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Trois mois d’écoutes d’une cellule terroriste à l’intérieur d’Al-Qaida

dimanche 4 janvier 2009

Voici, publié pour la première fois, le compte rendu des écoutes de la DST italienne, qui ont permis de mettre ces hommes hors d’état de nuire. Plongée dans une cellule terroriste en activité.

C’était un de ces groupes clandestins dont le plus souvent on ne découvre l’existence que quand il est déjà trop tard... Le 4 avril, une équipe milanaise du réseau Ben Laden est tombée alors qu’elle s’apprêtait à commettre un attentat chimique en France.

A l’intérieur d’Al-Qaida

Au printemps dernier, à quelques mois de l’attaque contre les Etats-Unis, la France a échappé à un attentat chimique. Installée à Milan, la cellule terroriste qui l’avait conçu s’apprêtait à passer à l’action lorsqu’elle a été arrêtée par la police italienne, qui depuis des mois la surveillait étroitement. Ce groupe, fort d’une douzaine d’hommes, tunisiens pour la plupart, était affilié au GSPC (Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat), un des tentacules de la pieuvre Al-Qaida. Il n’avait qu’une idée, une obsession : frapper les « ennemis de Dieu ». En France. Le document que nous publions ici est exceptionnel. Il s’agit d’extraits de deux longs comptes rendus d’écoutes effectuées sur cette cellule terroriste, de janvier à avril 2001, par les enquêteurs de la Digos (la DST italienne). Ils ont intercepté, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toutes les communications téléphoniques de ces extrémistes. Enregistré tous leurs propos, des apartés murmurés dans un coin aux discussions à plusieurs devant la télévision, grâce à des micros cachés dans le modeste appartement qui leur servait de quartier général. Le chef de la cellule, « le directeur », s’appelle Essid Sami Ben Khemais, alias Omar le voyageur, alias Saber, nom de guerre gagné dans les camps d’entraînement afghans. Il a 33 ans. Ceux qui l’ont rencontré en prison le présentent comme un homme intelligent, organisé et autoritaire. Avec son bras droit, Kammoun Mehdi, alias Khaled, ses deux lieutenants Bouchoucha Mokhtar, alias Farid, et Jelassi Riad, et les « moujahidine » de passage, ils se croyaient évidemment à l’abri des grandes oreilles. En termes tantôt codés, tantôt explicites, ils parlaient inlassablement de leurs chefs, de leurs réseaux, de leurs problèmes, de leurs peurs… et de leurs projets criminels. Lire le compte rendu de ces conversations, c’est pénétrer dans le secret d’une cellule terroriste en activité.Que font-ils ? « Aucun d’entre eux ne travaille, dit une source proche de l’enquête. Mais leur activité est frénétique. » Le plus clair de leur temps est consacré à des tâches logistiques. Et d’abord au trafic de papiers d’identité : volés, falsifiés ou fabriqués de toutes pièces, passeports de toutes nationalités, visas Schengen, permis de conduire, etc. Il leur en faut des dizaines, qu’ils envoient en Algérie, cachés dans des colis de vêtements, ou qu’ils remettent aux « frères » en partance pour les camps d’Afghanistan ou les maquis de Tchétchénie et d’Algérie. Leur boulot de clandestins, c’est aussi le recrutement de combattants, l’accueil et l’hébergement des « Afghans » ou des émissaires des cellules sœurs. L’exfiltration des « frères » grillés. La punition des traîtres. C’est le trafic de fausse monnaie, destinée à s’autofinancer. Ce sont des milliers d’appels téléphoniques, vers tous les pays d’Europe, du Maghreb, du Moyen-Orient et jusqu’en Asie centrale, à l’aide d’une impressionnante batterie de téléphones portables, dont ils changent sans cesse les numéros et les cartes SIM.Mais ce travail de soutiers du djihad ne suffit pas à combler leur ambition. Formés à l’action violente, vouant un culte au martyre, ils n’ont qu’un but : l’attentat qui couronnera leur carrière et fera d’eux des héros. En attendant le feu vert de leurs supérieurs, ils rongent leur frein. Dans leur F2 de la banlieue milanaise, ils peaufinent l’attentat à l’arme chimique qu’ils rêvent de commettre en France. Et pour tuer le temps, ils évoquent, attendris, leurs faits d’armes passés, échangent les derniers tuyaux sur la façon de fabriquer une bombe, ou clament leur dévotion pour leurs chefs bien-aimés, au premier rang desquels celui qu’ils appellent « l’inconnu », « le directeur », ou tout simplement « le cheikh » : Oussama Ben Laden…

U.G. et V.J.

