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L’obsession de Paul Wolfowitz

Article paru le 29.01.03

jeudi 29 mars 2012

Portrait d’un faucon visionnaire et messianique

Il est, au sein de l’équipe Bush, le plus fervent partisan de la guerre en Irak.

Quatre jours après les attentats du 11 septembre 2001, lors de la réunion des principaux membres du gouvernement, convoquée par George W. Bush dans la résidence présidentielle de Camp David, Paul Wolfowitz a expliqué que la riposte devait porter non pas sur l’Afghanistan, mais sur l’Irak. Il existe deux versions de ce qui s’est passé ce jour-là.

Selon l’une, adoptée par Bob Woodward dans son « Bush en guerre » ( Bush at War, éditions Simon & Schuster), le président a fait dire au numéro deux du Pentagone qu’il devait se taire et laisser parler le numéro un, Donald Rumsfeld. L’autre version, retenue notamment par Bill Keller dans le long article qu’il a consacré à Wolfowitz ( The New York Times, 22 septembre 2002), dit que celui-ci, au contraire, a été encouragé par le président à exposer son point de vue. Une troisième source assure que, d’ailleurs, l’ordre signé par Bush, le 17 septembre, pour la mise en route de l’intervention en Afghanistan, comportait aussi un paragraphe donnant instruction au Pentagone d’élaborer des plans pour une opération ultérieure en Irak.

Le byzantinisme de la vie politique à Washington autorise bien des hypothèses. Un accord assez large existe, néanmoins, pour dire que l’affaire n’était pas gagnée. Sur certaines photos de la réunion du 15 septembre 2001 à Camp David, la mine de Wolfowitz montre clairement que, ce jour-là, ça n’allait pas bien pour lui. Deux jours après, le secrétaire d’Etat Colin Powell, interrogé au sujet d’une déclaration antérieure du secrétaire adjoint à la défense sur la nécessité d’ « en finir avec les Etats » qui soutiennent le terrorisme, l’a remis sèchement à sa place.

Au printemps 2002, Powell était enchanté de parvenir à un accord à l’ONU, notamment avec la Russie, sur une adaptation de l’embargo frappant l’Irak, ce qu’on a appelé les « sanctions intelligentes ». Il refusait de financer l’opposition irakienne en exil sur les crédits du département d’Etat. On était très loin d’imaginer l’envoi, dans la région, de 150 000 soldats américains, de quatre porte-avions, de centaines d’appareils.

Inlassablement, Paul Wolfowitz a fait avancer sa cause. Son ami James Woolsey, ancien directeur de la CIA, a parcouru l’Europe à la recherche des preuves d’une collusion entre l’Irak et le 11 septembre, sans les trouver. En janvier 2002, dans son discours sur l’état de l’Union, Bush a cité l’Irak parmi les trois pays de « l’axe du Mal ». Au plus fort des affrontements entre Israéliens et Palestiniens, Donald Rumsfeld n’a pas cessé de rappeler que Saddam Hussein encourageait les terroristes et promettait 25 000 dollars aux familles des volontaires pour des attentats-suicides. A l’extérieur du gouvernement, le groupe des néoconservateurs, qui voit en Wolfowitz un de ses héros, a fait chorus dans les journaux, à la télévision, dans les débats des thinktanks. Le numéro deux du Pentagone n’était certes pas seul, mais, « plus que tout autre, il a mis l’Irak en tête des priorités et, à l’étonnement de beaucoup d’entre nous, il a réussi à imposer sa conception », dit John Ikenberry, professeur à l’université de Georgetown. Opposé à ce qu’il a appelé, dans un article de la revue Foreign Affairs ( septembre-octobre 2002), « l’ambition impériale américaine », Ikenberry pense que Wolfowitz « voit la guerre en Irak comme sa guerre » et que, si ses idées l’ont emporté, c’est, en partie au moins, parce qu’il « n’a pas de concurrent de son niveau ».

« C’est probablement, dans cette administration, celui dont la pensée stratégique est la plus ample », explique aussi Zbigniew Brzezinski. L’ancien conseiller de Jimmy Carter, lui aussi en désaccord à peu près total avec Wolfowitz, n’en a pas moins « une très haute opinion du numéro deux du Pentagone ». « C’est un homme intelligent, qui s’instruit par l’expérience et par le savoir », déclare-t-il. « Zbig » attribue l’influence du secrétaire adjoint à ses longues années de service, commencé pendant la guerre froide, en 1973, en un lieu névralgique : l’Agence pour le contrôle des armements et le désarmement, où il a travaillé sur les SALT, les pourparlers menés avec les Soviétiques pour limiter les armements nucléaires.

