Geopolintel - comprendre les enjeux globaux d’aujourd’hui

Ankara-Gaza-Brasilia

Jean-Michel Vernochet

jeudi 3 juin 2010

« Israël a déjà perdu la bataille des opinions » déplore le quotidien israélien Maariv. En vérité, la première vague d’émotion passée lundi 31 mai, la reprise en mains des médias ne s’est pas faite attendre, elle a même été particulièrement rapide en France. Car le début d’incendie médiatique qui s’était déclaré à l’annonce de l’abordage nocturne en haute mer des six bateaux d’un convoi humanitaire turc destiné à la bande de Gaza (soumise à un hermétique blocus de la part de l’État hébreu), a été immédiatement enseveli sous des tonnes de sable dormitif.

Dès mardi, si nous prenons la France pour exemple, la tendance commence à être renversée dans l’opinion et l’incident est relativisé. Ainsi le président de là République française « condamne l’usage disproportionné de la force », ne rejetant par conséquent que le caractère « disproportionné » et non le recours à la force elle-même, autant dire, un acquiescement… Le même soir, l’émission satirique « Les guignols de l’info », sous les dehors d’une critique assassine, se concluait en ces termes (dialogue entre le présentateur Poivre et le Premier ministre hébreu) : Poivre « vous n’êtes pas un peu paranoïaque ? » - Netanyahou « Oui, comme un juif entouré d’arabes qui le détestent ». Une façon assez subtile de dire que, finalement, bien entendu, le gouvernement israélien a mal agi mais qu’il a peut-être une excuse absolutoire, Israël étant assiégé de tant d’ennemis acharnés. C’est pour sûr omettre la question fondamentale de savoir pourquoi ce petit État (et grand perturbateur de l’ordre international) a le rare privilège de susciter autant de désaveux ?

Mais toute l’affaire n’est-elle pas une sorte d’illusion d’optique ? Si l’on interroge M. Toutle monde, il y a de fortes chances pour que celui-ci n’ait retenu qu’une seule « idée » échappée du jet de vapeur médiatique, à savoir que la flottille humanitaire était en fin de compte un convoi terroriste abritant des djihadistes. Pieusement la presse reprend les allégations selon lesquelles le convoi humanitaire n’aurait été qu’en entreprise dirigée en sous-main par…Al Qaïda !

Le mot magique étant lâché, la fermeture des esprits est immédiate, et comme le dit si bien Iago (dans Othello), soigneusement instillé un petit doute devient aussitôt immense. La cause est entendue, les torts étant partagés, Israël dispose du droit (légitime) de se défendre. Parce que dans l’imaginaire collectif, la légitime défense, même si elle conduit à un acte de brigandage particulièrement odieux, prime sur toutes autres considérations, fussent-elles de droit international.

Pour ce qui est des médias américains et britanniques l’affaire est un non-événement : pour s’en convaincre il suffit d’aller sur CNN ou la BBC, chaînes sur lesquelles le Golfe du Mexique et accessoirement le golfe (le jeu) occupent les premières places dans les reportages. Il est vrai qu’il est apparemment tout aussi difficile de colmater le puits en éruption au large de la Louisiane que de parvenir à un règlement équitable du contentieux endémique israélo-arabe.

Seuls les Turcs et leur gouvernement, au troisième jour après l’incident, restent sur la lancée de leur indignation. Laquelle cristallise et condense un fort ressentiment sourdement accumulé au long des ces dernières années. Défiance qui s’accroît au fil des ans, au fur et à mesure que l’AKP (Parti pour la Justice et le Développement au pouvoir en Turquie depuis 2002) renforce sa base populaire islamique au détriment de l’armée kémaliste, alliée stratégique de l’État hébreu.