13 janvier 2001.

Les « frères » d’Allemagne ont été arrêtés. Saber, le chef de la cellule italienne, est très inquiet. Que doit-il faire ? Continuer à préparer un attentat ou fuir ? Il téléphone à Tarek Maaroufi, responsable européen de son mouvement, le GSPC.Maaroufi : Je te le dis au nom de Dieu, va te marier et emmène les enfants [en code : échappe-toi avec toute ton équipe].
Saber : Non, non.
Maaroufi : Ecoute mon conseil, je suis plus vieux que toi.
Saber : Non, non, l’opération n’est pas prête.
Maaroufi : Viens [en Belgique] et on en parle.
Saber : OK. Nous sommes très fatigués [en code : très surveillés], mais je viendrai quand même : je veux prendre les autres matériels.
Maaroufi : Ah, tu veux le matériel du restaurant [en code : attentat, action]. D’accord, mais réfléchis : tu ne pourras ouvrir un restaurant que si tu es en état de te marier [en code : tu ne pourras faire un attentat que si tout est prêt pour ton départ].

18 janvier.

Saber discute avec un homme non identifié. Que penser du « frère 34 », arrêté par la police et libéré ? A-t-il été retourné ?
L’homme : Ils l’ont tabassé, puis ils l’ont relâché et depuis il ne se montre plus.
Saber : Surtout fais-le suivre pour savoir où il va. C’est très grave : il a tous mes numéros de téléphone, même le dernier.

27 janvier.

Cela fait plusieurs jours que Saber prépare un important voyage en Espagne. Il doit rencontrer des homologues algériens du GSPC et un émissaire d’Al-Qaida. Mais Saber n’a pas de nouvelles de son contact en Algérie, Abou Hicham, chef d’une cellule algérienne du GSPC. Noureddine, son correspondant en Espagne, lui téléphone enfin.
Noureddine : J’ai des ordres à te transmettre et des nouvelles à te donner. Hicham vient de m’appeler. Il est vivant, il se trouve en lieu sûr avec les frères. [La rencontre aura lieu mi-mars].
Saber : Pourquoi ne nous a-t-il pas avertis ? Noureddine : Parce qu’il avait reçu l’ordre de ne pas quitter sa cachette.

29 janvier.

Tarek Maaroufi convoque Saber en Belgique. Il y recevra « sa commission » [en code : des ordres]. Ils parlent de Ben Laden, que Saber appelle aussi « l’inconnu », ou « le grand chef ». Dix jours plus tard, Saber se rend à Anvers. Tout le week-end, il discute avec des membres du GSPC. C’est une réunion de responsables européens de l’organisation terroriste.

15 février.

Saber téléphone à Hussam, un Libyen de 30 ans membre du « groupe combattant libyen » qui vit à Londres. Ils parlent de l’Angleterre…
Saber : Tu as réglé ton problème ? Tu as obtenu tes papiers ?
Hussam : Rien encore. On ne m’a même pas convoqué, je suis pour l’instant dans un hôtel. C’est un endroit dégoûtant, c’est sale. Ce pays est le plus arriéré du monde.
Saber : Pire que l’Italie ?
Hussam : Pire. Pire que l’Inde… On croit qu’en venant ici on va être peinard. Mieux vaut encore être un clandestin. Puis ils évoquent la situation de trois « frères » qui doivent rejoindre clandestinement l’Angleterre. Saber organise en effet le transit de combattants infiltrés en Europe en provenance des camps afghans. Il a assuré leur passage jusqu’en Suisse.
Saber : Espérons qu’ils arrivent jusqu’à chez toi. J’ai peur qu’à trois ils n’attirent l’attention…
Hussam : Ne t’inquiète pas, à 99% ça va marcher.
Saber : Si Dieu le veut. Tu m’assures que l’entrée est facile ? Hussam : Allons donc ! [En Angleterre], on entre comme dans un moulin…

17 février.

