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Le sens de la répression à Bahreïn

Pierre dortiguier

lundi 20 février 2012

Dans tout événement ou manifestation naturelle, le sens répond à deux catégories, l’une sert de causalité mécanique, et se nomme l’antécédent, et l’autre, plus importante est ce pour quoi une chose est faite, sa finalité. Pourquoi se promène-t-on à pied ? Aristote répond : pour la santé, et le simple mécanicien sera plus limité et précis : à cause de la bipédie ! C’est ainsi que la répression exercée sauvagement, impitoyablement, mais systématiquement à Bahreïn contre la population chiite, en majorité rurale, avec le quadrillage qui continue, a pour but - car c’est cette finalité qui intéresse la politique - l’alliance anti-iranienne des pays du Golfe, usant de la révolte populaire des Bahreïni comme prétexte, au besoin, entretenue.

Une tunisienne vivant depuis une dizaine d’années à Bahreïn, qui fut ma collègue de philosophie, m’informe de ce que les Américains y jetaient de l’huile sur le feu, et que des agitateurs soudoyés par eux semblaient favoriser l’affrontement avec les forces non de l’ordre, mais du nouvel ordre régional. A cet effet les tueries absurdes de civils, dont cette infirmière le visage visé à bout portant, par lunette, tandis qu’elle téléphonait avec son portable qui a fait le tour de la presse internationale, témoignent de cette volonté d’en découdre avec la population, et de supprimer ou mieux de saigner une opposition future, dans le cas d’un conflit avec l’Iran. Cela était la prévision de ces stratèges mus par le ressort des révoltes arabes.
L’occasion de manifestations contre la tyrannie criante était donnée par l’absurdité de la dynastie étrangère au peuple et importée par l’Angleterre, mais cela aura été une cause occasionnelle. En revanche la campagne anti-syrienne actuelle permet de dessiner le contour de cette opération conduite d’une main de fer par les alliés de Washington, les successeurs de ceux qui signèrent le traité sur le Quincy scellant l’alliance entre Roosevelt et Séoud le 13 février 1945.

La situation stratégique de Bahreïn, comme port de la flotte américaine, n’a jamais été menacée jusqu’à ce jour. On en peut déduire que la répression n’est pas la réaction à une émeute, aussi légitime qu’elle soit par ailleurs, mais une action mûrie, stratégique qui a intégré les éléments de la révolte populaire comme moteur de son installation, à savoir de la création de ce pacte d’alliance militaire entre riverains du Golfe persique, pour constituer une coalition offensive dont les troubles syriens font la démonstration.
C’est cette stratégie qu’avoue le « Journal of democracy » de la Fondation de Washington dépendant du Département d’Etat, fondée en 1983, National Endowment for Democracy : dans son numéro d’octobre 2011, M. Zoltan Balkany, comparant le rôle décisif de l’armée dans les « révoltes arabes », note que les Chiites sont non seulement exclus des « travaux sensibles » (sensitive jobs), mais que l’absence de conscription militaire fait qu’ils sont exclus par l’armée en place du maniement des armes et de tout poste naturellement.

La répression de Bahrein est donc matériellement une opération anti-chiite, voulue comme telle par ceux qui tiennent ce régime à bout de bras !
La question est mal posée par les ennemis de l’Iran, car ils prétendent que le pays a des visées sur les îles Bahreïn, riches en pétrole : s’ils veulent dire, répétons-le, que la dynastie régnante est une création anglaise, dont la politique de diviser pour régner, selon une règle de leur présence triséculaire en Inde, de choisir une minorité pour qu’elle doive son pouvoir au soutien de Londres, alors Bahreïn est un cas d’école.
Mais on peut retourner l’accusation et présenter la situation actuelle de Bahrein comme la folle poursuite d’une agression bicentenaire (si ce n’est plus, car il y eut une occupation britannique de fait au milieu du 18e siècle). Et tel ministre de l’Ancien Régime iranien pouvait, comme Freidoune Sahebjam, auteur qui fut bien en cour, écrire, dans un livre officiel, en 1966, préfacé par le Shah, de ces îles : « elles constituent au point de vue administratif la 14e province iranienne. Depuis 1906, profitant de la faiblesse des gouvernements qui se succèdent sous Mozafaar-ed-Din Shah, puis sous Mohamed Ali Shah, les Anglais avaient placé cette île sous leur protectorat. Afin de faire valoir les droits iraniens sur Bahreïn, le gouvernement de Reza Shah saisit à plusieurs reprises en 1928 et 1936 la Société des Nations de cette affaire. Ces tentatives n’ont jamais abouti et le problème reste entier aujourd’hui encore ». [1]

Nous avons cité ce passage pour ne pas que l’on agite devant une opinion ignorante des lieux et de la réalité historique, un quelconque prosélytisme chiite venant du « régime des Mollahs » selon l’expression des salons parisiens et de leurs prolongations jusqu’aux rives du Potomac et des clubs sionistes.

En bref, l’occupation politique et militaire de Bahrein est l’amorce d’une occupation de l’Iran dans le rêve américain que la résistance syrienne et la puissance même de l’Iran démontrée par ses armées et l’échec de la subversion, viennent de briser.
L’alliance militaire conclue entre les Etats du Golfe s’est concrétisée à Bahrein.

Que le sacrifice de la population bahreïni soit inspiré par la gravité et l’étendue sensible à elle de ce danger relève aussi d’une fraternité religieuse que l’Histoire a rendue organique et donc vitale.

Pourquoi alors s’étonner, non seulement du soutien servile du Royaume marocain aux maîtres des îles, et qui vient d’en être félicité maintenant, mais aussi du silence des principaux acteurs du Printemps dit arabe. Les Bahreïni ne seraient-il plus arabes, et la place des Perles n’est-elle pas un bien commun des amis de la liberté, ou pour être un bon Arabe, faut-il être partie prenante de ce grand jeu saoudien et washingtonien dont on finit par croire que les nouveaux venus au pouvoir connaissent la signification stratégique ; et auraient été recrutés, direz-vous peut-être comme nous, en conséquence ?

Notes

[1« L’Iran des Pahlavi », Berger-Levrault, 1966, p. 87

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