Aussi, lorsqu’en France le journal officie « Le monde » titre « Triple fiasco pour les Israélien », il montre soit la plus totale absence de recul de la part des plumitifs de service, soit une myopie intellectuelle aggravée, soit peut-être une certaine forme de collusion dans la désinformation volontaire. En effet l’opération contre le bâtiment humanitaire turc « Marmara » a été de toute évidence mûrement réfléchie et magistralement exécutée. L’opération dans son ensemble est un indéniable succès dès lors qu’on en aperçoit les buts et les motivations véritables…

Donc quels étaient les réels objectifs israéliens en lançant cette opération qu’ils savaient à l’avance nuisible à leur image de marque en Europe et dans le monde musulman, mais pas en Amérique du Nord et dans le monde anglo-saxon ?

En premier lieu il s’agissait d’envoyer un signal fort à la Communauté des Nations (États-Unis compris), qui vient de commettre un insupportable crime de lèse impunité à l’égard de Tel-Aviv en recommandant, dans le rapport final de la Conférence d’examen du TNP le 28 mai (Traité de non-prolifération qu’Israël n’a pas signé), une dénucléarisation générale du Proche-Orient et la ratification par la Knesset de cet indispensable Traité de bonne conduite internationale. Message clair de la part de Tel-aviv signifiant que la souveraineté en matière de « sécurité » israélienne s’applique partout, toujours, envers et contre tous.

Notons à ce propos, que si le Premier ministre Netanyahou a officiellement décidé d’annuler la visite prévue à la Maison Blanche en raison l’affaire du Marmara, il a en réalité choisi ce prétexte pour marquer son dépit et sa mauvaise humeur « après la trahison d’Obama à l’égard d’Israël et son appui à d’éventuelles inspections des sites nucléaires israéliens » comme le député israélien ultra, Aryeh Eldad, le pressait de le faire. Une position partagée quasi unanimement en Israël où tous, société civile et personnalités publiques, considèrent le vote américain en faveur d’un contrôle international sur les sites israéliens atomiques du Néguev comme une véritable « insulte » voire comme une provocation.

Second message, à l’attention d’Ankara celui-là, et visant à punir le gouvernement turc pour s’être immiscé dans le dossier iranien et pour avoir affaibli par l’accord tripartite signé le 17 mai à Téhéran [voir analyse infra] les mécanismes de contention mis en place pour asphyxier l’Iran… une crémaillère des sanctions concoctée et orchestrée par la diplomatie anglo-américaine sous le regard bienveillant des Likoudniki de Washington (les néoconservateurs) et de Tel-Aviv. Subsidiairement, comme le souligne « Voltaire.org », il s’agit d’exacerber les tensions existantes entre le haut commandement kémaliste, laïque, nationaliste pantouranien et le pouvoir civil d’obédience islamique. Gardons en mémoire que la Turquie est un pays où les « coups » militaires sont une tradition (pas moins de quatre entre 1961 et 1998)… En 2003, quarante neuf officiers turcs officiers auraient de cette manière préparé, sous l’appellation « Marteau de forgeron », le renversement du Premier ministre Recep Erdogan et de son parti l’AKP.

Dans ce contexte de dégradation sensible des relations entre les deux capitales et de tensions persistantes entre le gouvernement civil turc et l’État profond (le pouvoir armé garant de la doctrine kémaliste contre islamique), l’initiative d’une flottille humanitaire était une occasion rêvée d’envoyer un sévère avertissement à Ankara (sous forme d’une action vengeresse). Ankara dont l’active diplomatie régionale a, par ailleurs, depuis quelques années, amorcé un rapprochement simultané avec deux anciens adversaires de longue date, Damas et Téhéran, tous deux opposants radicaux à la politique israélienne d’hégémonie régionale.

Enfin, troisième volet de l’opération contre la flottille de la Paix, l’assassinat ciblé, sous couvert d’une tuerie, d’un Israélo-palestinien, Raëd Salah, plusieurs fois emprisonné et cette fois-ci blessé d’une balle dans la tête. Un prédicateur acharné de la défense de la Mosquée Al-Aqsa, laquelle est, avec le Dôme du Rocher, le fleuron du Mont du Temple, troisième lieu saint de l’Islam… l’Esplanade des mosquées étant à l’heure actuelle, sans doute le lieu le plus disputé au monde.

