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La politique arabe de la France en question

Jean Michel Vernochet

vendredi 31 juillet 2009

Il faut attendre le retour du Général De Gaulle en octobre 1958 à la tête de l’État pour parler de façon pertinente, après l’éclipse de la seconde Guerre mondiale et de la Quatrième République, d’un renouveau de la politique arabe de la France. L’Algérie devenue indépendante, débarrassé de cette hypothèque, De Gaulle entend ouvrir à la France les marchés d’échange et de coopération du Sud et de l’Est de la Méditerranée et lui assurer les approvisionnements pétroliers garantissant son indépendance énergétique.

Cependant, si cette politique méditerranéenne prend son essor en octobre 1962, c’est à tort que l’histoire retiendrait cette date comme point de départ du dessein franco-arabe incarné par De Gaulle. Hubert Védrine, patron du Quai de juin 1997 à mai 2002, dans le gouvernement de M. Jospin lors de la troisième cohabitation, écrit de façon fort critique que De Gaulle n’aurait eu véritablement de politique arabe que six mois avant de quitter les Affaires, faisant in fine commencer celle-ci sous Pompidou en 1969 avec la politique palestinienne.

Un tel jugement est à la fois une erreur et une injustice. De Gaulle trois mois avant l’avènement de la IVe République, le 3 juin 1944 devant l’Assemblée consultative d’Alger, donnait un aperçu saisissant de ce qui sera sa doctrine à partir de 1958 et celle de ses héritiers jusqu’à Jacques Chirac. Il développe dès cette date une vision qui annonce, d’ailleurs étonnamment, le futur partenariat euro-méditerranéen qui naîtra en 1995 à Barcelone : « Nous pensons qu’une sorte de groupement occidental, réalisé avec nous, principalement sur la base économique… pourrait offrir de grands avantages. Un tel groupement, prolongé par l’Afrique, en relations étroites avec l’Orient et notamment les Etats arabes du Proche-Orient qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts paraît pouvoir constituer un centre capital dans une organisation mondiale des productions, des échanges et de la sécurité ».

Cette ambition de construire un avenir commun franco-euro-arabe montre que dans son principe directeur, la politique arabe de la France ne saurait a priori être réduite à un simple jeu d’intérêts à court terme et qu’elle n’a pas seulement « une odeur de pétrole », comme pour ceux qui ont voulu la dénigrer. De Gaulle confiera à Paul Balta, de façon assez prophétique, juste avant de se retirer, que « De l’autre côté de la Méditerranée [existe] une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés... Si nous voulons, autour de cette Méditerranée construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle l’homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre ». C’est ce projet que vont porter ceux qui, parmi les dix-huit ministres des Affaires étrangères de la Ve République, reprendront à leur compte ce legs du gaullisme et au nombre desquels se détachent quelques grandes figures : Maurice Couve de Murville, Michel Jobert, Claude Cheysson, Dominique de Villepin…

Un dialogue de nation à nation

La politique étrangère de De Gaulle s’articule de manière générale autour d’une idée directrice, celle de l’indépendance nationale. Ayant su avec brio tourner la page de la tragédie algérienne, il demeure fidèle à sa position de 1945 et à son refus d’un monde bipolaire. Il veut en conséquence s’affranchir de la tutelle des États-Unis qui s’exerce sous couvert de l’Otan et du plan Marshall pour le volet économique. Dans ce dessein, De Gaulle engage la France sur la voie d’un retour à la puissance au moyen d’une politique de dissuasion tous azimuts, de grands chantiers : nucléaire civil, Concorde, Tgv… Il se retire en outre du commandement intégré de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Il lui faut aussi regagner au Proche-Orient le terrain perdu au profit des États-Unis et de l’Union soviétique après le désastre de Suez en 1956 et débarrasser la France de l’image négative récoltée dans cette aventure. Sa politique méditerranéenne va donc se comprendre essentiellement à partir de ce parti pris d’indépendance en gardant à l’esprit que la rive Sud de la Méditerranée offre à la France avec de réels débouchés économiques, cette profondeur de champ stratégique qui lui a toujours fait défaut.

Le courage politique dont fera preuve De Gaulle pour mettre en œuvre cette ambition, le placera finalement en porte-à-faux dans le jeu complexe des alliances et le contexte de la Guerre froide. La mise sous embargo des ventes d’armes à destinations des belligérants lors de la guerre israélo-arabe de juin 1967 fut à l’évidence un coup d’éclat. Le 2 juin 1967, trois jours avant le début des hostilités, De Gaulle réaffirmait que « la France n’est engagée à aucun titre, sur aucun sujet, avec aucun des États en cause. En conséquence l’État qui le premier et où que ce soit emploierait les armes n’aurait ni son approbation ni à plus forte raison son appui ». Position tranchée qui n’est pas sans rappeler, le discours de Dominique de Villepin réaffirmant devant le Conseil de Sécurité l’attachement de la France au respect de la légalité internationale, cela quelques semaines avant l’invasion de l’Irak.

