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Zbigniew Brzezinski : « Il y a un pas entre la chute d’un dictateur et l’avènement de la démocratie »

mardi 29 mars 2011

L’ancien conseiller de Sécurité Nationale de Jimmy Carter, observateur renommé du Moyen-Orient, livre ses réflexions à LEXPRESS.fr après l’annonce du départ de Hosni Moubarak.

Hosni Moubarak a quitté le pouvoir il y a quelques heures. Comment réagissez-vous à l’événement ?

Je suis d’abord frappé par l’énorme impact, et succès, de la chaîne d’information arabe Al Jazira. Elle a offert une information sérieuse et permanente pendant tous les événements mais elle a aussi contribué à la bonne organisation des protestataires et rompu leur isolement. Sur le fond, maintenant. Le départ de Moubarak est une indéniable avancée. Mais nous ne pouvons encore tirer aucune conclusion précise pour la suite, car une question se pose : un populisme victorieux peut-il se transformer rapidement en démocratie effective ?

La grande gagnante politique, maintenant, est l’armée, dont on peut se demander si elle gouvernera efficacement. Personne ne veut d’une dictature militaire, mais pour créer une démocratie, il faut un processus politique, qui identifie des programmes, des leaders, crée une structure propre à des élections systématiques, et ainsi de suite. C’est une entreprise complexe.

Comporte-t-elle des risques ?

C’est une victoire de la rue contre un adversaire clairement identifié. Mais la rue, elle même n’est pas si clairement identifiée politiquement et dans son organisation. C’est un populisme qui peut prendre un contenu nationaliste ou religieux, d’où la nécessité de créer au plus vite une structure qui accompagne le mouvement vers un vrai choix démocratique, puis un vrai système démocratique.

Avez-vous été surpris par la tournure des événements ?

Voilà des années que j’écris et que je parle d’un réveil politique arabe, venant en particulier de la jeunesse. Ce qui est nouveau c’est l’interconnexion, et la stimulation qu’a apporté par exemple Al Jazira en confirmant à des groupes d’individus qu’ils appartenaient à une réalité plus grande. Voilà un facteur de spontanéité, d’enthousiasme autant que la source d’un mouvement de fond qui s’étend maintenant à d’autres pays arabes. Reste à savoir si ces autres pays montreront la même relative maturité politique que l’Egypte...

Que pensez-vous de la manière dont les Occidentaux s’y sont pris avec Hosni Moubarak ?

Ils ont parfois eu la main lourde. On peut même concevoir que Moubarak aurait quitté le pouvoir plus tôt, avec plus de dignité et de flexibilité, s’il n’avait pas été humilié publiquement. Le message aux autres leaders arabes aurait aussi pu être moins négatif. Je me demande ce que ressentent les rois de Jordanie et d’Arabie Saoudite, comme les autres dirigeants de la région du Golfe. Nous avons à faire ici à des problématiques dangereuses, et au sort du processus de paix israélo-palestinien. Je le répète : je n’ai rien contre les messages privés, même s’ils sont très francs, mais l’humiliation publique n’est pas une bonne technique en général.

Cette maladresse s’explique t-elle par l’incompréhension occidentale ?

Pour la Tunisie, la prise de conscience européenne et américaine a été tardive. Mais lorsque les premiers soulèvements ont eu lieu en Egypte, personne n’était dupe de ce qui arrivait.

Assistons-nous maintenant à la revanche de l’idéalisme en politique étrangère, contre la vision réaliste longtemps axée sur la préservation des équilibres régionaux ?

Reprenons un peu notre souffle et voyons si l’aspiration des égyptiens est réellement démocratique au sens d’un système fondée sur la tolérance, la loi, la liberté de choix, les procédures constitutionnelles, ou si le mot démocratie ne résume pas à un slogan exprimant le simple rejet du statu quo et d’un leader en particulier. Ce sont deux choses très différentes.

Les Israéliens ont-ils bien joué leur carte ?

En général, ils ont eu l’intelligence de rester discrets, en dépit des quelques sorties bruyantes de Netanyahu, car il est de leur intérêt, et du notre, si l’Egypte devient une démocratie, que ce pays reste attaché aux accords de paix.

Vous ne pouvez pas ne pas avoir pensé, ces derniers jours, à l’Iran de 1978 et 1979...

C’est exact, et il y a une grande différence. En Egypte, il s’agit d’une foule indéfinissable mais relativement pacifique, qui n’a pas commis de saccages ou de violences. En Iran, nous avions, comme alternative au Shah, d’un côté le parti Toudeh, communiste et prosoviétique, et de l’autre Khomeini et ses religieux fanatiques. Les éléments dits « démocratiques » n’étaient ni nombreux ni très soutenus par la population, et comme vous le savez, beaucoup d’entre eux se sont retrouvés exilés à Paris.

Etes-vous rassurés par la discrétion des Frères Musulmans ?

Aucun parti, aucune orientation ne se sont encore emparés du mouvement, c’est vrai, mais les Frères musulmans existent et bénéficient de soutien, non dans la majorité de la population, mais dans une minorité importante. Voilà pourquoi il faut aider les Egyptiens, et en particulier leur armée à lancer un processus, qui consisterait à identifier des leaders politiques et des programmes, à les rassembler autour d’un accord électoral avant de tenir des élections ; d’institutionnaliser un système que l’on espère vraiment démocratique. Pour l’instant, nous venons d’assister à la chute d’une dictature qui avait fait plus que son temps, mais il ne s’agit pas encore d’une véritable victoire de la Démocratie.

Philippe Coste (aux Etats-Unis), publié le 14/02/2011

Voir en ligne : lexpress.fr

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