Raëd Salah, s’il survit à sa blessure sera, de toute façon hors d’état de nuire aux intérêts israéliens. Ainsi, derrière l’apparente stupidité de commandos à la détente chatouilleuse, la tuerie qui a suivi n’était pas un simple dérapage mais une action de couverture pour un crime prémédité. Ceci ne relèvant pas d’une quelconque extrapolation, car qui pourra croire qu’une unité d’élite (sortie du même moule que celle qui accomplit le légendaire raid d’Entebbe) puisse effectuer des tirs dans la tête autrement que pour tuer (et non pas pour neutraliser) ?

Au-delà du cynisme des autorités de Tel-Aviv, par-delà leur art consommé de la tromperie, en dépit du chœur des pleureuses de la presse israélienne qui se lamente sur l’honneur perdu de Tsahal, le devoir de tout observateur lucide et honnête de la chose internationale, est de dire que la démonstration de force de l’État hébreu est un « succès ». Et il faut certainement s’attendre à d’autres manifestations de son ire car les hommes de fer qui le dirigent, n’accepteront pas que la politique israélienne (laquelle associe in fine la droite religieuse, les likoudistes et la gauche travailliste) puisse être désavouée de quelque façon que ce soit par quelqu’État que ce soit.

Il faut donc tempérer l’optimisme de ceux qui crient victoire, pensant que l’État hébreu s’est - avec une bavure de trop – définitivement plombé. Le proche avenir devrait, en toute logique, démentir, cette prévision bien prématurée. Certains ont cru à un dérapage incontrôlé de l’hybris israélien (son absence de mesure), alors que tout indique au contraire que cette opération (même si elle est allée un peu loin) est à l’arrivée un franc succès, en particulier auprès de ceux qui sont capables de décrypter les messages. Après tout la crispation internationale n’est-elle pas montée de quelques degrés ? Et n’est-ce pas ce que veulent ceux qui souhaitent voir le monde entrer en guerre ?

Il existe à ce propos un précédent et de taille. Ignoré des Européens, la mémoire en restée vive chez les vétérans de la Marine des États-Unis. Il s’agit du lamentable épisode de l’USS Liberty qui le 8 juin 1967, lors de la guerre des Six jours, fut l’objet d’attaques, par mer et par air, pendant plusieurs heures de la part de l’armée israélienne, cela sans que les bâtiments américains croisant à proximité n’interviennent. Un bilan lourd, 34 morts, 171 blessés, une plaie loin d’être refermée chez les militaires américains. Apparemment le « message » avait été entendu à Washington qui s’était contentée à l’époque d’une poignée de plates excuses…

Tous les analystes craignent à présent que des « provocations » (telles ces rencontres fâcheuses, faussement fortuites, entre des intercepteurs rapides lourdement armés et une flottille de pacifistes non-violents) ne servent à un moment ou à un autre de déclencheur à un affrontement direct ave l’Iran.

Car comment ne pas imaginer qu’en semant le vent, Tel-Aviv n’espère récolter la tempête ? C’est un jeu dangereux certes, à double tranchant, car si demain - comme Ankara en aurait annoncé l’intention - un second convoi humanitaire était envoyé pour forcer le blocus (illégal) de Gaza, mais cette fois en le faisant encadrer par des bâtiments de guerre, qui nous dit que, dans ce cas, la situation ne dégénéra pas ? Israël est-elle prête à utiliser son arsenal nucléaire contre un membre de l’Otan ? Hypothèse irréaliste, mais un regain de tension régional qui s’insère en bonne place sur cet arc de crise qui, partant de la Corée du Nord, s’arrête à la Méditerranée orientale, est un élément à ne pas négliger en ce qu’il peut participer d’une réaction en chaîne. Un arc de crise où la montée des tensions est désormais régulière…

JMV-2 juin 2010

L’accord nucléaire tripartite Iran-Turquie-Brésil est-il un coup d’épée dans l’eau ?