Dialectique du « non–alignement »

Cette prise de position de la part du chef d’État valut à la France un prestige dont on eut peu idée à Paris. En l’occurrence, la France n’était pas seulement perçue comme la patrie des droits de l’homme mais aussi comme porteuse d’un message inédit dans le monde occidental.Une « certaine idée de la France » s’est alors imposée au monde arabe qui ne s’est aujourd’hui toujours pas effacée et qui a donné à la politique arabe de la Ve République le support dont elle avait besoin. La fermeté de la politique gaulliste en faveur de la primauté du droit des nations, constitue en effet une sorte d’exception, dans le difficile dialogue Nord-Sud. À telle enseigne que Boutros Boutros Ghali, quelques années plus tard, vice-ministre des Affaires étrangères de l’Egypte, voulut voir dans la politique française une voie ou un moyen d’échapper à la logique des blocs et dans la langue française « une langue de non alignement ».

Dans le camp atlantique, cette attitude en contrepartie entacha durablement la politique arabe de la France suspecte de n’être pas aussi fidèle à ses alliances qu’elle le devrait. On en a encore vu les effets récemment dans la tempête politico-médiatique qui a secoué l’Amérique après le refus franco-allemand de cautionner l’offensive contre l’Irak. Il a fallu attendre l’automne 2004, avec la rédaction, à l’initiative de la Présidence française – rappelons qu’en France la politique étrangère est conduite par les présidents de la République, le Quai d’Orsay n’étant que l’instrument de son exécution – de la Résolution 1235 enjoignant à la Syrie de se retirer du Liban, pour que se manifestes de nouvelles convergences déjà en germes dans les dossiers afghan, iranien et soudanais.

Renversement d’alliances

Nombre d’observateurs arabes ont interprété ce rapprochement sur la question libanaise comme un renversement d’alliance. Il s’agit plutôt du nième épisode du jeu de bascule imposé par l’impérieuse nécessité de se plier aux règles imposées par le jeu des alliances et le poids respectif des États. Claude Cheysson, ministre des Relations extérieures de MM. Mauroy et Fabius de mai 81 à décembre 84, notait avec un zest d’amertume "La France n’a plus guère eu de politique arabe après 1985. Ce n’est qu’avec Jacques Chirac qu’elle en a de nouveau une ». L’explication à cette phrase se trouve dans le fait que le souci de M.Mitterrand n’a jamais été de conduire une politique nationale à l’instar de De Gaulle. Politique qui trouvait son interface naturel dans les États et la nation arabe.

Jacques Chirac devenu chef en 1995 ravive en effet autant que faire se peut cet héritage gaulliste laissé quelque peu en déshérence d’une cohabitation à l’autre. Avec réelle constance, la France s’efforce de maintenir, défendre et renforcer sa position et son influence dans un monde arabe traversé de crises récurrentes, mais aujourd’hui elle doit le faire avec une latitude moindre dans le cadre de la construction européenne. Une Union où 17 pays sur 25 sont membres de l’Otan et comme tels sensibles aux desiderata d’une administration américaine elle-même engagée dans un projet surdimensionné d’unification d’un espace allant du Maroc au Pakistan. Paris peu ou prou, ne pouvant pas ne pas tenir compte des choix de ses partenaires, l’Europe limite en soi à sa marge de manœuvre. Dont acte !

Certes, l’assassinat à Beyrouth en 1981 de l’ambassadeur Louis Delamare puis en 1983 l’attentat contre l’immeuble du Drakkar où étaient stationnés des soldats français sous mandat des Nations Unies, contribuèrent Paris à s’effacer devant les États-Unis après 1985. Effacement tout relatif puisque la France entretient des relations suivies avec Bagdad qu’elle soutiendra, tout comme Washington pendant les huit années de la guerre qui l’opposera à l’Iran. L’éclipse du jeu Français au Liban aura été en fait de courte durée puisque les accords de Taëf en 1989 mettant fin à quinze ans de guerre civile libanaise, sont signés sous les auspices de la Ligue Arabe mais avec le parrainage de Washington et Paris qui du même coup admettent explicitement la Pax syriana et l’occupation du Liban.

