Geopolintel

Des mercenaires au service des Etats-Unis

le MRPI

samedi 3 janvier 2009

12 juillet 1999

A la suite de l’article sur le 8e corridor, le Scarabée entreprend une série sur les informations négligées dans le conflit du Kosovo.

L’intervention de l’OTAN contre les Serbes au Kosovo repose sur un principe simple : les Occidentaux, garants du bon droit que leur confère leur statut de démocraties, interviennent pour régler un problème provoqué par les nationalistes sanguinaires des Balkans (Milosevic en tête). Encore faudrait-il, pour pouvoir donner des leçons en matière de principes démocratiques et de respect des Droits de l’Homme, être soi-même irréprochable.

C’est là qu’il convient d’étudier le cas très intéressant du MPRI, bras armé et privatisé de la politique étrangère de Washington dans les Balkans, sans doute le prototype de l’exemple à suivre...

Le MPRI, s’il sert les intérêts de la diplomatie secrète des Etats-Unis, n’est pas une organisation clandestine (comme pouvaient l’être les barbouzes français), il dispose même d’un site Web où l’on pourra admirer son superbe logo (ou doit-on dire, ici, « blason » ?), une épée médiévale ornée de l’acronyme MPRI, pour Military Professional Ressources Incorporated.

Fondée en 1987 en Virginie, l’entreprise est dirigée par des hauts gradés à la retraite de l’armée américaine, et propose son expertise militaire à de nombreux clients, parmi lesquels, avant tout, des agences gouvernementales américaines, et divers régimes « amis » que les Américains souhaitent aider sans s’impliquer directement (ou officiellement).

Les services fournis par le MPRI couvrent tous les champs d’expertise de l’art militaire : entraînement de base, analyse des doctrines, opérations de simulation de combat stratégique, planification stratégique et opérationnelle, évaluation des coûts, structuration des forces et même services non directement militaires (assistance à la transition démocratique). MPRI emploie de nombreux gradés de haut-rang en retraite de l’armée US, par exemple le général Carl E. Vuono, « U.S. Army Chief of Staff » de 1987 à 1992 (les grades sont laissés en version originale, je préfère éviter ainsi tout contresens dans les équivalences de grades), et le général Crosby E. Saint, « commander » de l’armée américaine en Europe de 1988 à 1992, et dispose d’un fichier d’anciens professionnels de l’armée (un fichier estimé à 2000 noms). Le tout est dirigé par un comité formé de 14 personnes (pour la plupart, là encore, des militaires à la retraite), nombre d’entre eux ayant travaillé pour la Defense Intelligence Agency (DIA), les services secrets de l’armée américaine [1]. « Par sa puissance intellectuelle [brainpower] collective, ainsi que par ses liens avec les gouvernements américains et étrangers, cette assemblée n’est pas un groupe de retraités cherchant à s’occuper... » [6].

Et, sachant qu’avant d’exercer leur art et de signer des contrats d’assistance militaire avec des puissances étrangères, ces entreprises (MPRI en tête) doivent obtenir une autorisation [licence] du Département d’Etat, il est clair, comme le souligne la revue Golias [5], que le « MPRI est un faux-nez du Pentagone, comme les affreux de Bob Denard étaient les corsaires de la France ». De nombreux témoignages indiquent en effet que, de l’Angola à la Bosnie, le gouvernement américain est intervenu à chaque fois pour imposer (ou proposer) le recours au MPRI. La plus grande armée privée du monde au service de la plus grande puissance du monde... Précisons : le MPRI n’est pas une bande de porte-flingues à l’ancienne, il ne participe pas directement aux combats ; mais les techniques qu’il enseigne sont tout aussi meurtrières.

A la suite de la guerre du Golfe, de nombreux observateurs ont remarqué une changement important dans la pratique politique de la guerre : en réclamant au Koweït le remboursement de 6 milliards de dollars pour services rendus, George Bush considérait, déjà, l’armée américaine sous une optique de mercenaire. D’une armée d’Etat répondant à des objectifs de « rentabilité » à sa privatisation, par l’utilisation de véritables mercenaires, il n’y avait plus qu’un pas, franchi depuis par l’administration Clinton.
Quel est l’intérêt de cette privatisation de la guerre ?

« Cela vous donne ce dont les services secrets disposent depuis longtemps : le démenti plausible [plausible deniability]. C’est un moyen de faire réaliser certaines opérations sans que l’Administration doive s’expliquer et sans que l’on en parle au public américain » [4]. Le « démenti plausible » (du style : « non, non, je n’ai pas eu de relations sexuelles avec cette stagiaire ») est la base même de la diplomatie secrète, pourtant officiellement condamnée et abandonnée depuis la fin de la Première guerre mondiale... il permet en effet de mener les opérations les plus louches avec la possibilité, dans tous les cas, de nier qu’on en est responsable.