Quand les succès diplomatiques se muent en revers géopolitiques…

L’accord tripartite signé le lundi 17 mai à Téhéran entre l’Iran, la Turquie, et le Brésil, accord relatif à l’enrichissement d’uranium 1 hors frontière, est indéniablement, dans l’absolu, un succès, notamment si on le juge à l’aune de la réaction de trois des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, Russie, France et Chine, qui en ont souligné le caractère « positif ». Trois pays ayant en commun d’être des riverains immédiats d’un nouveau et éventuel champ de bataille, surtout en cas de frappes nucléaires ; les États-Unis étant pour leur part, et par définition, loin des conséquences de leurs actes. De son côté, le Secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon espérait que cet accord « ouvrirait la porte à un règlement négocié de la crise ouverte par les ambitions nucléaires de l’Iran ».

Téhéran a montré à cette occasion et avec éclat qu’il n’était pas isolé au sein de la communauté internationale, administrant du même coup une preuve quant au dynamisme et à la pertinence de sa diplomatie, laquelle se déploie maintenant de la Péninsule arabique à l’Amérique latine via l’Afrique. Une attitude de « défi » à laquelle les É-U ne peuvent donc que vouloir mettre le holà, à ce stade leur « crédibilité » relevant du domaine des intérêts vitaux à défendre par tous les moyens. Ce faisant, Téhéran a donné à la Maison-Blanche une bonne raison et une belle occasion de rappeler qu’elle est encore le vrai donneur d’ordre.

Précisons que ce sont deux pays dits « émergents », et non des moindres, actuellement membres non permanents du Conseil de Sécurité, le Brésil tête de file du Mercosur 2 et pilier oriental de l’Otan, et la Turquie (laquelle fut jusqu’à 2003 l’un des plus solides relais de la politique américaine au Proche-Orient 3 et en outre, un allié stratégique de l’État hébreu), qui viennent à cette occasion de jouer ouvertement contre leur mentor nord-américain en ouvrant une brèche dans le diktat permanent servant de mortier aux relations entre les É-U et leurs « alliés », commensaux et tributaires.

Ankara, à qui l’entrée dans l’Union européenne avait été promise par Washington en rétribution de sa loyauté envers l’Amérique-monde, vient de facot de trahir une nouvelle fois3 la cause atlantiste en s’associant à cet autre partenaire privilégié qu’est le Brésil. Cela au sein d’une sorte de conjuration clairement destinée à contrecarrer la volonté du Département d’État d’amener Téhéran à résipiscence sur son dossier nucléaire. La maîtrise du nucléaire avec la capacité de se doter de la « bombe », à tout moment et en un temps très court (option choisie par le Japon), étant un instrument politique que les États-Unis refusent catégoriquement à l’Iran et cela au point d’en faire un casus belli.

Une politique de force qui vise au bout du compte à limiter l’influence régionale de l’Iran, mais également lui interdire toute politique de souveraineté adossée à une capacité de dissuasion stratégique l’autorisant à prétendre, le cas échéant, se dérober aux pressions amicales ou aux oukases du parrain américain, lequel n’en est pas avare !

Nous savons par ailleurs que l’Iran détient de notables atouts géoéconomiques, en particulier énergétiques (l’Iran étant le détenteur en second des réserves gazières mondiales, soit 15%), des ressources à terme vitales pour le consortium euratlantique. Or, dans le contexte mondial d’exacerbation de la course aux ressources, l’ombre de l’hégémonie nord-américaine est, à n’en pas douter, destinée à planer encore un certain temps sur un monde toujours unipolaire en dépit du désir pressant desémergents de faire entendre leurs voix. Le Nouvel Ordre Mondial étant ce qu’il est, et appelé à le rester pour le futur immédiat, c’est-à-dire placé sous la coupe d’une Amérique-monde en constante expansion, il faut admettre que charbonnier ne sera plus jamais maître en sa demeure

Un coup d’épée dans l’eau !

