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Politiques déguisés en marchands d’armes

mardi 11 juin 2013

Balladur, Premier ministre, et Léotard ont négocié. Du jamais vu.

L’histoire secrète de Sawari 2, l’opération de vente des frégates à l’Arabie Saoudite, est un boulet que l’ex-gouvernement Balladur n’a pas fini de traîner. Car l’ancien ministre de la Défense François Léotard, son collaborateur d’alors Renaud Donnedieu de Vabres, et l’ancien Premier ministre se sont placés en première ligne dans ce dossier, qu’ils refusent d’ailleurs d’évoquer (1). Ils ont pris part aux négociations d’un marché d’armement avec des hommes que d’ordinaire on ne voit pas : les intermédiaires. Ils ont fait de Sawari 2, au mépris des règles admises, un dossier politique.

En 1988, lorsque naît le projet, les négociations de ventes d’armes avec les Saoudiens sont ancrées dans la tradition. Depuis 1974, une société d’Etat française, la Sofresa, représente les industriels. Son patron depuis l’origine, Jean-Claude Sompairac, ingénieur de l’armement, traite avec l’indéboulonnable prince Sultan Ibn Albdulaziz, ministre de la Défense, comme avec les intermédiaires du royaume, Akram Ojjeh et Adnan Khashoggi. Les marchés sont passés d’Etat à Etat, la Sofresa se chargeant d’encaisser les paiements saoudiens pour le compte des industriels, et, sur ces sommes, de verser les commissions dues aux intermédiaires. Celles-ci, destinées pour l’essentiel à la famille royale, pouvaient représenter jusqu’à 10 % des marchés.

Maire d’Orléans. Au début des années 1990, le système change. Deux acteurs principaux en sortent : Akram Ojjeh, l’intermédiaire attitré, meurt en 1992, et le patron de la Sofresa est remplacé en mars 1993. François Léotard, nouveau ministre de la Défense ­ c’est un premier geste politique ­ désigne un homme atypique pour tenir la maison : Jacques Douffiagues, alors maire (PR) d’Orléans, ancien ministre délégué aux Transports de 1986 à 1988. « Pourquoi mettre un ministre à la tête d’un truc comme ça ? Posez-vous la question », suggère un haut fonctionnaire. Les Saoudiens aussi s’interrogent. « Il fallait que Douffiagues se fasse adopter par la famille royale. A l’époque, le prince Sultan expliquait aux Français que le roi faisait obstacle », explique un industriel. C’est une difficulté pour Sawari 2.

En mai 1993, Douffiagues va voir le prince, suivi par François Léotard en septembre. Le petit monde des intermédiaires s’agite. Khashoggi, l’illustre homme d’affaires, rencontre lui aussi Douffiagues, pour lui proposer un montage financier qui ne verra pas le jour. Le patron de Thomson, Alain Gomez, place ses espoirs dans le fils du prince Sultan, Khaled Bin Sultan, commandant en chef des forces armées musulmanes pendant la guerre du Golfe. Mais l’homme qui va s’introduire dans les discussions s’appelle Ali Ben Mussalam.

Propriétaire de l’hôtel Prince de Galles à Paris, principal actionnaire du Sheraton sur l’aéroport londonien d’Heathrow, Ben Mussalam est un homme d’affaires multicarte (métaux précieux, hôtellerie de luxe), dont la fortune est estimée à 500 millions de dollars. Il lui est arrivé de rendre des services au roi, notamment sur les relations avec le Yémen, qui lui ont valu un titre de ministre d’Etat sans portefeuille. « Les Français ont pensé qu’ils auraient ainsi un réseau auprès du roi » note un familier de la cour. En octobre 1993, Ben Mussalam obtient un premier rendez-vous auprès de Nicolas Bazire, directeur de cabinet de Balladur. Puis il rencontre le Premier ministre lui-même, en novembre, accompagné par Mohamed Ibn Fahd, l’un des fils du roi, homme d’affaires et gouverneur de province.

Ali Ben Mussalam ne parle pas français. Il a besoin d’entremetteurs à Paris. Le premier, Abdul Rahman El Assir est l’ancien beau-frère d’Adnan Khashoggi. Le second, Ziad Takkiedine, s’est fait connaître comme directeur général de la station alpine Isola 2000, propriété du Palestinien Abou Khater, avant sa vente et sa déconfiture quelques années plus tard. Takkiedine parvient à introduire Ben Mussalam auprès de François Léotard. La rencontre va faire basculer les négociations.

