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L’€uroland et les mensonges de Sarkozy

Léon Camus

lundi 27 juin 2011

Commentaire de texte relatif au préambule eurolâtrique de l’intervention de M. Nicolas Sarkozy à l’OCDE jeudi 16 juin 2011 à l’occasion du Rassemblement international des organisations agricoles et paysannes [1].

Dans son discours du Forum des agriculteurs du monde au château de la Muette, M. Sarkozy s’est montré très préoccupé – et qui le lui reprocherait ? – de « stabilité ». Celle de la zone euro et celle de l’€uro proprement dit. Fort bien. Mais lorsqu’il déclare que « la première source de stabilité, c’est l’euro » là nous commençons vraiment à tiquer. Remarquez qu’il suffit de « le dire » avec suffisamment d’aplomb pour que cela devienne vérité d’évidence et prémisse de tous les sophismes qui en découleront ensuite automatiquement.

Car il ne faut pas manquer de culot pour nous asséner un truc aussi gros. Parce qu’à l’évidence l’€uro n’a jamais assuré la stabilité des prix mais au contraire a été un facteur d’inflation (escamoté c’est-à-dire mis hors champ des médias) : la baguette, le « quotidien » ne se sont-ils pas passé de 1 FF à 1 € ? Des prix multiplié par 6 ou 7 selon les cas. N’est-ce pas l’€uro donc qui a incité les États à emprunter sans retenue [2] auprès de bailleurs privés jusqu’à conduire certains d’entre eux à des faillites maquillées en restructuration implicites, la Grèce en premier lieu, mais aussi le Portugal, l’Irlande, l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni et, osons le dire, la France [3] ?

N’est-ce pas cet endettement débridé – de par la syndication de la dette dans le pot commun €uro - qui est la cause du naufrage budgétaire auquel nous assistons en Grèce mais qui nous pend également au bout du nez ? Belle stabilité que celle de cet €uro, monnaie unique (et non commune) que M. Sarkozy entend maintenir au prix de tous les sacrifices… autant dire avec la sueur, le sang et les larmes des individus et des peuples conviées à payer les intérêts exorbitants des dettes contractées par des États faillis et usurpant leur pouvoir ou l’exerçant de façon quasi totalitaire [4] sous couvert d’une démocratie dévoyée qui n’en a plus que le nom.

Car lorsque M. Sarkozy martèle que « notre devoir, c’est de défendre et de sauvegarder l’euro. Sans l’euro, il n’y a pas d’Europe, et sans l’Europe, il n’y a pas de paix et pas de prospérité possible » nous lui répondront benoîtement que l’Europe existe au moins – nativement - depuis l’âge du bronze et politiquement depuis l’Empire romain avant sa division et auquel succède en Occident le Saint Siège avec la don du Palais du Latran, résidence pontificale de 313 à 1304, par Constantin lui-même… Rappelons que le fil est interrompu entre le monde antique et la Chrétienté moderne : le Souverain Pontife n’est-il pas l’héritier morganatique du Pontifex Maximus, lequel exerçait son magistère sur la Rome archaïque ? L’Europe a été à nouveau politiquement unifiée au IXe siècle par Carol Le Grand, puis de façon très éphémère lors du passage de ces deux comètes que furent Bonaparte et Hitler… L’Europe n’a donc pas attendu pour exister réellement ni la survenue de l’€uro quasi morte né (au regard de la longue durée), ni les divagations de ses sectateurs !

Par conséquent, si nous n’avons pas attendu l’€uro pour être européens, nous continueront de l’être avec ou, le cas échéant, sans lui. Maintenant lier la paix et la prospérité à la pérennité de l’€uro est une vaste plaisanterie. Lénine promettait « la terre et la paix » au Moujiks qu’il entendait soulever contre leur monarque. On sait ce qu’il en advint : collectivisation forcée des terres, famine, mort ou goulag pour les récalcitrants. Suivant un même procédé rhétorique, le proactif élyséen promet de son côté « paix et prospérité » si nous acceptions tous les sacrifices pour venir au secours de l’instrument de notre servage, nihil novi sub sole.

L’Union européenne c’est la guerre et la faillite des nations.