Dans un tel contexte, l’accord tripartite irano-turco-brésilien très vite devrait s’avérer n’être qu’un coup d’épée dans l’eau et même plutôt carrément « catastrophique » ! Notons au passage que l’attitude de la Turquie et du Brésil est tout à fait inédite ; qu’elle constitue une « première » ! Mais cette fronde élégante, cette belle tentative de contournement de l’asphyxiant soft power (le pouvoir indirect) anglo-américain, est de toute évidence vouée à rester lettre morte. Alors se pose la question de savoir pour quelles raisons cette initiative inédite serait-elle aujourd’hui à la fois diplomatiquement positive et géopolitiquement négative quand bien même, par la suite, elle pourrait faire école ?

En effet, si l’accord vient contrarier, à première vue, la politique des Anglo-Américains (et plus encore de leurs alliés israéliens jusqu’au-boutistes) en vue d’un resserrement graduel des sanctions imposées à l’Iran, l’accord constitue avons-nous dit, une insupportable provocation pour les États-Unis et le plein exercice de leur leadership international. Défi qui est une occasion (voir infra) pour monter d’un cran dans le processus d’étranglement de l’Iran national-théocratique. Un « défi » dont l’exploitation avait été soigneusement préparée par l’Administration américaine qui après des mois de tractations et de marchandages, est parvenue à faire adopter par les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, le mardi 18 mai, soit dès le lendemain de la signature à Téhéran de l’accord tripartite, un nouveau train de sanctions contre l’Iran. On ne peut qu’admirer la précision dans la succession calendaire des événements et en tirer toutes les conclusions utiles et nécessaires. Projet accepté donc par la Russie et la Chine 4, pourtant tous deux soutiens tacites de Téhéran qui généralement traînent des pieds lorsqu’il s’agit de sévir contre la mollahcratie.

Ce faisant Washington a rappelé qui est le premier donneur d’ordre, et que nul ne devrait ignorer qu’il est préférable de ne pas piétiner la queue du dragon sauf à disposer d’un glaive magique… À cette bronca, Washington a donc répondu de manière magistrale en considérant comme nul et non avenu l’accord signé la veille. Un camouflet pour la Turquie et le Brésil renvoyés à leur « juste » place (celle que leur assignent les Anglo-Américains dans les Affaires du monde) leur signifiant vertement qu’ils ne sont pas conviés à jouer dans la cour des grands.

Une audace qui se paiera d’une façon ou d’une autre.

Primo parce que la démarche turco-brésilienne ne prend pas suffisamment en compte le rapport de force réel existant entre les États-Unis toujours maîtres du jeu planétaire et le reste du monde (même si le jeu se complexifie en se diversifiant du fait de l’arrivée sur la scène internationale de nouveaux acteurs commençant à revendiquer une place).

Deusio parce que la punition ne se fera pas attendre longtemps tant les moyens de rétorsion des É-U sont nombreux (commerciaux en particuliers) et qu’ils ne sauraient manquer aucune occasion de faire payer cher leur audace aux imprudents. La France après 2003 et sa sortie au Conseil de Sécurité (intolérable du point de vue des partisans de l’annihilation de l’Irak), a souffert de la vindicte américaine au point d’amorcer dès 2004 son retour – achevé aujourd’hui - dans le giron Atlantique. 5

Ceci étant dit, l’initiative triangulaire pour opportune qu’elle soit – ou qu’elle serait dans un monde où régneraient bonne foi et bonne volonté - est à l’arrivée un fiasco. Sans doute faut-il alors se résigner à ne pouvoir désamorcer une crise qui affecte pourtant l’équilibre de la planète toute entière ? Une crise qui, insistons sur ce point, se développe dans une atmosphère particulièrement méphitique en raison de son évidente artificialité… à savoir un procès d’intention dont les mobiles premiers ne sont jamais énoncés. Or comme ces enjeux véritables ne seront jamais posés de part et d’autre de la table (ce qui reviendrait à remettre en cause l’ordre du monde né à Yalta), l’actuel dialogue de sourd - plombé de lourdes arrières-pensées – se poursuivra avec le « pire » en perspective.