Un nommé Adel téléphone d’Allemagne. Il appelle Farid, un des lieutenants de Saber. Il veut des faux papiers pour « le frère de Berlin » en fuite, après les arrestations de Francfort. Farid : Comment vas-tu les lui faire parvenir ?
Adel : J’irai moi-même, mais le problème, c’est que je ne sais pas où est sa planque. Est-ce que toi, tu peux le trouver ?
Farid : Je vais me renseigner.Mais six jours plus tard, Farid n’a toujours pas l’information. Il appelle Adel.
Farid : J’ai l’internet tout le temps allumé et j’attends qu’on m’envoie sa nouvelle adresse. Mais il ne veut avoir aucun contact et ne se fie à personne.Finalement le « frère » en fuite, Bensakhria, alias Meliani, chef du groupe allemand, sera arrêté à Alicante le 22 juin en possession de faux papiers fournis par Farid (certains portent un nom français, Yvan Bachere).

26 février.

L’équipe milanaise évoque un attentat en préparation ; elle attend le feu vert. Saber prévient un interlocuteur non identifié.Saber : Ça va exploser bientôt. Nous attendons. Si Dieu le veut, il donnera un ordre. Les nôtres sont prêts, parce que l’autre [apparemment leur supérieur] a dit qu’il faut augmenter [monter en puissance ?], et c’est ce que nous faisons. Un accord suffira. Nous attendons que Dieu donne le départ. C’est pour dans deux mois.

27 février.

Au téléphone, Tarek Maaroufi et Saber se moquent des journalistes. Maaroufi a été interviewé par la télévision italienne à propos de menaces d’attentats contre l’ambassade des Etats-Unis à Rome.
Maaroufi : J’ai dit au journaliste qu’il n’y avait aucun lien entre moi [et des terroristes].
Saber rigole : Oui, c’est vrai, nous n’avons aucun lien…
Maaroufi, en riant : Je lui ai dit que je ne connaissais que des gens qui veulent se marier…
Saber s’esclaffe : Oui, tu aurais dû lui demander s’il connaissait une femme à marier !

1er mars.

A Milan, le train-train continue : trouver des faux papiers (passeports, cartes de séjour, permis de conduire, certificats d’hébergement…), en falsifier d’autres ou même les fabriquer. Saber explique à un interlocuteur à l’accent yéménite une méthode de falsification.Le Yéménite : Et ce plastique, comment je dois le mettre ?
Saber : Avec le sèche-cheveux.
Le Yéménite : Qu’est-ce que c’est, un sèche-cheveux ? Saber : Un séchoir [en français dans le texte].
Le Yéménite : Ah ! Celui pour la tête ? Saber : Oui. Ou bien tu peux utiliser le fer à repasser.
Le Yéménite : Comment ça, le fer à repasser ? Je le fais chauffer ? Saber : Oui, tu le fais chauffer.
Le Yéménite : Et après, il redevient normal, ce passeport ?
Saber : Oui, ça reste tout collé, ça colle. Tu comprends ? Le Yéménite : Il faut que je fasse chauffer une deuxième fois ?
Saber : Non, chauffe-le très peu, avec le sèche-cheveux à peine tiède. Compris ?

10 mars.