En effet pour « la paix », M. Nagy-Bocsa repassera. Depuis que l’€uro est institué (1997) les guerres périphériques ouvertes se succèdent à vive allure : Kossovo 99, Afghanistan 2001, Irak 2003, Libye 2011, sans compter les conflits annexes où les Européens et leurs troupes se trouvent empêtrés dans des opérations dites de maintien de la paix, sous couvert de Résolutions du Conseil de sécurité, avec ou sans l’Otan : Bosnie, Macédoine, Liban, Tchad (Darfour), Océan Indien (Côtes de Somalie), Côte d’Ivoire. [5] Depuis 1991 et le Traité de Maëstricht les guerres peu glorieuses se succèdent au service direct ou indirect de l’expansion et de la consolidation de la thalassocratie anglo-américaine… Sanglantes confrontations où les reliquats de nos armées d’hier (aujourd’hui professionnalisées) assument des missions qui ressemblent de plus en plus à du mercenariat en tant que forces supplétives !

Quant à la « prospérité », friches industrielles, chômage galopant, délocalisations, restructurations, déclassement et paupérisation des classes moyennes parlent d’eux-mêmes ! Alors de qui se moque le Président de tous les français avec ses syllogismes abscons qui sont autant d’insultes à l’intelligence la plus bornée ?

In fine, poussant sa démonstration au bout, M. Nagy-Bocsa brandit l’impératif kantien « nous n’avons pas le droit de fragiliser l’euro ». Autrement dit « je ne le permettrais pas et je prendrais les mesures nécessaires que cela plaise ou non »… On saisit bien ce que cela signifie : pas de restructuration stricto sensu (moratoire) sur la dette grecque, laquelle constituerait un précédent fâcheux, inquiéterait « les marchés » (pauvres chéris)… ce qui pourrait entraîner une nouvelle crise de solvabilité certaines banques françaises et allemandes trop fortement exposées dans et par la dette hellénique ! En d’autres termes, ces prêteurs ayant été trop cupides et pas assez prévoyants, risquent de voir leurs créances impayées. Déjà en guise d’avertissement l’Agence Moody’s « envisage » de réduire la note des banques françaises BNP Paribas, Société Générale et Crédit Agricole, jetant ainsi la panique (réelle ou simulée) dans le landernau de l’Eurogroupe où le couple Merkel-Sarkozy s’agitent comme hannetons en boîte.

L’on peut cependant difficile de s’empêcher de voir dans la fébrilité hagarde qui paraît s’être emparée des principaux ministres des Finances de l’Eurozone, une sorte de « chantage » à la crise (et à l’hiver économique qui suivrait) pour nous faire accepter de refinancer toujours davantage les béances des finances européennes et pas seulement les défaillances grecques. Autrement dit pour nous inciter à nous faire saigner à blanc au profit (exclusif) des banques prêteuses menacées de faillite au cas où la Grèce atteindrait le point de non-retour en matière de défaut de paiement, suivie par la dégringolade collective du système bancaire européen. Ainsi, sous couvert de sauver la Monnaie unique pilier de la paix, de la stabilité et de la prospérité, il s’agit ni plus ni moins que de renflouer (une nouvelle fois) les établissements bancaires qui ont mal joué et se sont goinfrés avec une dette grecque qu’ils ont largement contribué à rendre abyssale. [6] Il n’est donc pas du tout question de « solidarité » compassionnelle à l’égard des économies défaillantes des PIIGS (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne, Italie), ou du seul soutien de l’€uro mais bien de consolider la Dette afin de solvabiliser le secteur bancaire, et ce à n’importe quel prix… notamment par l’effondrement de la consommation intérieure et la récession durable de nos économies !
Bien entendu la crainte et le risque sont certainement bien réels de voir se reproduire un nouveau krach systémique trois ans après le dépôt de bilan catastrophique de Lehman Brothers et les faillites bancaires en cascade qui s’ensuivirent… Mais l’on sait aussi que la crise a été un épisode fort juteux pour les joueurs habiles et ici la crise grecque est et sera, répétons-le, du pain béni pour qui souhaite précipiter les événements et l’intégration économique d’une Union européenne de plus centralisée, fédérale et totalitaire. [7]

L’Union européenne n’est pas l’Europe, elle en est l’antithèse.