Le 23 décembre, pour la première fois dans l’histoire des marchés d’armes, le ministre de la Défense rencontre personnellement un intermédiaire, et se trouve de facto entraîné dans des pourparlers qui ne sont pas de son ressort. L’office d’armement est théoriquement là pour ça. Même les différentes directions du ministère de la Défense ne sont pas habilitées à rencontrer les « intermédiaires ». Seuls les services de renseignement mènent, parfois, de discrètes enquêtes sur leur compte. C’est le deuxième geste politique.

François Léotard croit pouvoir signer Sawari 2 à l’occasion de la visite qu’il doit effectuer avec Edouard Balladur à Ryad, en janvier 1994. Gérard Longuet, ministre de l’Industrie, est du voyage. Mais ils échouent. A la suite de ce revers, Léotard rencontrera neuf fois Ali Ben Mussalam, selon une chronologie établie par des acteurs de la négociation. Renaud Donnedieu de Vabres, simple chargé de mission au cabinet, devient le missi dominici de Sawari 2, à la stupéfaction de plusieurs hauts fonctionnaires. « Il avait écarté le directeur des relations internationales du ministère et le directeur général de l’armement, remarque l’un d’eux. Il allait à Ryad seul. Cela n’était jamais arrivé au ministère de la Défense. On n’avait jamais vu le niveau politique se mêler de ça ». Donnedieu de Vabres n’hésite pas non plus à prendre le jet de Ben Mussalam pour ces missions. Douffiagues, davantage dans son rôle, est contraint de fréquenter assidûment l’appartement parisien de Takkiedine.

Comptes bancaires.

Mission réussie pour tout le monde. Sawari 2 est signé le 19 novembre 1994, au Maroc, par François Léotard et le prince Sultan. Il porte sur deux frégates armées avec option sur une troisième. Les contrats de commissions sont déjà faits. Ils sont « hors normes ». D’abord le pourcentage : 8 % au lieu d’1 ou 2 %. Et leur portée : ils visent toutes les affaires à conclure avec l’Arabie Saoudite durant cinq ans. Les comptes bancaires des intermédiaires sont prêts. Pour Ben Mussalam, ce sera la Deutsche Bank, Cantrade et Pictet ; les trois à Genève. El Assir a préféré la SBS, de Genève également. Takkiedine choisi la Saradar (Paris) et la Lloyds à Londres.

Curieusement, les contacts entre les intermédiaires et « l’échelon politique » se poursuivent après la signature. En janvier 1995, Donnedieu de Vabres devient membre de la cellule politique du candidat Balladur à l’élection présidentielle. Les 10 mars et 13 avril 1995, en pleine campagne, Donnedieu de Vabres trouve le temps de rencontrer encore Ben Mussalam et Takkiedine, alors que le marché est signé.

Finalement, Jacques Chirac remporte la présidentielle. Des écoutes sont aussitôt ordonnées, histoire de vérifier si les intermédiaires qui ont frappé à la porte de Donnedieu de Vabres n’auraient pas participé au financement de la campagne de Balladur. En décembre, Jacques Douffiagues, qui a rejoint le comité exécutif du Parti républicain quelques mois plus tôt, doit quitter la Sofresa. Contacté par Libération, l’ancien ministre souligne que les négociations « relatives à différents contrats d’armement avec l’Arabie Saoudite » se sont déroulées « dans le cadre d’une société publique soumise à la double surveillance d’un commissaire du gouvernement et d’un contrôleur financier ». Douffiagues explique qu’après son départ, sa gestion n’a nullement été contestée au sein du conseil d’administration de l’office d’armement. « L’activité de la Sofresa a donné lieu, comme de coutume entre nos deux pays, à des contrats de gouvernement à gouvernement. Elle est de ce fait totalement couverte par le secret défense ». Réponse classique.

(1) Libération a contacté par fax François Léotard, Edouard Balladur, Renaud Donnedieu de Vabres et Nicolas Bazire. Aucun n’a souhaité réagir à nos informations.
LASKE Karl Libération 3 août 2001

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