En résumé, l’initiative tripartite, opération éminemment louable du point de vu de la paix entre les nations, se révèle finalement « catastrophique » parce ce que non seulement elle n’a pas permis de squeezer les États-Unis, mais qu’elle leur offre la possibilité de déplacer ses pions sur le grand échiquier diplomatique plus vite que prévu. Car il va de soi que le projet de Résolution et auquel la grande presse a servi de caisse de résonance alors que l’accord tripartite était quasiment passé sous silence, avait été concocté et tenu au chaud justement pour, à point nommé, servir à enterrer le sommet de Téhéran en annulant d’un trait de plume la convention tripartite.

Un accident de parcours et une aubaine

Un accident de parcours par conséquent exploité de façon très dialectique (d’un « mal » faire naître un « bien ») pour progresser dans l’escalade alors même que le Nobel de la Paix Barak Obama signait l’ordre d’accroître la présence navale américaine dans le Golfe arabo-persique 6 (quatre porte-avions et leur groupe d’attaque, soit un ensemble de plusieurs centaines de bâtiments de guerre).

Alors quelles leçons tirer de cet accord turco-irano-brésilien qui a suscité le fugace espoir de voir s’engager une amorce de stabilisation régionale ? En premier lieu que le rapport du fort au faible n’offre que peu d’échappatoires. La Fontaine nous l’a autrefois enseigné : la rhétorique du « loup » ne tient aucun compte ni de la raison, ni du Droit, a fortiori du droit international, ni de la justice… Que le discours du « fort » subvertit en soi les valeurs en principe fondatrices des relations entre les individus d’abord, entre les sociétés ensuite. Or, au XXIe siècle, la ruse, enveloppée d’un brouillard verbal, prime sur l’immédiat exercice de la force brutale, mais elle l’annonce cependant tout comme la nuée porte l’orage.

Une sophistique consensuelle donnant une apparence de rationalité juridique à l’expression de l’imperium hégémonique, verbalisme de chancellerie qui n’est au demeurant qu’une transposition du dialogue au bord du ruisseau des deux animaux de la fable. L’Iran est de la même façon un coupable sui genersis et doit par conséquent se soumettre inconditionnellement. S’il ne s’y résigne pas de son propre gré, il sera ramené manu militari dans le droit chemin démocratique et libéral.

De ce point de vue, la guerre (qui n’a pas grand chose à voir avec une quelconque fatalité plus ou moins inhérente à de supposées lois physiques de la nature géopolitique du monde) a toutes chances d’avoir lieu pour la simple et unique raison que des factions influentes d’ultras, à Washington, à Londres et à Tel-Aviv, la veulent avec ardeur et la préparent assidûment. Conflit dont il est à prévoir qu’il débordera rapidement hors du cadre régional comme l’en a averti le président russe, Dimitri Medvedev. Un conflit qui constituera, d’une façon ou d’une autre, une issue à la crise systémique globale : la guerre n’est-elle pas « Le » moyen de régulation par excellence 7 ?

Bien des naïfs (ou des personnalités trop imbues d’elles-mêmes) croyaient en décembre 1990 que la guerre du Koweït n’aurait pas lieu parce que des négociations allaient bon train entre Bagdad et Riyad ; parce qu’également le Raïs Saddam Hussein avait offert de se retirer selon certains délais lui permettant de « sauver la face ». La guerre a eu lieu. Elle a eu lieu pour l’unique raison que l’« on » voulait qu’elle eût lieu. Or la situation d’aujourd’hui offre de nombreuses similitudes avec celle de décembre 1990. Il ne manque plus au tableau qu’un prétexte plausible, une provocation intervenant n’importe où dans le monde mais suffisamment spectacularisable pour frapper les opinions de sidération, cela, le temps nécessaire à lancer les premières frappes qui enclencheront automatiquement l’escalade militaire.

