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Gaza, la mort en son jardin

vendredi 18 juillet 2014

Entre le moment où cet article a été rédigé et celui où il a été mis en ligne, quelques heures à peine après la destruction en vol d’un appareil des Malaysia Airlines assurant la liaison entre Amsterdam et Kuala Lumpur, une opération terrestre israélienne contre la bande de Gaza a été lancée… Choix d’opportunité destiné à masquer la brutalité d’une offensive dont les contours politiques et militaires restent mal définis. Cette troisième offensive sur Gaza depuis le 27 décembre 2008, a déjà fait, après dix jours de raids aériens, 240 morts et deux milliers de blessés. Cela sous prétexte de réduire, à nouveau et durablement, le « pourvoir de nuisance du Hamas » ! Reste que la stratégie dit de lutte antiterroriste du parti au pouvoir à Tel-Aviv, le Likoud, semble de plus en plus incohérente alors que dans le même temps, malgré la multiplication de déclarations triomphales, le bouclier anti-missiles dit « Dôme de fer » financé à grands frais par les contribuables américains, montre ses limites démontrant qu’il relève en grande partie d’un piteux bluff géopolitique.

Lorsque le colonel Kadhafi menaçait les révoltés de Benghazi d’un « bain de sang », le Conseil de Sécurité des Nations Unies votait aussitôt une Résolution instituant une zone d’exclusion aérienne [1]. L’Otan via la France , le Royaume-Uni et l’Italie se précipita pour faire appliquer la décision. Au demeurant l’interdiction de vol se transforma rapidement en destruction des appareils libyens au sol (et non en vol) et des matraquages de forces terrestres interdites par le fait du prince, elles, de circuler. Personne n’y trouva rien à redire, le bain de sang était passé du bon côté, du côté démocratique.

Plus près de nous, quand les forces aériennes de M. Porochenko pilonnent les villes rebelles de l’Est et du Sud de l’Ukraine, les bulletins d’information préfèrent concentrer leur attention sur les drames de colonies de vacances et la qualité déficiente des eaux de boissons. C’est un choix. Le choix d’informer. L’on sait par la bande que les morts civils sont nombreux, broyés sous leur maison, écharpés par les éclats d’obus, mais nulle image ne vient troubler la paix des chaumières et les retransmissions du Tour de France. Pourquoi les journalistes assez casse-cou pour rejoindre les théâtres d’opérations syriens en franchissant illégalement les frontières depuis le Liban, la Jordanie, la Turquie, ne se risquent-ils pas de la même façon dans le Donbass. Oui pourquoi ? Les indépendantistes russophones seraient-ils moins intéressants que les mercenaires ou les djihadistes sanguinaires d’al-Nosra combattant au nord de la Syrie ? On n’ose le croire ! Les journalistes sont des gens prêts à sacrifier leur vie pour nous procurer une bribe de vérité c’est bien connu. Mais il est tout aussi formellement établi que les insurgés luttant contre l’État laïque de Damas, sont des rebelles fréquentables, dignes d’intérêt, que ce que ne sont pas d’horribles russophones soutenus par l’odieux Poutine lequel n’aime pas, c’est tout dire, les « Pussy Riot » [littéralement « chattes en insurrection »] ni les manifestations ostentatoires de la gay pride. L’affaire est entendue, les gens du Donbass n’ont que ce qu’ils méritent et à ce titre pas plus que le minimum syndical de temps d’antenne.

Idem pour les Palestiniens de Gaza pilonnée. Car plutôt que de voir des cadavres extraits de ruines fumantes, n’est-il pas plus intéressant, comme l’a si finement compris cette journaliste de France Inter, d’interroger cette baigneuse qui s’était vue contrainte par de sirènes hurlantes de quitter jambes à son cou la plage de Tel-Aviv où elle se prélassait pour se réfugier dans le premier abri venu. C’est que des roquettes missilières envoyés par les terroristes du Hamas – dont le chef Khaled Mechaal réside à Doha, capitale du Qatar, ce grand allié et ami de Washington, Londres et Paris – s’apprêtaient dégringoler nonobstant le Dôme d’acier censé protégé les quidams. La radio publique hexagonale nous conviait donc opportunément par ce reportage hors norme à prendre toute la mesure du drame vécu par des baigneurs innocents obligés d’abandonner leur plage de sable tiède.

Une presse qui détaille très complaisamment l’arsenal des terroristes gazaouis, jusqu’à un drone qui aurait pu contenir des explosifs, intercepté ce 14 juillet. Mais qui oublie de détailler la puissance destructrice des howitzer israéliens, ces terrifiants obusiers de 155 dont les projectiles ont une portée de 50 km, ou celle des F16, des hélicoptères et des drones d’attaque qui s’acharne actuellement sur la ville concentrationnaire de Gaza. Ville ceinturée de toutes parts par d’impressionnantes défenses et maintenant réduite à l’état de polygone de tir où croupit une population sans beaucoup d’espoir ni d’avenir.