Le matin, Ben Heni a été contrôlé par la police. Il pense que la maison de Saber, via Dubini, n’est plus sûre. Il reproche à la cellule de ne pas respecter les consignes de sécurité.
Ben Heni : Ils ont pris mon passeport et l’ont photocopié. Ce n’était pas un simple contrôle. Ça pue. Cette maison est surveillée. Vous êtes trop nombreux. Quatre à cinq personnes, ce n’est pas assez discret. Ces allées et venues leur mettent la puce à l’oreille. Le logement, c’est extrêmement important. Quand il y a eu les arrestations pour la Coupe du Monde, il y a eu soixante perquisitions au cours de la même nuit [ndlr : le 26 mai 1998, une rafle a été menée simultanément dans six pays européens, à la demande du juge Bruguière, pour déjouer une menace d’attentat]. C’était préparé, ils surveillaient les planques. Ici le niveau des frères est bas. Ils ne sont pas assez en alerte. Même le cheikh est furieux de ce laisser-aller.Ben Heni insiste sur le danger du téléphone portable. Il parle des arrestations en Allemagne. Il dit que ce coup de filet a empêché la réalisation de plusieurs attentats que le groupe de Francfort projetait.
Ben Heni : Vous voyez ça [il montre un mobile], ça a été créé par un ennemi de Dieu, ça a fait échouer plusieurs opérations, ça a entraîné plus d’arrestations que vous ne pouvez l’imaginer. Le portable, c’est bien, c’est rapide, mais ça crée tellement de problèmes ! Ce sont eux [les Occidentaux] qui l’ont créé, et ils savent comment l’intercepter. Rasif, comment ils l’ont pris ? Avec le téléphone ! Et Bendaif ? Avec le téléphone ! Remercions Dieu que le cheikh [responsable de la cellule de Francfort] ait pu s’enfuir.Deux jours plus tard, Ben Heni revient sur le sujet, son obsession.
Ben Heni : N’utilise pas ce téléphone portable. Ça t’abîme le cerveau. Et puis tous les services secrets t’écoutent. C’est comme un magnétophone. Plus tard, dans l’après-midi, Ben Heni donne un cours d’artificier dans le F2 de Saber. Il explique comment, grâce à une petite manipulation, on peut transformer un Walkman en bombe. Puis il décrit la confection des fameuses Cocotte-Minute explosives.
Ben Heni : D’abord tu mets au fond l’étain, puis l’aluminium et enfin le couscous [les clous]. Tu fermes la Cocotte avec du Scotch ou mieux avec du caoutchouc, et roule ! Le travail se fait tout seul. Boum ! Hamada soupèse le matériel. Il est surpris.
Hamada : Mais c’est très léger !
Ben Heni : Détrompe-toi. Ce ne sont pas les choses lourdes qui font du mal, mais les légères. Ben Heni décrit une autre bombe à clous.
Ben Heni : …Là-dessus, tu verses l’eau. Ce truc, c’est bien pour les trains. Tu mets le couscous, et boum ! C’est la première chose qui m’a été enseignée au Pakistan. Là-bas, j’ai rencontré le cheikh Abu Hafs [le commandant Atef, chef des opérations militaires d’Al-Qaida, mort il y a quinze jours en Afghanistan sous un bombardement]. C’est un jour inoubliable ! Ben Heni explique ensuite pourquoi il faut frapper les Européens.
Ben Heni : Ce sont des ennemis de Dieu. Ne leur fais jamais confiance ! Ils te sourient, mais tu dois rester sur tes gardes, ne jamais leur accorder ta confiance. Ne l’oublie pas : en tant que groupe, nous sommes une menace pour eux, ils ont peur de nous. Il ne faut pas avoir pitié d’eux.Il raconte aussi comment rejoindre les camps d’entraînement en Afghanistan. L’itinéraire est surprenant.
Ben Heni : La première étape n’est pas difficile ; tu vas à une ambassade, en France ou à Londres, et tu demandes un visa pour La Mecque, mais via l’Iran. Si tu as le choix, va à Londres, l’ambassade iranienne y est très souple. Arrivé à Téhéran, le « frère » change de des-tination : au lieu de La Mecque, les montagnes afghanes.
Ben Heni : En Iran, on a une organisation qui fait passer la frontière avec l’Afghanistan. C’est un certain Abou Sayyaf [ne pas confondre avec l’organisation du même nom responsable des enlèvements de Jolo], qui reçoit les frères et les sélectionne. Après, tout est bien organisé, jusqu’aux centres d’entraînement [d’Al-Qaida]. Avant, le Pakistan était la route la plus commode, mais depuis quelques années, il y a trop de services secrets dans ce pays.

11 mars.