L’accord tripartite est, à ce titre et en dernier ressort, une initiative « catastrophique », parce qu’elle procède d’une appréciation erronée de ce qu’est le monde aujourd’hui, des rapports de force qui y prévalent et qu’elle risque de fait de précipiter les « événements ». En réduisant la marge de manœuvre diplomatique des Anglo-américains, qu’elle ne les pousse à hâter leur décision d’intervenir directement sur le terrain. Cela également en raison d’une survalorisation non réaliste, hors d’un rapport de forces favorable, de la valeur en soi du droit international … Celui-ci n’étant en vérité, la plupart du temps, qu’un instrument ou un habillage variable selon les saisons, les lieux, les circonstances ou les besoins du moment.

Plus grave, une appréciation fausse du rapport de force global toujours en faveur des États-Unis comme en administre la preuve le ralliement volens nolens de la Russie et de la Chine au durcissement des sanctions. Une attitude de la part de ces deux grands qui ressemble à celles de ces navires qui fuient sous le vent pour tenter d’échapper à la tempête. Ici, les deux challengesr eurasiatiques des É-U se trouvent littéralement aspirés par la volonté américaine de liquidation du régime iranien et d’inclusion de l’Iran dans sa sphère d’influence.

Les États-Unis - John Pitbull - n’en démordra pas, la chute du régime iranien n’est pas du domaine du négociable. Russes et Chinois le savent et leur comportement démontre qu’ils ne disposent pas de la monnaie d’échange susceptible d’infléchir le projet américain ; une ambition dont le succès à terme n’est d’ailleurs pas assuré comme les échecs des révolutions colorées géorgiennes et ukrainiennes en témoignent. De sorte que Moscou et Pékin peuvent-ils tout au plus jouer le rôle de ralentisseurs d’un processus qu’ils savent quasi inéluctable. Finalement l’épisode de l’initiative tripartite aura le vrai mérite de mettre les choses au point et de nous donner un cliché exact de l’état des lieux géostratégiques, c’est-à-dire en montrant le caractère (provisoirement) illusoire d’un rééquilibrage des pouvoirs dans un monde encore assez éloigné de la multipolarité.

Ce constat contredit – en dépit des différents conflits qui déchirent le Proche-Orient ces deux dernières décennies - l’idée que nous assisterions tendanciellement à un déclin de la puissance américaine aujourd’hui affaiblie par les deux fronts déjà ouverts, l’irakien et l’Afghan, tout aussi bien que par les conséquences économiques sociales d’une crise financière qu’elle est encore loin d’avoir complètement surmontée. À cet égard, écartons définitivement l’idée – laquelle ressort de la méthode Coué - qu’en raison de ses difficultés budgétaires, l’État fédéral américain n’aurait plus la capacité d’aller au bout de ses intentions belliqueuses. Une idée controuvée à l’heure de la guerre des drones de combat et des missiles de croisières intercontinentaux.

Enfin, last but not least, à l’appréciation erronée du poids relatif sur la scène internationale des « émergents » et de leur potentiel en matière de bargaining power (car il est nous est interdit de prendre nos désirs géopolitiques pour des réalités géostratégiques !) vient se surajouter une confiance excessive des dirigeants iraniens dans leur capacité à dissuader les israélo-anglo-américains de procéder à des frappes préventives… Ceux-ci seraient arrêtés dans leur élan guerrier par la crainte supposée d’un prix à payer trop élevé : les dirigeants iraniens croient en effet, dur comme fer, que l’importance des pertes induites chez l’agresseur lui rendent le coût du passage à l’acte tout à fait rédhibitoire…

C’est malheureusement ne rien comprendre à ce que sont les États-Unis et à leur duplicité géostratégique. Si l’on admet (avec les historiens) que les soldats tués à Pearl Harbor ont été délibérément sacrifiés, le gouvernement américain étant parfaitement informé de l’opération, pourquoi les machiavéliens 8 actuellement aux commandes dans l’ombre du président Obama, seraient-ils inférieurs aux cyniques d’hier ?