Mais tout se dit et se raconte dans nos médias à front renversé. Comme si, au contraire de ce que nous avons sous les yeux, les agresseurs étaient les assiégés et non les assiégeants. Comme si l’attaquant était la vraie victime… tout en disposant d’une force de frappe incommensurablement plus létale que les défenseurs, avec leurs dérisoires pétards de quatorze juillet. Des monstres sans âme terrorisant un malheureux peuple pacifique… Bilan : 715 roquettes tirées depuis le début des hostilités sans faire de victimes, dont 160 seulement ont été interceptées [lepoint.fr14juil14].

Ici, la capacité rhétorique dans l’inversion du réel - ou à le traficoter - est ici proprement stupéfiante et proportionnelle à la puissance de feu de l’assaillant. Au reste à travers ces chiffres l’on voit bien que le bouclier anti-aérien d’Eretz Israël est une passoire… et un mythe médiatique. Que dans ces conditions, les mauvais pasteurs du peuple judéen, ceux qui ont déclenché le feu du ciel sur des populations qui n’en peuvent mais, devraient bien se garder de pousser si haut leurs cris d’orfraies… parce qu’un jour – peut-être pas si lointain - pourrait arriver où cet État orgueilleux et trop sûr de lui, pourrait devoir faire face à un véritable déluge – meurtrier cette fois - de missiles venus du Sud Liban. Ce jour-là Israël pourra effectivement se lamenter de subir un orage d’acier quand son système de défense antiaérien aura montré ses limites, lesquelles seront vite atteintes car immédiatement saturées.

À ce sujet, en expédiant ses roquettes sur Israël, le Hamas envoie un message que les dirigeants de Tel-Aviv seraient bien avisés d’entendre, en substance « nous pouvons le faire ». D’ailleurs le cabinet israélien de Sécurité ne vient-il pas d’annoncer qu’il acceptait la proposition de trêve présentée par le Caire ce 14 juillet. Reste que le Hamas veut un « règlement global » de la crise [2] . Là encore, comme en novembre 2012, lors de l’Opération Colonne de Nuées [alias Pilier de défense], et alors qu’à cette heure la situation se dégrade dangereusement à l’Est de l’Ukraine [3], l’on peut compter sur Washington pour faire les concessions nécessaires à son allié israélien pour espérer ramener un semblant de paix en Palestine.

Dans le Mundial du carnage l’État hébreu, se place donc très en tête de la Coupe. Menant en fin de partie après une semaine de frappes (avant d’éventuelles prolongations et avant que le Secrétaire d’État américain John Kerry n’ait utilement bougé sa carcasse… en allant par exemple taper du poing sur le bureau du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou) par 180 morts contre zéro [4] . Enfin si, une ! Une malheureuse femme affolée par les sirènes est décédée après avoir glissé en sortant de sa douche. Dix, douze mille morts en une décennie. La Seleçao gazaoui encaisse également 1132 blessés. Il est vrai que M. Netanyahou accuse le Hamas d’utiliser « la population comme un bouclier humain ». Il est aussi vrai que Tsahal – guerre humanitaire oblige - envoi des twitts aux habitants des maisons qui vont être bombardées. Encore faudrait-il que l’avertissement ne précédât pas les bombes de seulement quelques dizaines de secondes. Ce serait d’ailleurs mieux pour le crédit que l’on souhaiterait pouvoir accorder à l’assaillant israélien. Bref, le rapport des dégâts collatéraux parle de lui-même, la dissymétrie des chiffres est éloquente, pourtant les commentateurs préfèrent renvoyer dos à dos agresseurs et victimes [5].

Ce qui amis le feu aux poudres en mettant mis fin à la trêve conclue en 2012, mais qui surtout a donné le prétexte à Israël d’aller casser du Palestinien en Cisjordanie et à Gaza, est la mort le 12 juin de trois jeunes hébreux enlevés à proximité d’Hébron. Assassinat vraisemblablement perpétré par des voyous censés être proches du Hamas. Crime qui vit en retour un adolescent palestinien brûlé vif – ses bourreaux lui firent avaler de l’essence à laquelle ils mirent ensuite le feu. Mais Tel-Aviv eut été bien inspirée de ne pas surdramatiser un fait divers pour en faire un mobile de guerre. Car au total le prix à payer pour Israël va et ira croissant d’opérations foireuses en opérations foireuses… parce qu’inabouties. Un crédit international – ou ce qu’il en restait - qui s’évapore à grande vitesse toutes ces dernières années… parce que quels étaient les buts de guerre réels et les objectifs politiques de cette dernière opération. Casser les reins du Hamas ? Mais celui-ci a tourné le dos à la Syrie, et du même coup au Hezbollah libanais et à l’Iran, pour répondre aux sirènes dollarisées du Qatar, à l’évidence un fort mauvais calcul géopolitique. En effet le vent ne souffle guère en faveur de Doha et les relations irano américaines se réchauffent… À telle enseigne que le Hamas n’a jamais encore connu d’aussi basses eaux (alors pourquoi vouloir affaiblir ce qui l’est déjà ?), même si le rapprochement avec le Fatah de Mahmoud Abbas semblait pouvoir se concrétiser au grand dam des likoudniki.

