’abolir les frontières (imputées au colonialisme européen) qui séparent les Etats musulmans les uns des autres n’est pas le seul aspect de la stratégie géopolitique des groupes islamistes. Ils entendent par ailleurs favoriser l’expansion de l’islam dans tous les pays, y compris dans ceux où il est présentement tout à fait minoritaire, et ils cherchent à s’opposer par divers moyens à l’intégration des musulmans émigrés et de leurs enfants dans des sociétés non musulmanes. » Réactivée à travers la « guerre sainte » d’Afghanistan, dans ses dimensions tant idéologiques que logistiques, cette double stratégie est entrée en concordance avec les intérêts des Etats-Unis d’Amérique.

Là aussi, gardons-nous d’une lecture mécaniste par trop rapide qui accréditerait l’existence d’un complot caché dont il faudrait dévoiler les rouages au grand jour… Nous verrons comment une « ruse de l’Histoire » a produit les circonstances d’une convergence d’intérêts que nous avons appelée « nouvelle alliance », contractée en Afghanistan.
Scellant la réconciliation de l’Oncle Sam avec les islamistes, cette « nouvelle alliance » est d’autant plus efficace qu’elle coordonne trois types de causalité différente. La première est la plus évidente, puisqu’elle reproduit classiquement les logiques d’affrontement de la guerre froide. Encore traumatisés par leur humiliante débâcle vietnamienne, et pour rendre aux Soviétiques la monnaie de leur pièce, les Américains attirent l’ours russe dans le guêpier afghan qui précipitera l’effondrement du camp communiste.

Interne au monde musulman, la deuxième causalité repose sur l’ancestrale confrontation entre l’univers sunnite et la minorité chi’ite. Gardienne des lieux saints de l’islam, l’Arabie Saoudite met tout en œuvre pour contrer l’influence iranienne grandissante depuis la révolution islamique de 1979. Aussi l’Iran et l’Arabie Saoudite se livrent-ils à une surenchère islamiste où l’on joue à celui qui incarnera l’avenir politique du « vrai islam » en soutenant tous mouvements susceptibles de faire progresser la « cause ». L’Iran s’est toutefois cantonné à des aides qu’il pouvait relativement contrôler, alors que les monarchies pétrolières donnaient et donnent encore sans compter, ni trop regarder… « L’aide aux mouvements islamistes », remarque Yves Lacoste, « provient d’une part de l’organisation Rabitat ul-alam al-islami 1, et d’autre part des consortiums de banques islamiques, dont Faysal Finance et Al-Baraka. Cette aide, amorcée dans les années 70, s’accéléra dans les années 80 avec l’aval des Etats-Unis qui l’utilisaient comme un antidote à la subversion communiste. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique et la guerre du Golfe, cette aide vise surtout à contrer l’influence de la révolution iranienne 1. »

Le Pakistan, enfin, cherche à saisir l’opportunité du conflit pour assurer son flanc ouest afin de concentrer l’essentiel de son potentiel militaire pour sa confrontation avec l’Inde, notamment au Cachemire. Avec l’aide du tout-puissant service pakistanais ISI (Inter Service Intelligence), les Américains arment et entraînent les factions islamistes les plus radicales, notamment celle du Pachtoune Goulbouddine Hekmatyar, au détriment du modéré Ahmed-Chah Massoud qui, lui, est tadjik. Avec l’aval des services américains, l’ISI a choisi de privilégier les Pachtouns parce que la même ethnie noyaute l’administration, l’armée et les services secrets pakistanais.
En 1989, lorsque les Soviétiques plient bagage, la « guerre sainte » contre l’infidèle tourne rapidement à l’affrontement ethnique. La guerre du Golfe augmente ces tensions. Hekmatyar, l’homme des Américains, choisit le camp irakien contre la coalition arabo-occidentale. Soucieux de perpétuer la solidarité pachtoune qui lui assure le contrôle de son flanc ouest, le Pakistan propose vite aux Américains une solution de remplacement.

L’ISI enrôle des milliers d’étudiants des « madrassas », les écoles coraniques de la région, en leur fournissant l’encadrement et la logistique militaire nécessaires à une nouvelle guerre sainte. Encadrés par le même tandem américano-pakistanais, les Taliban feront ainsi leur entrée sur la scène afghane, animés d’un puritanisme qui leur commande d’empêcher les femmes de sortir, les enfants de jouer au cerf-volant et les oiseaux de chanter… Ce rigorisme ravit les gardiens de l’orthodoxie wahhabite et rouvrira les robinets de l’aide financière saoudienne.