Ainsi M. Sarkozy parle de devoir et d’interdiction (nous n’avons pas le droit) et se prévaut d’avoir « pris des décisions historiques pour renforcer l’intégration européenne » comme si l’homogénéisation écopolitique du sous-continent européen était la panacée à tous les maux qu’ont justement crées la construction artificielle d’une Union fédérative elle-même destructrice de l’Europe réelle.

Bref le conducator, se présentant comme le liquidateur du fléau entend simplement à soigner le mal par plus de mal, car centraliser les politiques budgétaires ne conduira pas à une véritable harmonisation des politiques budgétaires pour la bonne raison qu’une gouvernance européenne n’effacera pas d’un coup de baguette magique les profondes disparités économiques prévalant entre les États membres de l’Union. Encore faudrait-il comprendre, ou accepter, que ces différences économiques sont également en grande partie induites de traits ethnoculturels largement ataviques : nous savons par exemple tous que les Allemands travaillent quantitativement moins que les Français mais obtiennent des rendements supérieurs en raison d’un sens inné de la discipline et de l’organisation ! Ceci vaut plus encore pour l’Europe méridionale et orientale, ce n’est pas la qualité des hommes qui est en cause mais le poids de l’histoire et des dispositions héréditaires de caractères qui ne s’effaceront pas du jour au lendemain quelques soient l’ampleurs des « décisions historiques » propulsées par les idéologues du grand marché européen.

Pour conclure, M. Nagy-Bocsa en appelle à l’Unité afin de « sortir des querelles nationales pour retrouver le sens de notre destin commun en Europe ». Outre l’extrême lourdeur de l’énoncé, notre grand Diafoirus, thérapeute avisé des crises européennes, ne dit pas ni où ni quand nous aurions perdu (pour mieux le retrouver) cet étrange sens de notre destin commun d’une Europe politique qui n’a jamais existée avons-nous qu’avec l’Empire Romain, Carolus Magnus et deux fois dix ans dans les affres de la guerre et les ambitions avortées de Napoléon et d’Hitler. Donc en la matière, nous n’avons a priori rien à retrouver mais tout à inventer. Quant au modèles que les Eurocrates cherchent à nous imposer l’on voit bien où cela nous a conduit à l’appauvrissement avec en perspective assez proche au rythme où vont les choses, la ruine et le chaos !

Dernières contre-vérités dans les incantations présidentielles, il s’agirait en somme de « préserver la stabilité de la zone euro, car sans stabilité, il n’y aura pas de croissance possible »… toujours et encore des syllogisme schématiques sous forme de chapelets d’équations (euro + stabilité = paix + croissance) plus controuvées les unes que les autres… le plus étrange c’est que personne n’y trouve à redire, les auditeurs auditent sagement et nul ne ricane !

Notes

[1Nicolas Sarkozy 16 juin 2011 : « Vous ne m’en voudrez si, avant de parler de l’agriculture, j’évoque le sujet qui sera au cœur des prochains rendez-vous européens, d’ici la fin du mois de juin, je veux dire la stabilité de la zone euro.
Pour les Français, la première source de stabilité, c’est l’euro. Souvenez-vous des dévaluations compétitives qui pouvaient ruiner en quelques minutes l’effort de plusieurs années.
L’euro, est avec la Politique agricole commune l’une des grandes réalisations européennes. Et notre devoir, c’est de défendre et de sauvegarder l’euro. Sans l’euro, il n’y a pas d’Europe, et sans l’Europe, il n’y a pas de paix et pas de prospérité possible.
Quand il a fallu agir face à la crise financière, je n’ai pas hésité. Aujourd’hui, alors que la reprise est en cours, nous n’avons pas le droit de fragiliser l’euro.
Je dis cela car depuis un an, certains pays de la zone euro traversent une crise sans précédent. Ces pays mettent en œuvre des programmes de redressement sans équivalent dans l’histoire. Depuis un an, nous avons pris des décisions historiques pour renforcer l’intégration européenne.
[…] Je demande à chacun de prendre ses responsabilités ce dont nous avons besoin le plus aujourd’hui, c’est d’unité. Il faut donc sortir des querelles nationales pour retrouver le sens de notre destin commun en Europe.
J’en appelle à chacun pour faire preuve d’esprit de responsabilité et du sens des compromis nécessaires sur lesquels l’Europe s’est bâtie. Il faut défendre notre monnaie unique, il faut défendre les institutions européennes. C’est notre devoir à tous de tout faire pour préserver la stabilité de la zone euro, car sans stabilité, il n’y aura pas de croissance possible…
 »…

