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Rothschild et le pétrole iranien en 1973

dimanche 15 mars 2026

Un ancien chef des services secrets britanniques a cherché à conclure un accord pétrolier secret avec l’Iran pendant la crise énergétique
L’ancien directeur du MI6 a rencontré le Shah à Téhéran en 1973 afin de garantir l’approvisionnement en pétrole iranien du Royaume-Uni après que les États arabes eurent imposé un embargo à la suite de la guerre de 1973

Des documents récemment déclassifiés révèlent qu’un ancien directeur des services secrets britanniques (MI6) a tenu une réunion top secrète avec le Shah d’Iran afin de conclure un accord pétrolier spécial au plus fort de la crise énergétique déclenchée par l’embargo imposé par les États arabes après la guerre israélo-arabe de 1973.

Sir Dick White était accompagné à Téhéran par Sir Shapoor Reporter, un agent iranien du MI6 qui avait joué un rôle de premier plan dans le coup d’État, soutenu par les services de renseignement américains et britanniques, qui avait rétabli le shah sur le trône du Paon deux décennies plus tôt.

Reporter et White ont rencontré le Shah en tête-à-tête dans sa résidence privée au début de cette mission secrète de trois jours, le 10 décembre 1973.

Les producteurs de pétrole arabes avaient imposé un embargo en octobre 1973 pour punir l’Occident d’avoir pris le parti d’Israël dans la guerre contre une coalition arabe, provoquant une crise pétrolière qui a secoué l’économie mondiale.

Le prix du pétrole a grimpé en flèche, ce qui a contribué à déclencher un krach boursier, une inflation galopante et un taux de chômage élevé au Royaume-Uni. Les syndicats ont exigé des hausses de salaires pour faire face à la hausse des prix, ce qui a conduit à un affrontement avec les mineurs, et en décembre, le gouvernement a introduit des mesures de « semaine de trois jours » pour limiter la consommation d’énergie.

Selon les documents rendus publics jeudi, lors des réunions de Téhéran, White « a exposé la grave situation énergétique dans laquelle se trouvait désormais le Royaume-Uni en raison de l’interdiction des heures supplémentaires imposée par les mineurs et d’autres difficultés liées au travail », qui, selon lui, aggravaient les problèmes posés par l’embargo pétrolier arabe.

Cette réunion, dont seule une poignée de personnes à Whitehall avait connaissance, a été proposée par Lord Rothschild, descendant de la famille de banquiers, ancien officier du MI5 pendant la guerre et directeur du groupe de réflexion du gouvernement conservateur d’Edward Heath, le Central Policy Review Staff, comme le révèlent des documents conservés aux Archives nationales.

Rothschild a eu l’idée de cette réunion après avoir été approché par Reporter. L’ancien agent du MI6 a suggéré que la Grande-Bretagne pourrait obtenir des approvisionnements supplémentaires en « pétrole brut iranien en quantités importantes ».

Reporter avait joué un rôle clé dans le coup d’État conjoint du MI6 et de la CIA qui a renversé Mohammad Mosaddegh, le Premier ministre iranien élu en 1953, et consolidé le pouvoir du shah Mohammad Reza Pahlavi.

Le MI6 et la CIA ont ourdi ce coup d’État après que Mosaddegh eut nationalisé l’industrie pétrolière iranienne en 1953. Rothschild, qui se décrivait comme un « vieil ami » du Shah, avait prévu de diriger la mission secrète à Téhéran, mais il est tombé malade.

Dans une note secrète adressée au secrétaire du Cabinet, Sir John Hunt, Rothschild écrivait : « J’ai suggéré au Premier ministre que Sir Dick White, que le Shah connaît très bien et avec lequel il entretient d’excellentes relations, me remplace. »

Rothschild a ajouté : « Sir Shapoor Reporter avait manifestement pris grand soin de donner à cette visite les meilleures chances de succès. »

White a dirigé le MI6 de 1956 à 1968. Il était à la tête du MI5, l’agence de renseignement intérieure britannique, au moment du coup d’État iranien, mais s’intéressait de près à l’Iran depuis qu’il avait servi au Moyen-Orient pendant la Seconde Guerre mondiale.

À la suite de la première rencontre entre Reporter, White et le Shah, la délégation britannique lors des réunions suivantes était composée de White, Reporter, William Waldegrave, membre de la cellule stratégique de Heath au 10 Downing Street, et John Silcock, de la banque NM Rothschild & Sons.

Des représentants de la Compagnie nationale iranienne du pétrole (INOC) accompagnaient le Shah. Selon les documents, les deux parties ont convenu que la visite et les discussions « seraient traitées comme top secret ».

Le Shah aurait « exprimé sa compréhension face aux difficultés du Royaume-Uni et s’est montré optimiste quant au fait que le cadre de bonnes relations existant désormais entre l’Iran et le Royaume-Uni faciliterait la mise en place d’un accroissement des livraisons de pétrole iranien vers le Royaume-Uni ».

Au terme de ce qui est décrit comme trois jours de « discussions intensives », les grandes lignes d’un accord ont été établies. La Grande-Bretagne « emprunterait » des quantités de brut iranien à payer ultérieurement et l’Iran prendrait une participation dans au moins une raffinerie britannique.

Il n’en est rien sorti, en partie, selon les documents, parce que la menace d’une aggravation de la pénurie de pétrole ne s’est pas concrétisée, et en partie parce que, à l’insu de Rothschild, Peter Walker, secrétaire au Commerce et à l’Industrie du gouvernement Heath, menait des pourparlers séparés avec la compagnie pétrolière nationale iranienne, brouillant ainsi les pistes.

Walker n’était pas au courant de la visite de White à Téhéran, dont seul un membre du cabinet, outre Heath – le ministre de la Défense, Lord Carrington –, avait été informé.

Ces documents révèlent que de hauts responsables des services de sécurité et de renseignement britanniques tenaient à tirer profit de l’héritage laissé par le soutien qu’ils avaient apporté au Shah, notamment en le remettant sur le trône après un coup d’État sanglant.

Le rôle de la Grande-Bretagne dans le coup d’État contre Mossadegh occupe toujours une place prépondérante dans les manuels d’histoire iranienne contemporaine, notamment ceux antérieurs à la révolution de 1979 qui a renversé le Shah et conduit à la création de la République islamique.

Middle East Eye

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