Engagé, depuis trente ans, dans la réflexion stratégique, dans l’organisation militaire et dans l’action politique et diplomatique, Wolfowitz est l’un de ceux qui maîtrisent le mieux le fonctionnement de la puissance américaine et les rapports de forces internationaux. Brzezinski le situe sur le même plan que Henry Kissinger, McGeorge Bundy ou lui-même, c’est-à-dire ces grands serviteurs des Etats-Unis, successivement universitaires et hauts fonctionnaires, conjuguant l’autorité intellectuelle et le pouvoir que donne la confiance d’un président. A l’arrière-plan, se dessine la silhouette de George Kennan, qui conçut la « doctrine Truman » d’endiguement du communisme après la seconde guerre mondiale.

Jeudi 23 janvier, devant le Council on Foreign Relations, la prestigieuse institution new-yorkaise où siègent tous ses pairs, Paul Wolfowitz a donné la mesure de l’ambition qui justifie, à ses yeux, la politique des Etats-Unis face à l’Irak. « Nous regarderons peut-être ce moment de l’histoire, a-t-il dit, comme celui où l’Occident a décidé de lui-même pour le XXIe siècle, non pas en termes de géographie, de race, de religion, de culture ou de langue, mais en termes de valeurs, celles de la liberté et de la démocratie. » C’est ce que John Ikenberry appelle « une vision du monde très romantique ». « Il veut faire quelque chose de bon pour le monde et pour la paix, commente le professeur de Georgetown. C’est difficile de s’opposer à cela. » Pour Wolfowitz, en effet, il y a deux raisons essentielles de mettre fin au régime de Saddam Hussein. D’abord, le dictateur de Bagdad n’a jamais cessé d’être dangereux pour ses voisins, pour toute la région et, par conséquent, pour le monde entier. Depuis la guerre du Golfe, en 1991, il n’a pas renoncé à conserver ou à fabriquer de nouveau des armes terrifiantes, sur lesquelles il compte pour prendre sa revanche.

Ensuite, une fois qu’il aura été chassé du pouvoir, il sera possible que se construise, en Irak, une société démocratique, qui donnera envie aux autres peuples arabes et musulmans d’emprunter la même voie.

La certitude de la malfaisance de Saddam Hussein n’est pas récente chez Paul Wolfowitz, dont l’un des points forts est la capacité d’analyse et de prévision. Son premier exploit, dans cette veine, est un document de 1979. Travaillant alors sous les ordres d’un adjoint au secrétaire à la défense, chargé des programmes régionaux, il avait détaillé la menace que représentait Saddam Hussein pour ses voisins.

Cependant, en pleine révolution khomeiniste en Iran, la politique du gouvernement de Jimmy Carter consistait à chercher des contrepoids, et l’Irak pouvait en être un. Wolfowitz avait quand même convaincu ses supérieurs d’envoyer dans le Golfe, par précaution, des cargos transportant du matériel militaire. Onze ans plus tard, ces équipements, un peu rouillés, ont été les premiers débarqués après l’invasion du Koweït par les troupes irakiennes.

Au moment de la guerre du Golfe, Paul Wolfowitz était de retour au Pentagone comme sous-secrétaire, chargé de l’élaboration des politiques. George Bush, père du président actuel, était à la Maison Blanche, et le ministre de la défense s’appelait Richard Cheney, devenu vice-président auprès de George W. Bush. Chargé de la planification, Wolfowitz a préparé l’opération « Tempête du désert » (et assuré son financement en présentant aux alliés une facture de 50 milliards de dollars pour les services des forces américaines). Il a contribué, aussi, à convaincre les Israéliens de ne pas entrer en guerre, malgré les Scud tirés par l’Irak dans leur direction, afin de ne pas heurter les partenaires arabes de la coalition. Il a toujours évité de répondre par oui ou par non à la question : était-ce une erreur de ne pas aller jusqu’à Bagdad ? En tout cas, il n’a jamais cessé de considérer Saddam Hussein comme un danger pour les Etats-Unis. Après la défaite du premier Bush, Wolfowitz, devenu doyen de l’Ecole d’études internationales avancées (SAIS) de l’université Johns Hopkins, à Washington, a pris au sérieux les enquêtes de l’universitaire et journaliste Laurie Mylroie, selon laquelle l’Irak était derrière le premier attentat contre le World Trade Center de New York, en 1993. « Il a toujours été convaincu de la culpabilité de Saddam Hussein dans cette affaire », se rappelle Stephen Szabo, qui était son adjoint à la SAIS.