La cellule se méfie des traîtres et des indicateurs de police. Même les curieux sont « corrigés ».
Saber : Au fait, il faut régler leur compte à ces types...
Ben Heni : Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
Saber : Ils ont demandé qui j’étais.
Ben Heni : Qu’est-ce que vous attendez alors ? Allons-y ensemble ! A deux voitures. L’une devant, et l’autre pour choper le type dès qu’il n’y a plus de témoins. Puis on l’emmène dans un lieu isolé et on lui fait le truc du verre, ou le truc du caoutchouc... On lui en met plein la gueule, et je te garantis qu’il te dira où sont ses copains... Avant de repartir, j’aimerais bien voir la couleur de leur sang, à ceux-là. En fait vous devriez faire comme raconte Noureddine, dont le groupe en Algérie contrôle maintenant tous les marchés. Au début, ils y allaient avec des ciseaux. Puis ils sont passés aux armes et au plastic... Tu te rappelles les types qu’ils ont descendus, pouff, pouff, au marché de Boufarik ? Après, tous les vendeurs se sont ralliés à eux. Il faut faire la même chose. Et tu verras, ça se saura, tu verras les résultats...

12 mars.

Ben Heni est chargé de trouver des faux papiers à Ali, le cheikh qui a réussi à échapper au coup de filet de Francfort. Il harcèle la cellule italienne pour qu’elle les lui dégote.
Ben Heni : Il lui faut un passeport koweïti à n’importe quel prix.
Harun : Où est-ce qu’il se cache ?
Ben Heni : A Londres.
Harun : Il ne risque pas d’être arrêté ?
Ben Heni : Non, il n’est pas repéré, et puis ils manquent de preuves. Moi, dès que j’aurai trouvé ces papiers, je fous le camp. L’Allemagne c’est fini, ça été un désastre. La police arrête tout le monde. J’en peux plus.

13 mars.

Saber déjeune avec ses lieutenants. Ils parlent des arrestations du 13 février à Londres.
Ben Heni : As-tu des nouvelles des frères de Londres ?
Saber : Non. Par téléphone, c’est quasiment impossible. Demain j’enverrai quelqu’un en train, un garçon qui n’est pas grillé, celui que j’ai déjà envoyé s’informer à Francfort [après l’opération de police du 25 décembre 2000]. Malgré la pression de la police, la routine continue. Le même jour, quelqu’un appelle Saber. Il veut un passeport pour un « frère très important bloqué en Turquie ». Saber lui propose deux solutions : soit un passeport marocain « gratuit » (car offert par un « frère »), soit un passeport français portant un nom arabe, au prix de 200 à 250 dollars. Ce dernier, dit Saber, « je dois d’abord l’envoyer à Londres pour changer la photo. Je ne suis pas équipé pour le faire ici. »

14 mars.

L’étau se resserre. Les arrestations se multiplient en Europe. Saber est de plus en plus impatient de passer à l’acte, avant qu’il soit trop tard. Il veut faire un attentat. Ce sera à l’arme chimique, en France. A mots à peine couverts, il expose à Ben Heni le projet du groupe.
Saber : Il n’est pas dit que tout soit fichu, parce que dans le programme il y a aussi... le bidon de liquide.
Ben Heni : Vous voulez faire une tentative ?
Saber : Oui, peut-être un bidon.
Ben Heni : Où ? En France ?
Saber : Oui. Près de la Dame [ndlr : le mot désigne de façon codée la cible retenue. Peut-être Notre-Dame...]. C’est facile.
Ben Heni : C’est mieux que l’autre « produit » [en français] ?
Saber : Oui, beaucoup mieux. Celui-ci est liquide. A peine tu l’ouvres et les gens suffoquent. Sur le dépôt au fond, il faut verser le poison et comprimer le tout. C’est difficile à transporter, mais on peut le faire dans des boîtes de tomates.
Farid : Alors comme ça, on range les armes et on se met aux produits industriels ?

18 mars.

Pour renflouer les caisses, le groupe de Saber écoule de la fausse monnaie. Chacun a sa méthode. Aouadi, un des hommes de Saber, montre un billet.
Aouadi : Qu’est-ce que tu penses de celui-là, il est vrai ou faux ?
Riad : Faux.
Farid : T’as raison, seuls les 100 000 lires sont bien faits.
Riad : Ouais, enfin, ça dépend du papier et du filigrane. Tarek et moi en avons écoulé 40 millions. Ceux de Mouffid sont faits à la perfection, même la machine ne les repère pas. Ils essaient de fourguer les faux billets dans toute l’Europe : 22 « briques » (sic) en Espagne, en Irlande, à Londres.
Farid : C’est très risqué. Chaque matin, tu fais ta prière et tu commences le travail. En Espagne, ils ne m’ont pas repéré, peut-être parce que j’ai une tête de touriste. En France, c’est difficile pour les billets de 50 000 lires, ceux de 100 000 passent mieux. La dernière fois, j’en ai changé pas mal à Belleville.
Riad : Ici, on a une autre technique. On attend qu’il pleuve. On descend dans le métro, et j’achète un parapluie chez les petits vendeurs chinois. Au moment de payer, Tarek arrive. Il distrait le vendeur, qui ne fait pas attention au billet que je lui tends.