« Le recours à des entreprises militaires privées permet aux Etats-Unis de défendre ses intérêts géopolitiques sans déployer sa propre armée, ce qui est utile dans les cas où l’entraînement est fourni à des régimes affichant d’épouvantables états de service en matière de Droits de l’Homme » [3]. Dans ce qui suivra, on verra que c’est le cas avec le régime croate.

« Cela permet à Washington de réduire le nombre de ses personnels tout en conservant la capacité à influencer et diriger d’énormes missions. Les entreprises sous contrat peuvent entraîner une armée étrangère entière. » Voilà pour l’optique purement néolibérale.
Le MPRI débarque dans les Balkans, pour la première fois, en 1994. C’est le début d’une collaboration qui amènera les Etats-Unis à soutenir militairement les armées de deux nations dans une des régions les plus explosives de la planète, malgré les recommandations de l’ONU et divers embargos sur les armes (embargo sur les armes de 1991 décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU à l’encontre de l’ex-Yougoslavie)

En septembre 1994, en effet, un programme d’assistance à la transition démocratique (DTAP - Democracy Transition Assistance Program) est signé à l’ambassade de Croatie à Washington entre le directeur du MPRI et le ministre croate de la défense, Gojko Susak. Les raisons de cet accord sont troubles. La version officielle indique que la Croatie a fait une demande officielle en mars 1994, auprès du Secrétaire à la Défense (Deputy Defense Secretary) John Deutch, afin de rejoindre le programme « Partenariat pour la Paix » (PfP - Partnership for Peace) de l’OTAN ; six mois plus tard, MPRI obtenait le contrat au terme de ce que l’entreprise décrit comme une « longue lutte » (long struggle). « D’autres rapports suggèrent que l’assistance de Washington à la Croatie sous le couvert du MPRI était une condition à l’accord de la Croatie pour la création d’une fédération Croato-musulmane, pour la construction d’une base de la CIA sur l’île de Krk hébergeant des drones-espions de type « Predator », et le soutien à une série de largages aériens de provisions pour les Musulmans bosniaques » [2].

Dans le courant de l’année 1995, les cours, menés par une équipe de 15 personnes dirigée par le « major general » Richard Griffitts, eurent lieu à Zagreb, et formèrent des instructeurs croates sur divers points : les différences entre les lois militaires et civiles, comment se comporter envers les civils pendant et après les combats (et éviter les massacres), ainsi que le développement d’un corps d’armée professionnel.

Un nouveau contrat vint prolonger le programme DTAP en janvier 1996 : le Programme de gestion à long terme (LRMP - Long Range Management Program), signé pour une durée de deux ans, et renouvelé en janvier 1998. Il s’agit alors, sous le direction de 12 personnels du MPRI menés par le « major general » John Sewall, d’établir l’architecture, la structure, l’organisation et le système de planification, la programmation et le calcul du budget du ministère croate de la défense (MORH). Des informations non confirmées indiquent également des formations théoriques à la doctrine militaire. En tout cas, la présence du MPRI inquiète les soldats de la paix : « Des observateurs européens estimèrent que la mission [des hommes du MPRI] était d’offrir du conseil militaire, une activité interdite par l’embargo des Nations unies. « S’ils ne sont pas impliqués dans un plan militaire, alors que font-ils ici ? », se plaint un commandant français. « Sommes-nous supposés croire que Sewall et ses hommes sont des touristes ? » » [3].
Ces programmes comportaient-ils autre chose que de la formation théorique en vue d’une transition démocratique ? Pour réponse, on évoque souvent la conquête de la Krajina par l’armée Croate en 1995, les massacres et l’épuration ethnique qui l’accompagnèrent. L’opération « Lightning Storm » consacra le défaite de l’armée serbe en Krajina (une autre opération, « Flash », marqua la reconquête de la Slovénie occidentale) en quelques jours. Ces opérations provoquèrent l’exode de 170000 Serbes originaires de ces régions dont les villages furent saccagés et brûlés. « En quatre jours, les Croates ont évacué 150000 Serbes, la plus large épuration ethnique (jusqu’à cette semaine) de toutes les guerres des Balkans. Les enquêteurs de la Hague ont conclu que cette campagne avait été menée avec brutalité, des meurtres gratuits, et le bombardement sans discrimination de populations civiles... La Krajina est le Kosovo réalisé en grand. Et pourtant, au même moment, les Etats-Unis n’ont ni arrêté ni seulement protesté contre l’action croate. L’administration Clinton l’a tacitement encouragée » [10].

Malgré les dénégations du MPRI, il semble douteux que les Croates aient acquis leurs nouvelles compétences militaires sans soutien extérieur. D’après Roger Charles, ancien lieutenant colonel de la Marine et « military researcher », le MPRI a joué un rôle essentiel dans la campagne de Krajina : « Aucun pays ne passe d’une milice désorganisée à une armée professionnelle menant une telle offensive sans aide. [...] Les Croates ont très bien coordonné les blindés, l’artillerie et l’infanterie. Ce n’est pas le genre de chose qu’on apprend en étudiant les valeurs de la démocratie » [3]. Par ailleurs, des officiels français et britanniques ont accusé le MPRI d’avoir aidé à la planification de l’invasion croate [4].

