Geopolintel

Comment l’ambassade de Chine a-t-elle pu être bombardée par erreur ?

ARCHIVE

lundi 1er juillet 2013

Après deux jours de diffusion de divers comptes-rendus officiels, l’explication selon laquelle le bombardement de l’ambassade de Chine par
l’OTAN survenu vendredi soir dernier ne serait qu’un pur accident est bien la dernière des explications crédibles. Dimanche le 9 mai, un porte-parole américain déclarait en conférence de presse à Washington que la CIA avait fourni des informations inexactes, confondant par erreur l’ambassade de Chine avec un arsenal yougoslave. C’était la quatrième version des événements diffusée en quelques heures seulement.

Par Mike Head
Le 10 mai 1999

Tout commença samedi le 8 avec l’annonce aux journalistes de Jamie Shea, porte parole de l’OTAN selon laquelle les pilotes de l’OTAN avaient confondu le bâtiment par erreur avec une cible militaire légitime pour ensuite le pilonner avec des armes à guidage de précision. Mais quelques heures plus tard seulement, lors de la conférence de presse sans doute la plus chargée d’hostilité au siège social de l’OTAN à Bruxelles depuis le début des bombardements, le major-général Walter Jertz annonça que l’erreur avait été faite lors du processus initial de sélection de cible.

Jertz a déclaré que l’ambassade a été confondue avec la Direction yougoslave des services et des approvisionnements, un bâtiment pouvant contenir du matériel militaire. Interrogé de toutes parts par les journalistes, il rajouta qu’il n’y avait aucune preuve comme quoi les cartes de l’OTAN étaient inexactes ou désuètes, ou encore que les renseignements de l’OTAN étaient erronés. Interrogé si l’OTAN savait où se trouvent les ambassades à Belgrade, il répondit tout bonnement : « Bien sur que nous savons où elles sont. »

Néanmoins Shea a remanié à nouveau son histoire. Il a déclaré qu’après « examen des procédures », une erreur avait été identifiée dans le processus de sélection des objectifs, puis a fait référence à la déclaration conjointe du secrétaire d’État à la Défense des États-Unis, William Cohen et le directeur de la CIA, George Tenet, qui exonéraient de tout blâme à minuit, samedi dernier, tant les pilotes que le matériel de l’OTAN : « le long processus utilisé pour sélectionner et approuver les objectifs à bombarder n’a pas corrigé l’erreur originale ».

Puis une autre déclaration faisant porter la responsabilité de l’attaque à la CIA a été diffusée. Sous le sceau de l’anonymat, un porte-parole américain est en effet venu expliquer que l’erreur avait été produite suite à l’utilisation d’« informations désuètes ».

Aucun de ces comptes-rendus n’est crédible dans les faits. L’ambassade de Chine est en effet située au même endroit depuis quatre ans déjà. Son emplacement est indiqué sur des cartes touristiques en vente dans le monde entier, y compris en anglais. De plus, l’ambassade est bien connue de nombreux journalistes, diplomates et autres visiteurs de Belgrade. Enfin, son adresse apparaît dans l’annuaire téléphonique de la ville. Pour la CIA, il était impossible de faire une gaffe aussi flagrante. Car en plus des cartes disponibles dans le public, l’agence de renseignements des États-Unis possède son propre système de reconnaissance par satellites et toute une panoplie d’autres systèmes de haute technologie pour lesquels elle dispose d’un budget annuel de 29 milliards $US.

On voudrait par ailleurs faire croire aux gens qu’une erreur de cette importance ait pu se glisser dans un processus complet de sélection, de vérification et d’autorisation de bombardements d’objectifs. Tous les comptes-rendus publiés démontrent que les cibles visées sont identifiées par l’appareil militaire américain, souvent à partir de sources communiquées par la CIA même dans le cadre du processus de validation. Les objectifs sont proposés depuis la base aérienne d’Aviano en Italie, vérifiés aux quartier général de l’OTAN en Belgique, transmis sur des listes au Pentagone pour être confirmés et finalement envoyés à Washington et les autres capitales des États membres de l’OTAN pour être autorisés. En outre, selon certains rapports, le président américain Bill Clinton autoriserait personnellement la liste de tous les objectifs à bombarder à Belgrade même.

De nombreux experts militaires ont par ailleurs déclaré aux médias que la CIA ne pouvait être l’unique source de renseignements sur les cibles. Robert Gaskin, officier de l’armée de l’air des États-Unis affecté à la sélection des objectifs lors de la guerre du Golfe de 1990-91 a en effet déclaré au Los Angeles Times : « nous nous sommes toujours assurés d’avoir au moins deux sources d’information sur les cibles. On ne peut se permettre des erreurs de cette importance. »

Selon d’autres sources, la planification de chaque bombardement d’objectif mobilise des douzaines d’officiers en Europe et aux États-Unis chargés de rassembler des renseignements, de calculer le risque de pertes civiles, de décider du type de munitions à utiliser et d’identifier le point moyen des impacts où la bombe est susceptible de causer le plus de dommages.