22 mars.

Khaled, le bras droit de Saber, rentre d’un pèlerinage à La Mecque. Ils fêtent son retour. Ils parlent bien entendu de projet d’attentat.
Saber : Il faut utiliser les moudjahidine [ndlr, les terroristes formés en Afghanistan et qui, de retour en Europe, attendent une mission]. Ce sont les seuls capables de contrôler les serpents [en code : échapper à la police].
Khaled : Comment font-ils ? Ils ne sortent que la nuit ?
Saber : Non. Ils savent comment se comporter, comment bouger pour ne pas être pris. Il faut être peu nombreux et bien préparés. Leur recette, c’est : mettre le gaz et disparaître. Ni vu ni connu.
Khaled : Bien sûr, les attentats doivent être planifiés.
Saber : Ce n’est pas suffisant. Pour faire un attentat, il faut surtout de la discrétion. Ne pas faire comme [à Francfort], où ils ont été pris alors qu’ils préparaient le gaz. Moi, j’ai besoin de dix personnes et deux de réserve. J’attends seulement qu’on me dise le lieu ou la ville, même si c’est en Arabie Saoudite. Nos hommes sont prêts.

22 mars.

Saber parle à voix basse à Khaled.
Saber : A Al-Qaida, il y a des choses top secret. Pourtant, certains ne font pas assez attention au téléphone. Moi je connais quatre ou cinq personnes du niveau d’Abu Qatada. Mais quand je les appelle, c’est juste pour savoir comment ils vont. Si je dois leur dire quelque chose d’important, j’utilise un messager. Une seule fois, j’ai envoyé un fax à Abu Qatada, mais pas directement, à travers un frère qui le lui a remis. Il insiste sur les consignes de sécurité : Quand tu écris une lettre, tu dois utiliser un code. Pourquoi, à ton avis, personne ne connaît Abu Selman, alors que lui connaît 5 000 personnes ? Pas un chat ne pourrait le reconnaître. Il a fait comme on doit faire : aucune lettre, aucun téléphone, aucun nom. Eux [les policiers], ils sont comme des taupes, ils essaient de s’infiltrer partout...
L’aparté terminé, Khaled rejoint Farid. Pour se détendre, ils s’installent devant la télévision et mettent une cassette de propagande d’Al-Qaida. Ils ont plus de quarante vidéos célébrant le djihad et ses héros : « Abdelhamid, la route vers la victoire », « les Souffrances des musulmans en Tchétchénie », « la Cruci-fixion du Christ : vérité ou invention ! ! ! », « les Adorateurs du martyre »...
Ils commentent, admiratifs, les exploits des moudjahidine : « Regarde comme ils l’égorgent, celui-là. Ils les tuent comme des moutons ! » Ils reconnaissent certains combattants et s’exclament en voyant Oussama Ben Laden. Ils connaissent les liens des uns avec les autres, récitent les noms de guerre et la « carrière » de chacun. Khaled, le bras droit de Saber, raconte ses faits d’armes, en particulier l’opération qu’il appelle « Ateta ».
Khaled : Quand l’ordre de l’émir est venu, nous étions fous de joie. D’abord on a étudié la structure et après, avec du plastic... boum ! L’immeuble s’est écroulé, et puis il y a eu la poussière... et puis l’incendie et comme ça, les ennemis de Dieu ont été enterrés et brûlés. Ils éclatent de rire. Puis est arrivé l’ordre de brûler les usines et de détruire les pharmacies.
Farid : Alors vous avez détruit tout le village ?
Khaled : Presque. Moussa était là aussi. Mais lui, il n’y arrivait pas. Il me suppliait : « Ça suffit, ça suffit... » Il est très gentil, Moussa, mais il lui manque quelque chose...
Ils savent par cœur les chansons des légionnaires islamistes. Il chantent l’hymne contre « les ennemis de Dieu ». Plus tard dans la soirée, Saber prend à nouveau Khaled à part. Il doit se rendre le lendemain en Espagne pour participer à une réunion opérationnelle restreinte. Des chefs du GSPC d’Algérie seront présents, ainsi qu’un très haut
responsable d’Al-Qaida. Saber est inquiet.
Saber : Dieu, aide-moi !
Khaled : Ne te déchire pas le cœur. L’important c’est que tu fasses extrêmement attention. Pour aller à Valence, Saber a décidé de passer par Paris et non par Nice.
Saber : Je veux prendre les choses là-bas et les apporter avec moi. Quelles choses ? Les fameux « thermos » (bombes ? produits chimiques ?) qu’il a commandés et payés. Il donne ses dernières consignes : Les téléphones de tout le monde sont grillés. Je dois changer toutes les cartes Sim. J’insiste : aucun contact avec Londres. Si quelqu’un de là-bas appelle, dites-lui qu’il s’est trompé de numéro.