Déjà en 1991, la France par un opportun renversement d’alliance au détriment de Bagdad, se coalise avec les États-Unis dans la première guerre du Golfe. Elle n’en retirera pas pour autant le bénéfice politique escompté. C’est la Communauté européenne et non la France, membre permanent du Conseil de Sécurité, qui sera conviée par les présidents Bush et Gorbatchev le 30 octobre 1991 à la conférence de Madrid. De cette façon, l’engagement de la France aux côtés des États-Unis en 1991 – comme en 1999 contre la Fédération de Yougoslavie, en 2001 en Afghanistan – et en 2004 sur la question libanaise, ne doit pas masquer que dans ce cas la dialectique diplomatique constitue aussi une expression de la volonté française de garder une place sur la scène internationale tout en décidant de la gestion autonome de ses intérêts dans son entourage méditerranéen.

L’autonomie des choix et la fidélité aux principes

Jacques Chirac est élu président en 1995, le 21 août 1998 Bill Clinton frappe l’Émirat islamique d’Afghanistan et la République du Soudan. Condamnant fermement le terrorisme, Paris se contente cependant de « prendre acte », c’est-à-dire sans approbation des moyens utilisés par la Maison-Blanche. Pareillement, favorable aux droits du peuple palestinien, la France ne reçoit pas Yasser Arafat alors même qu’elle a assuré en 1982 son départ de Beyrouth, mais elle accueillera dans ses services hospitaliers le président de l’Autorité palestinienne peu avant son décès.

Aujourd’hui, alors que l’intérêt vital de la France réside dans l’essor économique du Maghreb afin alléger la pression démographique exercé par l’immigration, Paris s’y heurte à l’influence croissante des États-Unis. On vient ainsi de voir Mme Rice, quelques jours après l’échec d’un projet de traité d’amitié franco-algérien, venir battre en brèche la diplomatie française à Alger même en exhumant un traité conclu en 1795 entre la régence turque et le gouvernement américain ! La présentation juin 2004 de l’Initiative Grand Moyen-Orient au sommet de l’OTAN à Istanbul préludait aux discussions actuelles avec le Maghreb, l’Otan sans frontières prenant le pas sur le partenariat et le co-développement prévus à Barcelone. L’américanisation de la Méditerranée est donc aujourd’hui la question à laquelle Français et Européens doivent, ensemble ou séparément, apporter une réponse.

Paris, n’ayant pas la capacité de s’opposer frontalement à l’influence atlantique, n’a en fin de compte d’autre choix que de se placer, en certaines circonstances, dans son sillage. Ceci pour ne pas se voir exclue d’un jeu où elle ne peut, par la force des choses, n’être qu’un acteur subsidiaire même si elle conserve par ailleurs une réelle capacité à jouer un rôle majeur quand elle se refuse par exemple à légitimer une invasion. Attitude à laquelle les événements donneront raison quelques mois plus tard.

Position s’accompagnant nécessairement de rééquilibrages subtils et qui sont donc la clef d’une politique arabe maintenue pendant près d’un demi-siècle. Cette continuité, contre vents et marées, s’est accompagnée d’évidentes contradictions et de retournements spectaculaires. Ainsi, en 2002, à Beyrouth le chef de l’Etat français développait devant le Parlement une analyse qu’il démentira deux ans plus tard : « La paix ne sera globale, juste et durable que si elle inclut le Liban et la Syrie, et si elle apporte une solution équitable à la question des réfugiés palestiniens, une solution qui tienne compte des intérêts du Liban. C’est la position constante de la France. Dans le même temps, l’évolution vers cette paix tant souhaitée permettra au Liban et à la Syrie d’harmoniser leurs relations et de mener à terme le retrait complet des forces syriennes de votre pays, conformément aux accords de Taëf ». Mais l’année suivante Bagdad tombait et la donne géopolitique de la région et du monde avait radicalement changé, l’Initiative Greater Middle East était en route et Paris, comme Berlin, devait s’en accommoder et adapter sa politique en conséquence.

En 2002, Hubert Védrine s’adressant à la presse notait : « Je ne sais même pas ce que c’est que la politique arabe. Il y a trente-six politiques arabes. Vous ne pouvez pas avoir la même politique arabe avec l’Iraq, le Maroc, le Liban et l’Egypte. Il y a toutes sortes de situations. Le conflit du Proche-Orient est encore autre chose… ». En ne s’inscrivant pas dans la continuité d’une tradition, M. Védrine ne pouvait qu’exprimer un scepticisme que Dominique de Villepin démentira un an plus tard au Conseil de Sécurité. Certes, en raison de sa vocation méditerranéenne, la France ne peut que conduire dans la longue durée une politique arabe fidèle à des principes intangibles parce que gravés à la fois dans la géographie et dans l’histoire d’une civilisation commune.

Jean Michel Vernochet est politologue ancien journaliste du Figaro et écrivain.

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