De plus, si l’attaque contre l’ambassade est une « tragique erreur » comme le soutient Clinton et les autres dirigeants de l’OTAN, on pourrait s’attendre à une pause dans les bombardements ou au moins à une réduction dans le nombre de ces derniers de façon à s’assurer de ne pas répéter une telle erreur. Surtout lorsque l’on sait que la tragédie de l’ambassade n’est en fait que le dernier de toute une série de « dommages collatéraux » supposés, dont notamment l’utilisation de bombes à billes qui ont tué plus d’une douzaine de personnes dans un hôpital et au marché de Nis la veille seulement. Mais au lieu de cela, le bombardement de Belgrade et des autres grandes villes yougoslave a atteint une nouvelle intensité dans les nuits de samedi et dimanche derniers. Les jets de l’OTAN ont en effet frappé des objectifs à Kragujevac, ville située à 100 km au sud de Belgrade, y blessant 13 civils, bombardé une gare ferroviaire près de Kraljevo en Serbie centrale, lancé deux missiles sur l’autoroute principale reliant Belgrade et Nis et attaqué un autre pont sur le Danube au centre-ville de Nis.

Un aspect des comptes-rendus officiels du bombardement de l’ambassade reste toujours inexpliqué. Si cette dernière a en effet été confondu avec la Direction yougoslave des services et des approvisionnements, comment expliquer que cet objectif n’ait été sélectionné que vendredi dernier, soit après sept semaines de frappes aériennes de l’OTAN ? S’il s’agissait d’une cible militaire identifiable, pourquoi n’a-t-elle pas été bombardée lors de l’une des 18 000 missions de bombardement contre la Yougoslavie ?

Le choix de l’objectif ayant probablement été délibéré, il faut maintenant répondre à la question pourquoi l’ambassade a été bombardée. Cet événement est survenu immédiatement après le sommet des ministres des affaires étrangères du G8 au cours duquel une ébauche d’accord a été produite apparemment pour mettre rapidement fin à la guerre. Cette ébauche a suscité beaucoup d’activités de la part des administrations allemande et russe, soucieuses d’arriver à une entente acceptable pour le gouvernement Milosevic. Un accord basé sur le modèle du G8 devait être proposé au conseil de sécurité de l’ONU où la Chine a le droit de veto.

Le lendemain du bombardement, un quotidien américain, le Philadelphia
Inquirer, publiait un rapport selon lequel des planificateurs au Pentagone craignent que l’administration Clinton ne soit tellement avide de régler la question de la guerre en Yougoslavie qu’elle serait prête à accepter un « accord vraiment défavorable ». Le bureau de Washington du quotidien cite des responsables du Pentagone qui sous le sceau de l’anonymat font part de leurs préoccupations à propos de l’inclusion de forces autres que celles de l’OTAN au sein d’une force internationale pour le Kosovo et que des restrictions puissent être imposées aux États-Unis en matière de déploiement de forces lourdes dans le cadre d’une telle force. Le journal cite également des responsables anonymes de la Maison Blanche prédisant qu’un accord acceptable pourrait être conclu entre le président Slobodan Milosevic et l’envoyé russe Viktor Tchernomyrdine.

Or ce bombardement vient directement ruiner tous ces efforts. Le président russe Boris Eltsine vient en effet de dénoncer cet acte comme « barbare et inhumain » et a ordonné à son ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov d’annuler son voyage à Londres où des négociations devaient avoir lieu. Ayant fait remarqué que les bombardements « n’aident en rien à la résolution du conflit et peuvent affaiblir le processus de négociation », Tchernomyrdine a néanmoins accepté de rencontrer le chancelier allemand Gerhard Schroeder et le nouveau représentant de l’ONU Carl Bildt à Bonn.

L’ambassade de Chine a également été bombardée alors que les tensions sino-américaines sont très accentuées, notamment après les rumeurs selon lesquelles un espion chinois aurait obtenu des secrets nucléaires américains. La Chine arrive au bout d’un long processus douloureux qui devrait lui permettre d’être acceptée au sein de l’Organisation mondiale du commerce, en dépit des critiques concertées des derniers mois émises par Washington concernant des menaces proférées contre Taiwan, l’emprisonnement de dissidents politiques et son écart commercial grandissant (la Chine vient en effet tout juste de surpasser le Japon comme détentrice du plus important surplus commercial avec les États-Unis).

De leur côté, les responsables chinois ont accusé les États-Unis d’avoir bombardé l’ambassade pour punir la Chine d’avoir accepté de représenter les intérêts diplomatiques de la Yougoslavie à Washington. Mais qu’importe le motif exact, l’attaque avait très certainement pour objectif d’envoyer un message brutal et clair à la Chine : la dévastation imposée en Yougoslavie peut être appliquée à la Chine ou à tout autre pays dans le monde faisant obstruction à la politique économique et militaire des États-Unis.

Alors que tout indique que l’attaque contre l’ambassade a été préméditée, il est bien possible que le président Clinton n’ait personnellement jamais eu connaissance de ce plan. Connaissant la nature byzantine des luttes entre la Maison Blanche, le Pentagone, la CIA et les autres éléments de l’establishment politique et militaire des États-Unis, il est bien possible que ce raid aérien ait été planifié pour mettre dans l’embarras l’administration Clinton, provoquer l’escalade de la guerre et ainsi adopter un ordre du jour encore plus militariste. Des sections des forces armées ont déjà caché à grand peine leur dégoût pour Clinton. D’importantes factions au sein de l’élite dominante ont également exigé que la politique militaire et diplomatique des États-Unis soit plus unilatérale et, il y a peu, étaient prêtes à destituer Clinton pour y arriver. Une chose est certaine, les éléments les plus brutaux et agressifs des États-Unis exercent une influence énorme dans la politique étrangère de ce pays, ce qui a des conséquences incalculables dans les affaires internationales.

Source

—  0 commentaires  —

© Geopolintel 2009-2015 - site réalisé avec SPIP, optimisé pour Firefox - l'actualité Geopolintel avec RSS Suivre la vie du site