[2Ainsi « l’interdiction faite à l’Etat français d’emprunter auprès de sa Banque centrale a permis de faire sauter tous les verrous qui encadraient jusqu’à cette date la capacité d’endettement public. À partir du moment où l’État français a pu disposer d’une facilité d’endettement illimitée auprès des marchés (d’ailleurs sous le prétexte fallacieux de respecter les critères de Maastricht), nos gouvernants socialistes à leur arrivée au pouvoir en 1981 s’en sont donnés à cœur joie pour faire financer leurs déficits croissants par les marchés tout en profitant de la mutualisation de la dette au sein de la zone euro » N. Jaisson.

[3Pour 703 mds d’€ de la dette grecque, la dette publique participe à hauteur de 293 milliards soit près de 26 600 euros par habitants. Par comparaison France. Wikipedia indique qu’au troisième trimestre 2010 la dette publique française atteignait (chiffres officiels) 1574,6 milliards, soit 26 250 euros par pour quelque 60 millions d´habitants ou encore 52 500 euros pour un couple.

[4Les États ouest européens sont devenus des sociétés de l’Interdit majeur, intégralement caporalisées dans tous les aspects de la vie courante. Tels les interdits alimentaires, tabac, alcool, sauf (évidemment) le cannabis dont la libéralisation est à l’étude. A contrario, la consommation sexuelle (ivrognerie et vagabondage) devient quasi obligatoire avec les ventes de préservatifs associées à de fréquents faits de prostitution dans les établissements scolaires, tout comme la sexualité forcée pour les filles dès l’âge de quatorze ans, cibles de campagnes virulentes de vaccination (peut-être bientôt obligatoire) contre le papillomavirus sexuellement transmissible (cancer du col de l’utérus). Sans parler des lourdes pénalités qui frappent la population solvable au moindre écart (ou excès de vitesse) hors des rails étroits des comportements définis légalement. À telle enseigne que « tout » étant interdit, les seules mentions légales ne devraient désormais plus concerner que ce qui par exception se trouve encore « autorisé », ainsi que soulignais déjà il y a trois décennies le satiriste Coluche.

[5« Europe, Chronique D’une Mort Annoncée » La Construction Européenne face aux Crises systémiques. Jean-Michel Vernochet. Éditions de l’Infini 2009.

[6Et autres établissements financiers parmi lesquels Goldman Sachs, grand profiteur de la crise de 2008, et tombeur de Lehman Brothers et de l’assureur AIG. En février 2010 le New York Times révélait que Goldman Sachs avait fourni à Athènes, et ce jusqu’en 2009, les « outils » financiers lui permettant de renflouer ses comptes en maquillant certaines transactions. En 2001, la Grèce rejoint la zone euro et afin d’honorer les Traités en matière de déficit autorisés, elle choisit d’emprunter en sautant la case « politique d’assainissement » des finances publiques, sur la sollicitation et les conseils de Goldman Sachs au moyen d’un échange de monnaie plutôt que d’un emprunt traditionnel. Cela permettait utilement à la Grèce d’obtenir des fonds sans en faire apparaître officiellement les montants ; des manipulations qui ont d’ailleurs été vraisemblablement utilisés par d’autres pays tels l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. Ajoutons que Goldman Sachs aurait servi d’intermédiaire, en janvier 2010, avec la Chine Populaire pour la vente d’un portefeuille d’obligation de 25 mds d’€uros et d’une participation de l’Empire du Milieu dans la National Bank of Greece !

[7« Grèce, €uro, Europe... crise et chuchotements » 20 mai 2010. http://www.geopolintel.fr/article27...

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