Ces étudiants en théologie, qui contrôlent désormais quasiment les trois quarts du pays, arrivent au moment stratégique où les compagnies pétrolières américaines confirment que cette zone d’Asie centrale entourant la mer Caspienne deviendra la région stratégique du prochain millénaire. Son sous-sol renferme des réserves énergétiques considérables, au moins aussi importantes que celles de la région du golfe Arabo-Persique.
Avec la fin de la guerre froide et malgré la disparition de la menace communiste, la « nouvelle alliance » avec les islamistes connaît ainsi un second souffle. Le calcul américain est simple : les routes énergétiques (gazoducs et oléoducs) de ce nouvel eldorado passeront fatalement par l’Afghanistan et les Taliban seront leurs gardiens. La convergence entre les intérêts américains et les islamistes survit donc à la chute du mur de Berlin, grâce et à cause du dieu pétrole.

La boucle est bouclée ! Par le pétrole tout avait, en effet, commencé. Spéculant sur la défiance que nourrissait la jeune monarchie saoudienne à l’encontre des vieilles puissances coloniales, c’est en 1933 que la Standard Oil of California obtint la première concession pétrolière sur toute la région orientale de l’Arabie Saoudite, contre le versement de 50 000 livres sterling-or, pour une période de soixante-six ans. Pour la même période, la compagnie américaine obtiendra en 1939 une nouvelle concession, l’ensemble représentant plus de 1 200 000 kilomètres carrés dans l’est du pays. Entre-temps, la Standard Oil of California s’est alliée à la Texaco pour constituer en 1944 un consortium baptisé Aramco (Arabian American Oil Company). En 1948, Mobil Oil (Socony) et la Standard Oil of New Jersey entreront à hauteur de 40 % dans l’Aramco, bouclant ainsi la constitution définitive de son capital. On n’insistera jamais assez sur l’importance du pétrole dans les options extérieures des Etats-Unis : « Nouvelle alliance », mais vieille histoire !

La Seconde Guerre mondiale a démontré l’importance vitale du pétrole pour le fonctionnement de l’économie de guerre des Alliés.
La hantise de l’état-major américain de voir s’épuiser ses réserves énergétiques avant la fin du conflit demeurera une des obsessions des responsables américains de l’après-guerre. L’économie moderne, redéployée à travers le plan Marshall, s’accompagnera de la poursuite de la guerre par d’autres moyens… Cet effort apparaîtra d’autant plus vital qu’Américains et Soviétiques viennent de se partager le monde en deux zones d’influence à la conférence de Yalta, le 4 février 1945. Obsession de guerre, obsession de paix, le pétrole s’impose alors comme un des éléments majeurs de l’économie des Etats-Unis. Les Américains, qui ne représentent aujourd’hui que 5 % de la population de la planète, consomment pourtant, à eux seuls, presque le quart de la production mondiale. La seule facture pétrolière contribue pour plus du tiers au déficit commercial américain ; le pétrole irrigue toujours l’infrastructure de l’économie du pays. La prospection, l’extraction, le transport, le raffinage et la distribution se traduisent en équations économétriques, devenues autant de questions domestiques, sinon de sécurité intérieure.

Mais autant qu’un « inconscient économique », le pétrole est devenu un « fait social total » de la société américaine. « Le secteur des transports absorbait en 1990 plus de 60 % de la consommation, dont 42 % pour les seules voitures particulières, qui bénéficient du prix de l’essence le plus bas du monde industrialisé 1. » Cette consommation génère un imaginaire quotidien, une véritable culture, facteur de fierté et d’unité nationale. Comme la conquête de l’Ouest, la maîtrise de cet « or noir » est vécue et médiatisée sur le mode de l’épopée d’une « nouvelle frontière » sans cesse repoussée. Elle produit sa légende, ses westerns et ses héros.

Au panthéon de ces « faiseurs d’Amérique », le président Roosevelt occupe une place originale et originaire, puisqu’il joue le rôle du père de la grande aventure pétrolière.
Quelques semaines avant la conférence de Yalta, le président américain avait lu avec la plus grande attention le rapport du sénateur Landis, consacré aux intérêts américains au Proche-Orient.
Capital, ce texte qui deviendra le manifeste de la Maison-Blanche en matière d’affaires arabes, préconise l’éclatement de la « zone sterling » et l’établissement de relations directes entre Washington et les pays arabes. De retour de Yalta, Roosevelt - qui fit escale en Egypte - demanda au consul américain à Djeddah d’organiser une rencontre avec le roi d’Arabie Saoudite. Celle-ci aura lieu le 14 février 1945, à bord du Quincy, un croiseur qui mouille dans le grand lac Amer entre Port-Saïd et l’embouchure du canal de Suez. C’est au grand connaisseur des mondes arabo-musulman et turc Jacques Benoist-Méchin que l’on doit le récit le plus circonstancié de cet entretien 2 qui devait mettre fin à un siècle et demi de chasse gardée de Sa Majesté britannique. Avec tous les honneurs dus à un chef d’Etat important, Ibn Séoud gravit la coupée du croiseur ancré au large de Djeddah. Une toile de mousseline blanche a été tendue sur le pont pour permettre au roi de dormir en plein air, durant la traversée de la mer Rouge.
Très sûr de l’effet que ce décorum ne manquerait pas d’opérer sur le vieux bédouin, Roosevelt lui tend les deux mains en lui lançant :
« So glad to meet you… Que puis-je faire pour vous ?