Faut-il alors voir dans cet assaut lancé contre Gaza un signal de très mauvaise humeur envoyé à la Maison-Blanche pour lui signifier son hostilité à un dialogue constructif avec Téhéran ? Notamment à propos du Califat islamique qui ronge l’Irak et progresse significativement en direction de Bagdad ? Une opération de politique intérieure – ce qui est souvent le cas en pareille circonstance – après la rupture d’alliance entre le Likoud fanatique ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman… lequel néanmoins ne quitte pas le gouvernement. Sans doute tout cela à la fois, pour notre plus grand malheur collectif.

Léon Camus 14 juillet 2014

Notes

[1R. du 1793 du 17mars 2011. « Libye : le Conseil de sécurité décide d’instaurer un régime d’exclusion aérienne afin de protéger les civils contre des attaques systématiques et généralisées »… « Le Conseil de sécurité a décidé, ce soir, d’interdire tous vols dans l’espace aérien de la Jamahiriya arabe libyenne pour protéger la population civile et pour faire cesser les hostilités. Aux termes de la résolution 1973, adoptée par 10 voix pour et 5 abstentions (Allemagne, Brésil, Chine, Fédération de Russie et Inde), le Conseil a décidé également que cette interdiction ne s’appliquera pas aux vols dont le seul objectif est d’ordre humanitaire ou encore l’évacuation d’étrangers. La résolution, qui était présentée par la France et le Royaume-Uni, autorise en outre les États Membres à prendre au besoin toutes mesures nécessaires pour faire respecter l’interdiction de vol et de faire en sorte que des aéronefs ne puissent être utilisés pour des attaques aériennes contre la population civile ».

[2Le Hamas acceptera un cessez-le-feu si Israël cesse ses bombardements, libère des prisonniers « réarrêtés » après avoir été relâchés dans le cadre de l’accord d’échange avec le soldat israélien Gilad Shalit en 2011 ; lève le blocus de la Bande Gaza (qualifée d’enclave palestinienne), en vigueur depuis 2006 ; autorise l’ouverture du poste frontalier de Rafah avec l’Égypte, soit l’allègement des restrictions égyptiennes à la circulation mises en place après l’éviction, le 3 juillet 2013 du président islamiste Mohamed Morsi. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu après avoir réuni le 15 juillet un “cabinet de sécurité” afin d’étudier la proposition de cessez-le-feu, présentée par l’Égypte, l’a accepté, soulignant – car il faut bien sauver la face - que le Hamas avait été affaibli par les bombardements de Tsahal. [Reuters14juil14].

[3Un chasseur-bombardier Soukhoï ukrainien aurait été abattu le 14 juillet en haute altitude par un missile russe, en rétorsion pour des tirs sur le territoire de la Fédération ayant visé des villages frontaliers avec dommages collatéraux à la clef. Dans l’impossibilité de lancer une opération intrusive en territoire ukrainien, le KremLin pourrait avoir opté pour des frappes ciblés d’avertissement, des coups de semonce en quelque sorte.

[4Offensive plus meurtrière que celle de novembre 2012 au cours de laquelle 177 Palestiniens et six Israéliens avaient trouvé la mort en un laps de temps équivalent. L’organisation des droits de l’Homme israélienne B’Tselem a comptabilisé 565 Palestiniens tués par les forces de sécurité israéliennes depuis janvier 2009 pour 28 civils israéliens et 10 agents de sécurité israéliens tués au cours de la même période… Soit depuis la fin du carnage connu sous le nom d’Opération Plomb Durci, interventionqui a coûté la vie à 1 400 Gazaouis et à 13 Israéliens.

[5En exprimant « la solidarité de la France » avec Israël sans prononcer le moindre mot sur les bombardements, les assassinats et les rafles à Gaza et en Cisjordanie occupée, le président de la République vient d’associer la France dans une opération criminelle contre un peuple en lutte pour sa survie. Pire, en déclarant qu’il appartient « au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces », le président de la République incite à la guerre et implique officiellement la France dans la cause des extrémistes sionistes [AFP10juil14]. De la même manière le député UDI des « français » de l’étranger, Meyer Habib - ingénieur de formation âgé de 53 ans - après avoir évoqué « l’humanisme », « la tolérance » et « l’entraide » comme valeurs fondamentales de sa religion, n’hésite pas à rappeler « la valeur de la vengeance présente dans le judaïsme ». Déclaration ahurissante de la part d’un homme siégeant à l’Assemblée nationale où il est censé représenter la nation et incarner le principe de laïcité. La loi du talion étant a priori parfaitement antinomique de nos lois et de leur esprit, et qui plus est, totalement étrangère à notre héritage chrétien. D’ailleurs des ressortissants français combattent actuellement dans les rangs de Tsahal contre le peuple palestinien. Cela en violation des règles internationales et nationales notamment dans le cadre des opérations de ratissage conduites en Cisjordanie pour retrouver les trois adolescents enlevés. Ces jeunes gens sous uniforme israélien ne sont évidemment pas soumis à une interdiction de sortie du territoire prévue par les nouveaux textes anti apprentis djihadistes [humanite.fr11juil14].

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