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Exit Sharon… De profundis !

mercredi 15 janvier 2014

Après huit ans d’épochè Ariel Scheinermann alias Ariel Sharon dit le lion, sera finalement reparti vers la géhenne d’où il n’aurait jamais dû sortir. À moins que ses grands mérites ne le fassent éternellement errer dans les limbes, condamné à ne jamais croiser l’ombre même de l’un de ses semblables. Ne fut-il pas après tout « l’homme du dialogue » ? L’un des fondateurs en 1971 du Likoud et le déclencheur de la seconde Intifada en septembre 2000, la révolte des pierres, suite à sa provocation de l’esplanade des Mosquées. Un appel à l’affrontement qui sera récompensée en mars 2001 par le poste de Premier ministre. Fonctions qui l’autorisèrent derechef à faire voter par la Knesset la construction d’un mur de sécurité long de 700 km - le « Mur de la Honte » le bien nommé - séparant Israël de la Cisjordanie tout en empiétant substantiellement au passage sur les territoires occupés… Sharon n’eut dans ce registre peur de rien. Pas même d’encercler pendant cinq mois la Moukhata, le siège de l’Autorité palestinienne à Ramallah… avec à l’intérieur son président Yasser Arafat qui ne retrouvera de réelle liberté de mouvement qu’en octobre 2004 pour venir mourir le 11 novembre à Clamart !

Un homme enfin dont le sens aigu du dialogue se traduisit entre 1990 et 1992, alors qu’il est ministre de la Construction et de l’Aménagement, par la colonisation de Jérusalem Est et de la Cisjordanie, a rendu matériellement impossible toute solution du type « deux peuples, deux États »… L’Union soviétique disloquée, il conduisit en effet une politique agressive de bétonnage en territoires occupés au profit exclusif des nouveaux immigrants russe de confession hébraïque. Un état de fait qui rend à présent dérisoire, pour ne pas dire insultante ou pathétique, l’agitation du Secrétaire d’État américain John Kerry, qui voudrait encore nous faire croire à l’éventualité d’un règlement négocié du contentieux israélo-palestinien.

Sharon, fut aussi le politique qui eut, aux dires de ses laudateurs, suffisamment de résolution pour expulser en août 2005 les colonies sauvages de la Bande de Gaza afin d’en rendre la jouissance sans partage aux Gazaoui. La belle affaire. La Bande était ingérable, et ce ne fut que pour transformer ce territoire en quasi camp de concentration à ciel ouvert. Un enclos où les armes inventées par les ingénieurs hébreux pouvaient être expérimentées sous couvert de réponse à tel ou tel incident. Pour vanter les mérites d’une arme encore faut-il en faire la démonstration : fusil d’assaut à tirer dans les coins (ce n’est pas une galéjade !), drones tueurs, bombes à vapeur de métal, nuées ardentes de phosphore blanc… Ouvrez le catalogue des marchands de mort et vous serez édifié au-delà de toute attente.

En janvier 2006, Sharon succombe à une hémorragie cérébrale mais il sera maintenu en survie artificielle jusqu’au 11 janvier 2014. Sharon n’aura donc pas pu assister à la déconfiture de Tsahal durant la deuxième guerre du Liban et sixième conflit israélo-arabe depuis 1948. Israël s’en retire glorieusement après avoir procédé, le cessez-le-feu étant proclamé, au largage de quelque 700 000 sous munitions anti personnels, lesquels avèrent létales encore aujourd’hui.

Criminel de guerre et tueur en série

C’est en criminel que Sharon a commencé sa carrière militaire. Nous ne relaterons pas tous ses hauts faits d’armes, quelques-uns seulement afin de prendre la mesure de l’homme. Le 14 octobre 1953, Sharon à la tête de la Force 101 au cours de l’opération Shoshana va dynamiter le village de Kibia [Qibya], soit 45 maisons, une école et une mosquée ! Il s’agissait d’exercer des représailles pour le meurtre d’une femme et ses deux enfants… assez loin de là dans les faubourgs de Tel-Aviv. Soixante-neuf civils périront, principalement des femmes et des enfants. Sharon se justifiera dans son journal en arguant qu’il avait reçu des ordres lui intimant d’infliger de lourdes pertes aux habitants du village et en se déclarant convaincu d’être face à des maisons vides de leurs habitants. En réalité, selon un observateur des Nations Unies, le contre-amiral Vagn Bennike, Sharon fit ouvrir le feu sur les maisons pour interdire toute fuite à leurs occupants. Telle est la signature du héros dont la disparition est saluée partout dans la sphère occidentale.