D’autres rumeurs indiquent que le général Vuono (du MPRI) aurait organisé une rencontre au sommet sur l’île de Brioni, au large de la Croatie, avec le général Varimar Cervenko, concepteur du plan en Krajina. Au moins dix réunions auraient eu lieu entre le général Vuono et des officiers intervenant dans cette campagne dans les cinq jours qui ont précédé sont déroulement [3].

Dénégations, bien entendu, de Soyster (MPRI) et des officiels américains à Zagreb, qui ont beau jeu de rappeler qu’une telle aide contreviendrait à l’embargo international sur l’aide militaire...

D’autres rumeurs invoquent le rôle indirect qu’aurait pu jouer le MPRI dans la vente d’arme à la Croatie en prévision de ces campagnes. Divers témoignages indiquent que Zagreb se serait fourni en armes auprès du négociant allemand Ernst Werner Glatt, que sa fortune a amené à s’installer dans une propriété en Virginie, qu’il a baptisé du doux nom de « Black Eagle » (Aigle noir, symbole de l’Allemagne nazie). Auparavant, Glatt traitait régulièrement avec la DIA (notamment pour la fourniture d’armes aux contras du Nicaragua). Soyster, maintenant membre du conseil d’administration du MPRI, était justement directeur du DIA de décembre 1988 à 1991. Ca n’est certainement qu’une coïncidence, mais vous savez comment sont les gens...

En tout cas, si le rôle du MPRI s’est borné à former l’armée croate à la transition démocratique et, en particulier, à éviter les exactions envers les populations civiles (selon les propres explications du MPRI), l’épuration ethnique et les massacres perpétrés en Krajina montrent que cette mission fut un échec total. Pourquoi alors le contrat a-t-il été renouvelé en 1998 ?

Fort de ces exploits, et ne croyant pas que le seul contrôle des ventes d’armes dans la région réussirait à maintenir la paix (et pour cause !), le Président Clinton lance le programme Train and Equip. En échange de la signature des accords de Dayton par le président bosniaque Alija Izetbegovic, ce programme charge le MPRI d’entraîner l’armée de la fédération Croato-musulmane. Un contrat de 16 mois signé le 16 juillet 1996, renouvelé pour une année supplémentaire en septembre 1997 [2]. Le financement du programme Train and Equip est assuré, pour 103 millions de dollars, par les Etats-Unis, et pour 140 millions de dollars par des pays musulmans (Arabie Saoudite, Koweït, Emirats Arabes Unis, Malaisie et Bruneï). De plus l’Egypte fournit des pièces d’artillerie et les EAU des tanks et de l’artillerie. D’après la revue Golias [5], il s’agit pour les Américains de prendre le contrôle une armée musulmane en Europe, et de la protéger de toute influence iranienne ; d’où le surnom du MPRI : Military Professionnals Replacing Iran (d’après [7], la Bosnie venait de recevoir quelques livraisons d’armes de l’Iran via des « trous » dans la zone d’interdiction de survol de l’OTAN).

Les aventures du MPRI continuent surtout en Afrique (Angola), mais cet article étant lié aux Balkans, je vous laisse vous renseigner de votre côté...

Pourquoi évoquer le rôle du MPRI dans les Balkans, quel lien y a-t-il avec le conflit du Kosovo ?

Tout d’abord, l’impact est politique. Pouvait-on raisonnablement espérer de Milosevic la signature d’un accord de paix imposé par les Américains à Rambouillet, alors qu’il considère que ceux-ci ont déjà contourné l’accord de Dayton [7] ?

Etait-il sérieux d’espérer un retournement de l’opinion publique serbe contre Milosevic, opinion qui considère, à tort ou à raison, que les Américains ont participé à l’épuration ethnique par les Croates de la Krajina (avant les événements du Kosovo, ce déplacement de 170000 civils hors de leur terre d’origine constituait la plus importante opération d’épuration menée en quelques jours) ?

A la suite de ce déplacement depuis la Krajina, le pouvoir serbe tenta d’installer ces réfugiés serbes... dans le nord du Kosovo. Succès mitigé, les réfugiés préférèrent rester dans les environs des grandes villes serbes plutôt que dans cette région trop pauvre.

Enfin, cette politique américaine entre dans le cadre de ce que l’on appelle « la politique de la canonnière » : en fournissant des formations militaires et des armes à un camp, on favorise l’escalade militaire dans toute la région. Outre le danger pour les soldats de la paix et l’instabilité induite, c’est aussi une manière d’orienter toute l’économie vers la guerre : on ne peut à la fois développer son économie (notamment en vue de se rapprocher de l’Union européenne) et acheter des armes. Toute la région, Serbes compris, fut ainsi conduite à « préparer la guerre » (para bellum), et rien d’autre...

Selon une information du Irish Times [8], en avril 99, les Américains étudiaient la possibilité de faire entraîner les membres de l’UCK par le MPRI.
http://www.fsa.ulaval.ca/personnel/...

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