EN janvier 1998, au commencement de la crise qui allait aboutir à l’expulsion des inspecteurs de l’ONU, Wolfowitz a signé une « lettre ouverte » au président Bill Clinton, l’invitant à « entreprendre une action militaire, puisque la diplomatie est, à l’évidence, en train d’échouer ». La politique des Etats-Unis devait avoir pour objectif, selon lui, de « chasser du pouvoir Saddam Hussein et son régime ». Parmi les autres signataires de cette lettre, il y avait Donald Rumsfeld, aujourd’hui ministre de la défense, Richard Armitage, secrétaire d’Etat adjoint, John Bolton, sous-secrétaire d’Etat chargé du contrôle des armements, Robert Zoellick, représentant des Etats-Unis pour le commerce international, Zalmay Khalilzad, « l’Afghan de Bush », devenu son ambassadeur auprès de l’opposition irakienne.

Il y avait aussi Richard Perle, qui dirige le Defense Policy Board, un organe consultatif du Pentagone. Ce serait une erreur, dit Zbigniew Brzezinski, d’assimiler les deux hommes, qui se connaissent depuis qu’ils ont travaillé ensemble, à la fin des années 1970, pour l’ancien sénateur démocrate Henry Jackson, pionnier du combat moral contre le communisme. Proche du Likoud israélien, Perle estime que la seule politique possible pour l’Occident, et en tout cas pour les Etats-Unis, est celle d’un affrontement prolongé et multiforme avec le monde arabe et musulman. Ancien ambassadeur en Indonésie, Wolfowitz rejette, au contraire, le « choc des civilisations », popularisé par Samuel Huntington, professeur à l’université Harvard, dans le livre qui porte ce titre. Envoyé par la Maison Blanche pour exprimer le point de vue du gouvernement devant un grand rassemblement de soutien à Israël, le 15 avril 2002, Wolfowitz a parlé des souffrances subies « par les Palestiniens et les Israéliens » et prononcé les mots « Palestine indépendante », ce qui a déclenché les huées.

Fils d’un mathématicien d’origine polonaise, dont toute la famille restée en Europe est morte dans les camps nazis, Paul Wolfowitz a commencé par les mathématiques, lui aussi, avant de bifurquer vers les sciences politiques sous l’influence d’Allan Bloom. Professeur à l’université de Chicago et essayiste, Bloom, mort en 1992, était devenu célèbre en Europe, en 1987, avec L’Ame désarmée (éditions Julliard), un livre sur le déclin de la culture aux Etats-Unis. Le romancier Saul Bellow l’a dépeint dans un roman à clé, Ravelstein (éditions Gallimard, 2002), où l’actuel secrétaire adjoint fait une brève apparition, sous un nom fictif, dans les fonctions qu’il exerçait, en 1991, au ministère de la défense. Né en 1943 à New York, Wolfowitz a vécu un an en Israël quand son père, professeur à l’université Cornell, a pris un congé sabbatique dans ce pays. « Dans les années 1950, a-t-il raconté, ils pensaient qu’un juif devait vivre en Israël. Je me disputais chaque semaine avec mes camarades, auxquels je disais que ce n’était pas vrai, que je ne vivrais pas en Israël et que j’étais américain. » Admirateur de Lincoln, connaissant par cœur chaque grand épisode de la guerre de Sécession, Wolfowitz est de ces Américains messianiques pour qui « les intérêts des Etats-Unis sont beaucoup plus compatibles avec ceux des autres peuples » que ce n’est le cas pour aucun autre pays. « Ce que ne comprennent pas les réalistes, dit-il de ses adversaires, c’est que la démocratie est un outil politique puissant. » C’est là le fondement de l’unilatéralisme de Paul Wolfowitz : sa foi dans l’universalité des valeurs américaines.

Patrick Jarreau
Le Monde

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