  • Mais c’est vous qui avez demandé à me voir, rétorque le vieux guerrier en ajoutant : je suppose que c’est vous qui avez quelque chose à me demander ! »

Après cette entrée en matière plutôt rugueuse, les deux hommes parlèrent plusieurs heures à l’ombre des pièces d’artillerie du pont supérieur. Le roi Ibn Séoud demeura inflexible sur le sort futur des juifs de Palestine. Roosevelt lui demandait d’admettre cet apport de population en lui faisant observer qu’il ne constituerait qu’un très faible pourcentage de la population globale du monde arabe. Le président américain revint deux ou trois fois à la charge sur des modes différents, mais se heurta chaque fois à un refus total et déterminé.
Pour essayer de détendre l’atmosphère, Roosevelt aborda un deuxième sujet : les besoins d’infrastructures portuaires du haut commandement américain dans le golfe Arabo-Persique. Le roi se fit plus conciliant, tout en sollicitant de nombreuses contreparties. Enfin, le président américain amorça la question la plus importante qu’il gardait pour la fin : le pétrole. Il voulait que le royaume accorde aux Etats-Unis le monopole de l’exploitation de tous les gisements découverts en Arabie Saoudite.
Ibn Séoud, qui avait soigneusement préparé l’entrevue, discutera âprement chacune des demandes américaines. Finalement, la discussion débouchera sur un accord baptisé « pacte du Quincy ».

Celui-ci s’articule autour de cinq thématiques qui font toujours référence :

1) La stabilité du royaume fait partie des « intérêts vitaux » des Etats-Unis. A lui seul, le royaume détient 26 % des réserves pétrolières mondiales prouvées à ce jour. Son importance comme fournisseur incontournable s’est imposée aux Américains durant la Seconde Guerre mondiale tandis que les autres sources d’approvisionnement étaient coupées par l’occupation japonaise. Optant traditionnellement pour une politique de prix modérés, le royaume garantit ainsi l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain. En retour, les Etats-Unis lui assurent une protection inconditionnelle contre toute menace extérieure éventuelle. En 1991, l’engagement américain dans la seconde guerre du Golfe constitue une spectaculaire illustration du « pacte du Quincy ». Ibn Séoud n’aliénait aucune parcelle du territoire. Les compagnies concessionnaires ne seraient que locataires des terrains. La durée des concessions serait de soixante ans. « A l’expiration des contrats, c’est-à-dire en l’an 2005, les puits, les installations et le matériel reviendraient en totalité à la monarchie. La prime versée au roi serait portée de 18 cents à 21 cents, pour chaque baril de pétrole exporté d’Arabie. La concession de l’Aramco (Arabian American Oil Company) serait étendue à un territoire couvrant 1 500 000 kilomètres carrés 1. »

2) Par extension, la stabilité de la péninsule Arabique fait aussi partie des « intérêts vitaux » des Etats-Unis. En effet, le soutien américain au royaume concerne non seulement sa qualité de fournisseur de pétrole à prix modéré, mais aussi celle de puissance hégémonique de la péninsule Arabique. Les Etats-Unis cogèrent ainsi la charge prioritaire de la « diplomatie arabe » de la maison Saoud : garantir la stabilité de la Péninsule et plus largement de l’ensemble de la région du Golfe. « Depuis le début de l’exploitation des premiers puits », précise un expert pétrolier, « l’Aramco, compagnie pétrolière gouvernementale américaine, assurait au royaume toutes sortes d’assistances juridiques, voire militaires, dans les contentieux opposant les Saoud aux autres émirats de la Péninsule. » S’effectuant sous d’autres formes, cette assistance est toujours d’actualité.

3) Un partenariat économique, commercial et financier quasiment exclusif continue à lier les deux pays depuis l’adoption du « pacte du Quincy ». Les Etats-Unis augmentent leurs achats de pétrole contre des livraisons d’armes américaines toujours plus conséquentes. Au lendemain de la guerre du Golfe, les Etats-Unis ont pu signer ainsi les contrats les plus importants - et ce sur des critères exclusivement politiques -, au détriment, bien sûr, des autres membres de la coalition anti-irakienne. Cette « préférence » américaine ne s’applique pas seulement au secteur de l’armement. On peut citer l’exemple du contrat de modernisation du réseau téléphonique saoudien, attribué à une firme américaine en 1994, sur un simple « coup de fil » du président Clinton, alors que d’autres partenaires étaient objectivement beaucoup mieux placés… En raison des pressions de l’administration américaine, le contrat de renouvellement des avions de Saudia Airlines en 1995 a donné une préférence infondée, tant sur le plan technologique que sur le plan économique, à Boeing et McDonnell Douglas. En retour, les experts estiment à quelque 350 milliards de dollars l’ensemble des fonds saoudiens - publics et privés - directement investis aux Etats-Unis, notamment en bons du Trésor américain. On peut aisément considérer que le royaume gère cette « préférence américaine » comme une « police d’assurance ».

