Taxer le capital. Un sujet qui alimente les conversations et auquel tous les partis politiques belges accordent une place dans leurs programmes.
On dit que c’est nécessaire, que c’est impraticable, que ça a été tenté mais que ça n’a jamais fonctionné, que c’est mauvais pour l’économie, que c’est bon pour l’économie, que ça résoudra la dette nationale, que cela fera émigrer les riches, que cela signifie plus d’impôts alors qu’il en faut moins… Il semble que tout ait déjà été dit. Pourtant, nous aimerions ajouter l’opinion d’un groupe qui se prononce moins souvent sur ce sujet : les personnes qui tirent une (grande) partie de leurs revenus du capital plutôt que du travail, et qui pensent que la différence de taxation entre les deux est injuste.
Qu’est-ce qui rend ce point de vue particulier ?
Outre le fait que le système joue clairement en notre faveur, cela vient probablement de la position privilégiée à partir de laquelle nous pouvons observer ce « système » et ses dynamiques. Et ce que nous voyons depuis cette position, c’est un mécanisme qui, d’une part, ne valorise pas le travail et, d’autre part, est néfaste pour notre vivre-ensemble.
Le travail est sous-évalué
En tant que personne fortunée, vos revenus, ou une partie d’entre eux, ont d’autres sources qu’un salaire pour un travail effectué. Ils proviennent, par exemple, de dividendes d’actions, de locations immobilières ou de plus-values sur un portefeuille personnel auprès d’une banque (privée). Des revenus qui nécessitent peu de travail mais un investissement initial. Pour les dividendes, l’impôt total est encore proche de celui sur le travail, mais pour les deux autres, on est très loin du compte. Ceci n’est pas un phénomène purement belge – l’OCDE a rapporté en 2023 que c’est le cas pour presque tous ses membres – mais quelle que soit la manière dont on l’envisage, le capital est systématiquement moins taxé que le travail dans notre pays. L’argument classique selon lequel le capital a déjà été taxé dans un premier stade – quand on l’a « gagné » – perd de sa force lorsque l’on sait que le capital hérité des grandes fortunes a dépassé pour la première fois l’an dernier le capital autogénéré. Selon une étude de la banque UBS, c’est d’ailleurs une tendance qui se poursuivra dans les années à venir.
Comment est-ce compatible avec une société où l’importance du travail est constamment soulignée ?
Pourquoi n’est-ce pas plus un point d’attention chez les hommes et les femmes politiques qui ne cessent de parler de la promotion et de la valorisation du travail ?
Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. L’une d’entre elles est qu’en Belgique, comme dans le reste du monde, les « 1 % » ont une dose d’influence inversement proportionnelle à leur nombre. Une fois que vous appartenez à ce groupe, vous avez presque automatiquement plus d’occasions de vous adresser directement ou indirectement aux décideurs politiques. Autrement dit : les (super)riches, on les écoute.
Et comme on les écoute, le moment est peut-être venu de répéter ceci : en tant que fortunés, nous sentons bien que la charge fiscale ne repose pas sur nos épaules, et nous voyons combien il est plus facile de faire fructifier les revenus du capital que les revenus du travail.
Mauvaise nouvelle pour tout le monde
Le journal De Tijd a estimé qu’en 2021, les Belges les plus riches avaient confié 483 milliards d’euros (!) à des gestionnaires de patrimoine (banques privées). Cet argent est investi pour « surperformer l’inflation », c’est-à-dire pour continuer à croître à long terme. Gérer son patrimoine n’a rien de nouveau, et l’épargne et l’investissement sont nécessaires et importants, mais une telle accumulation élargit aussi le fossé entre les riches et les pauvres, et il arrive un moment où ce qui est avantageux pour certains devient désavantageux pour tous.
Sur ce fossé grandissant, l’histoire nous apprend au moins deux choses, décrites en détail par Walter Scheidel dans The Great Leveler. Premièrement, qu’il est presque impossible de l’éviter, et, deuxièmement, que la persistance de cette dynamique conduit finalement à une remise à zéro brutale qui s’accompagne toujours d’une violence extrême, comme celle des guerres mondiales et des révolutions.
Si nous voulons éviter cette dernière, ce qui se doit d’être notre objectif, il est essentiel de trouver les moyens de corriger cette dynamique. Or, la fiscalité actuelle fait le contraire en la renforçant.
Certains membres des « Millionaires for Humanity » ont hérité de leur fortune, d’autres sont des entrepreneurs prospères. Tous ont bénéficié de systèmes d’éducation et de soins de santé bien financés. Tous sont convaincus que l’inégalité croissante dans le monde n’est pas seulement un problème pour ceux qui sont du côté des « perdants », mais qu’elle est en fin de compte nocive pour tout le monde. Nous pensons qu’une société saine a besoin d’un niveau sain de fair-play et, depuis notre position privilégiée, nous voyons très clairement que les règles du jeu ne sont actuellement pas fair. Elles sont néfastes pour le tissu social, et la polarisation politique dans des pays encore bien moins égalitaires montre qu’elles mettent également en danger la démocratie.
Pas besoin de mesures radicales pour atténuer ce fossé grandissant et rendre le système plus équitable. Les possibilités sont nombreuses, mais notre message aux décideurs politiques est très simple : tenez moins compte de nous et rendez les choses plus équitables, en taxant davantage le capital et moins le travail.
Et dites que ce sont des riches qui vous l’ont dit.