24 mars.

A 22 h 55, Saber prend le train à la gare de Milan, direction Paris. Il est filé par deux officiers de la Digos (la section antiterroriste de la police italienne). Arrivé à la gare de Lyon, le lendemain matin, il est pris en filature par la DST... qui le perd dans le métro. Elle le retrouve dans la soirée gare d’Austerlitz. Selon le rapport de police, il « porte un sac bleu, qui semble très lourd ». Il part vers Irun, puis Valence. Là, ce sont les policiers espagnols qui prennent le relais. A la mosquée, ils perdent sa trace.

2 avril.
Saber réapparaît à Milan, en provenance de Paris. Le soir, il met en garde une fois de plus contre les services secrets.
Saber : Il faut être très malin, changer constamment de comportement, faire attention à ce qu’on dit, même en voiture. Il cite un manuel de contre-espionnage utilisé par un service occidental. Comment se l’est-il procuré ? Mystère. Puis il raconte longuement ses aventures à Valence : comment il a repéré les policiers qui le suivaient, et comment il a réussi à les semer : « ils n’étaient pas très malins ».
La réunion secrète a été annulée. Se sachant surveillé, Saber a fait porter par un messager de nouvelles cartes téléphoniques aux hommes qu’il devait rencontrer, avec la consigne de n’utiliser que celles-ci et de couper tous leurs contacts. Il a passé une seule nuit à valence et n’a rencontré qu’un responsable local de l’organisation, à San Vincente del Raispeig, sur la Costa Blanca.
Saber : La situation des frères en Espagne est critique. Pourtant, le pays lui a bien plu : elle est belle, l’Espagne. Là-bas, ils sont presque comme nous. Pas comme l’Italie, qui est restée très ignorante. Mais là-bas nous sommes grillés. A mon avis, ils font même des photos, ils nous filment. Il révèle aussi à ses hommes qu’il a téléphoné à un cadre important d’Al-Qaida : J’ai parlé à l’instructeur [Omar Chaabani, alias Abu Jaafar, Algérien qui gère les camps en Afghanistan]. Je l’ai appelé d’Espagne. Je veux lui envoyer Hassan pour qu’il soit entraîné. Je lui ai expliqué que c’était un frère très discret, très droit, très capable. Il m’a dit que nous devions nous voir pour discuter de nos problèmes. Enfin Saber aborde avec son lieutenant Farid le sujet qui le hante, son projet d’attentat : Je me moque de leurs enquêtes, ils ne me font pas peur. La seule chose que je redoute, c’est qu’ils m’arrêtent avant. Il me faut encore un peu de temps pour mettre au point l’opération et pour que les financements arrivent.
Selon les enquêteurs italiens, les attentats ne sont pas financés par les cellules elles-mêmes, mais par Al-Qaida. Saber attend donc de l’argent – espèces, virements ? – de l’organisation d’Oussama Ben Laden.
La cellule discute des mérites comparés des différentes armes. Saber ne cache pas sa préférence.
Saber : Le plastic, c’est dépassé. Moi j’aimerais mieux apprendre comment on utilise le produit chimique et voir l’effet que ça fait sur ceux qui le respirent. Mais la formule exacte, c’est le professeur de chimie libyen qui l’a. Il a créé une méthode pour mélanger les vapeurs de ce produit avec un explosif. Il paraît que c’est facile, mais je ne sais pas le faire. En Allemagne, on fait comme ça : d’abord il faut ajouter de l’eau tiède, après il faut diviser en quatre parties, et enfin on ajoute le produit chimique et on met un fil électrique.