4) La non-ingérence américaine dans les questions de politique intérieure saoudienne constitue le revers de la préférence américaine en matière économique, financière et commerciale. Habituellement si prolixe dès qu’il est question des droits de l’homme n’importe où dans le monde, l’administration américaine observe ici un mutisme autant gêné qu’absolu. « La plus puissante démocratie libérale du monde se trouve en effet alliée à une monarchie absolue de droit divin », commente un diplomate européen, « monarchie qui est, en matière sociale et politique, l’un des régimes les plus obscurantistes qui soient sur terre… »

Les Etats-Unis ne pourront pas faire l’impasse indéfiniment sur cette question qui risque à tout moment de mettre leur administration en porte-à-faux avec une opinion publique si prompte à s’enflammer au gré d’indignations médiatiquement sélectionnées. « En effet, la monarchie des Saoud n’est, aujourd’hui, guère plus défendable que ne l’était celle des Pahlavi en Iran, à la veille de la révolution islamique », ajoute le diplomate. A défaut d’être en mesure de fournir une réponse adéquate sur ce sujet sensible, l’administration américaine s’efforce de minimiser, sinon de nier, la question qui revient régulièrement en « procédure confidentielle » à la Commission des droits de l’homme de l’ONU. Par ailleurs, force est de constater que les grands médias américains, habituellement si attentifs à cette problématique, ne s’agitent pas beaucoup sur le dossier.

5) Seule zone d’ombre au « pacte du Quincy », la question palestinienne fixe une première limite au partenariat américano-saoudien. En effet, alors que le président Roosevelt n’avait pu arracher au roi Ibn Séoud son accord à une augmentation de l’immigration juive en Palestine, le royaume n’a jamais pu obtenir de Washington le moindre fléchissement à sa politique de soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël. Si l’administration américaine appuie totalement la maison des Saoud dans sa gestion hégémonique de la péninsule Arabique, elle ne lui laisse qu’une marge de manœuvre très réduite dans le processus israélo-palestinien. C’est pourtant dans l’étroitesse de cette marge que s’effectue le financement des mouvements islamistes.

La discussion porta ensuite sur la construction du Trans-arabian-pipeline, un tuyau de quelque deux mille kilomètres destiné à relier le gisement pétrolier du Hasa à un port de la Méditerranée orientale. Et Jacques Benoist-Méchin conclut que « malgré le tour un peu âpre que la conversation avait pris à ses débuts, Roosevelt et Ibn Séoud se quittèrent enchantés l’un de l’autre. Ils avaient tous deux l’impression d’avoir fait une excellente affaire ».
Excellente affaire, alliance indéfectible et « vieille histoire », le pacte scellé à bord du Quincy marque une rupture décisive dans l’histoire des relations internationales de l’après-guerre. Plus rien ne sera jamais comme avant. En évinçant l’influence britannique, ce pacte installe durablement les Etats-Unis comme partenaire dominant dans le jeu proche-oriental, au détriment des Etats européens. Enfin, il entérine un marchandage dont les modalités perdurent et serviront de modèle à d’autres accords de même type, notamment en Asie centrale.
Ce marchandage historique s’avérera lourd de conséquences : l’or noir contre la sécurité, la survie et la continuité d’une des dynasties religieuses les plus réactionnaires du monde et, qui plus est, gardienne des lieux saints de l’islam.

Cette dernière raison est, elle aussi, doublement stratégique : en contenant l’émergence des nationalismes arabes laïcs, cette protection permettra d’assurer la sécurité de l’Etat d’Israël. Ces deux impératifs peuvent pourtant sembler contradictoires. Nous verrons au contraire comment ils relient les deux versants d’un même processus où l’islamisme constitue une sorte de fil rouge. A bord du Quincy, le président américain et le roi d’Arabie Saoudite n’ont pas seulement conclu une « excellente affaire ». Ils ont noué aussi une indéfectible alliance qui les amènera, l’un et l’autre, ainsi que leurs successeurs, à devenir les vrais parrains de l’islamisme.

Richard Labevière a publié, entre autres, Éloge du dogmatisme - contre la société de consommation (éditions de l’Aire, 1989) et A demain Karl - pour sortir des Idéologies (Ramsay, 1991).

Les Dollars de la terreur - Les États-Unis et l’islamisme
(Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris)

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