En 1956, nouvelle tuerie. À l’occasion de la crise de Suez, Sharon commande la 202e brigade parachutiste et investit le Sinaï. Le 890e régiment de parachutistes commandé par un subordonné de Sharon, Rafaël Eytan parvient au col de Mitla, position tenue par une unité de douaniers et de gardes-frontière majoritairement soudanais. Les Égyptiens se débandent, néanmoins quelques deux cents prisonniers désarmés, militaires et civils, seront froidement abattus. Une nouvelle fois, la responsabilité, directe ou indirecte, de Sharon dans ce carnage contrevenant à toutes les lois et coutumes de guerre, ne sera à aucun moment engagée.

En juin 1982, lors de l’Opération Paix en Galilée qui se prolongera par 17 ans d’occupation du Sud Liban, Sharon est devenu ministre de la Défense et Rafaël Eytan son chef d’état-major. C’est dans ce contexte que Sharon engagera les phalangistes chrétiens à « nettoyer » les camps de réfugiés de Sabra et de Chatila à Beyrouth Ouest, cela entre le 16 et le 18 septembre 1982. En deux jours ce sont environ 700, et peut-être 3500 Palestiniens qui tombent sous les coups de ceux qui prétendaient venger l’assassinat du président chrétien Bachir Gemayel. Les camps étaient alors encerclés par les hommes de Tsahal. C’est sous couvert des forces israéliennes que se perpétra l’une des tueries les plus retentissantes de l’interminable conflit israélo-palestinien. Le 8 février 1983, une commission d’enquête israélienne dirigée par le président de la Cour suprême, le juge Yitzhak Kahane, évoquait la « responsabilité personnelle » de Sharon qui aurait négligé de faire prendre « les mesures adéquates pour empêcher d’éventuels massacres ». Devant le scandale celui-ci se voit contraint à la démission. Il se retire alors de la vie politique pendant plusieurs années. Cependant Sharon n’eut jamais à répondre pour sa participation à cette tragédie… réputée, au jour de son inhumation, comme largement indirecte.

Sharon grand boucher devant l’Éternel, expérimentateur et mercanti avisé, aura légué à ses successeurs immédiats, outre le champ de manœuvre de Gaza où la troupe peut venir se faire la main, quelques bonnes recettes commerciales liées au commerce de la mort. Ainsi en juillet 2006, alors qu’il venait d’être plongé dans un profond coma artificiel, le Liban et Gaza ont été réputés avoir servi de laboratoire pour des armes à létalité renforcée [1]. Pour mener à bien de telles expériences, il est aisé de comprendre la nécessité qu’il y avait à rendre aux Gazaouis une autonomie susceptible d’offrir toutes les occasions d’intervention unilatérales et asymétriques afin d’y tester - ou de faire la démonstration de leur efficacité - de nouveaux « produits » avant leur mise sur le marché.

Léon Camus 12 janvier 2014

Notes

[1Le quotidien italien Il Manifesto du 12 octobre 2006 évoquait l’éventualité de test au Liban puis à Gaza, d’armes létalité renforcée, utilisables de façon ciblée afin de limiter les dommages collatéraux, autrement dit les pertes civiles. De conception américaine, ces munitions auraient été développées par la firme Boeing qui a remporté en 2003 un appel d’offre relatif au développement de Small diameter bombs. Ces bombes expérimentales de petit format ne dépassant pas les 90 kilos, sont testées depuis mai dernier. Cette gamme de micro-munitions comprendrait le Dense insert metal explosive, l’ultime trouvaille en matière de létalité concentrée. Une charge interne en alliage de tungstène (métal de nos ex ampoules électriques) libèrerait un nuage de métal incandescent mortel à courte portée. En quelque sorte l’arme antipersonnel idéale pour des frappes dites chirurgicales ! Des tests réalisés par les laboratoires militaires du Maryland auraient mis en évidence, selon le New Scientist de février 2005, un taux de mortalité de 100 % dans les mois qui suivent l’exposition au métal pulvérisé, décès dus à une forme rare de cancer, le rhabdomyosarcome. À faible distance, quelques heures après l’explosion l’on constate dans certains casune nécrose rapide des parties atteintes, en particulier des membres. L’utilisation de telles armes, si elle était effective, aurait pour résultat de multiplier les invalides permanents et pour objectif de briser la résistance psychologique des populations. Face à ce nouveaux type de blessures Il Manifesto rapporte encore que « les médecins [à Gaza] se retrouvent impuissants devant la détérioration des tissus blessés et ne peuvent le plus souvent qu’amputer. Le même jour, l’hôpital de Deir Al Balah aurait enregistré 6 cas et à Gaza City, le 26 juillet, on comptait 27 morts et 19 mutilés sur 50 blessés.

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