Saber appelle un frère en Espagne. La conversation prend un tour technique et menaçant : Je m’intéresse à ce produit qui vient d’arriver. J’ai la personne qu’il faut pour le faire sortir et entrer. C’est un nouveau, mais il est disponible. Il ne connaît pas le produit, et ça vaut mieux ! Il est disposé à l’apporter tout seul, dis-moi seulement si c’est en kilos ou en grammes. Rappelle-moi sur l’autre téléphone, et on commence à bouger. Puis il annonce solennellement à ses deux lieutenants : Sachez-le tous, dans un mois ou deux au maximum, je disparais. Il vous reste ce délai si vous voulez bouger.
Nouvel appel d’Espagne. La communication est de plus en plus codée. Son interlocuteur est un intermédiaire d’Al-Qaida. Saber annonce en termes voilés une action imminente : Bonjour 165. Parle fort, que je puisse m’assurer de ton identité... Donne-moi des détails sur toi, pour que je te reconnaisse.... OK. Dis-leur que je n’ai encore rien fait. Mais que maintenant je vais commencer à prier... Que Dieu te donne longue vie !
Entendant cela, la police a-t-elle décidé d’intervenir ? Riad arrive, affolé.
Riad : La Digos est là, en bas, tu sais le type chauve. Il m’a suivi. Il y a aussi des voitures devant le bar. Si vous
avez des trucs, il faut les faire disparaître.
Saber [vidant ses tiroirs] : Ça, porte-le à la cachette.
Farid : Moi, j’ai le fric.
Saber : Les vrais ou les faux ?
Farid : Les vrais, 2 millions.
Saber : Alors ça va.
Riad : J’ai un livre [un faux passeport].
Saber : Va le cacher en bas. Khaled, déchire les adresses de Grenoble. Ces trucs-là, va les porter à la mosquée.
Farid : Et les papiers de
l’Indien ?
Saber : Jette-les dans les toilettes... Voilà, ici il n’y a plus rien, il ne reste plus qu’à faire disparaître ce sac. Et chez toi, Farid, tu n’as rien à cacher ?
Farid : Si, mais je ne sais plus où c’est...
Saber [regardant par la fenêtre] : Ils sont nouveaux, ces policiers, on voit bien que ce sont des bleus. Ils sont plus mauvais que les Espagnols.

3 avril.

La descente de police n’a pas eu lieu. Saber croit à une fausse alerte et s’active à son « grand projet ». Pour assurer sa fuite ultérieure, il lui faut de « bons » papiers. Un de ses hommes lui parle justement de passeports français.
Mohamed : Pour ces passeports, ils veulent des francs français. J’ai déjà donné un acompte.
Saber : Bien. Ces papiers sont très importants, c’est pour l’avion. Plus tard, il craque. Je n’en peux plus, je veux m’en aller d’ici. Si Dieu le veut, nous nous marierons. Il ne lui reste plus qu’à attendre le feu vert. Il ordonne à ses hommes : Si Abdallah [le responsable d’Al-Qaida qu’il devait rencontrer en Espagne] téléphone et dit qu’il a des choses à me raconter, qu’il m’appelle sur l’autre numéro. Et donnez-lui ce code, il sait comment le déchiffrer.

Des choses à raconter ? Le feu vert tant attendu ? La police italienne ne veut pas prendre de risque. Le lendemain, Saber et ses principaux lieutenants sont arrêtés. En octobre, un second coup de filet ramasse Ben Heni Lased, alias Mohamed l’Allemand, et d’autres comparses. Huit hommes sont aujourd’hui sous les verrous. Ils seront présentés à la justice dans un mois. Tarek Maaroufi, considéré comme le coordinateur européen du GSPC, est en fuite.

URSULA GAUTHIER et VINCENT JAUVERT

Le Nouvel Observateur

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