Quant aux mesures que prendrait l’Iran en cas de frappes préventives, elles sont déjà parties prenantes du script des opérations. Qu’une salve de missiles de croisières, avec ou sans tête nucléaire, tirée depuis les sous-marins vendus à Israël par l’Allemagne social-démocrate, touchent des centres vitaux iraniens, que la réplique en représailles de Téhéran sur des bases ou des navires américains déterminent des pertes significatives dans le corps expéditionnaire coalisé (du même ordre que lors de l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1944, laquelle fit 2403 victimes, seuil psychologique comparable à celui atteint avec les destructions des Tours jumelles, préalable à l’assaut lancé contre le bastion afghan), la presse occidentale se déchaînera muselant une opinion publique occidentale tétanisée comme elle l’a été le 11 septembre 2001, nous entrerons alors dans l’engrenage infernal de la guerre sans limites.

Nous n’aborderons pas ici, l’hypothèse vraisemblable, de l’ouverture préalable d’un premier front au Liban, voire en Syrie alliée de l’Iran, afin de réduire la pression exercée par les tirs de missiles du Hezbollah sur le nord de l’État hébreu… Sans oublier le scénario de basse intensité comportant la fermeture du détroit d’Ormuz… mais à y regarder de plus près celle-ci ne ferait que retarder l’échéance d’une campagne (déjà planifiée) de frappes massives destinées à donner toutes ses chances aux forces intérieures œuvrant au renversement du régime. Le scénario « Ormuz » devant se révéler tout aussi impuissant à dissuader les attaquants potentiels, sauf dans l’imaginaire mystique des gardiens la Révolution islamique iranienne (un défaut de jugement qui ne se limite pas à l’aire islamique en ce qu’il a de la même façon causé la perte de la Fédération yougoslave en 1999 et la chute finale du régime baasiste laïque d’Irak en 2003).

L’artère jugulaire d’Ormuz par laquelle transitent près de 30% de la production mondiale des hydrocarbures nécessaires à faire tourner le moteur planétaire, fermée, un baril qui bondirait à 300$ serait une aubaine inespérée pour les « Sept sœurs » (le cartel des grandes Compagnies pétrolières) qui pourraient dès lors se lancer dans l’exploitation à haut coût des schistes et des sables bitumineux du Groenland et d’ailleurs.

Sauf à ce que l’initiative tripartite ne soit reprise par une large coalition conduite par la Russie et la Chine, ce qui semble peu probable dans la conjoncture présente, le scénario du pire, sous les deux versions qui viennent d’être évoquées – frappes préventives, représailles, fermeture d’Ormuz - est en fait le plus plausible. Et sauf une levée de bouclier internationale particulièrement nette et ferme, la guerre de Troie aura bien lieu parce que les dieux assoiffés de puissance qui siègent dans l’île de Manhattan et règnent sur la Cité de Londres en ont décidé ainsi.

JMV -24 mai 2010

Réflexions autour de l’article « Ankara-Gaza-Brasilia »

Commentaires ajoutés au texte «  L’accord nucléaire tripartite Iran-Turquie-Brésil signé à Téhéran le 17 mai est-il un coup d’épée dans l’eau ? Quand les succès diplomatiques se muent en revers géopolitiques… ». Précisions destinées à montrer toute l’importance, en géopolitique, des principes directeurs sous-jacents aux événements, ceci afin de conduire et organiser utilement une réflexion, fût-elle qualifiée de prospective.

Le sens de l’analyse intitulée « Ankara-Gaza-Brasilia », chacun l’aura perçu, est de montrer que les décisions les plus graves comme celle de déclencher une guerre, sont soumises à des processus qui font une moindre part à la stricte rationalité au premier degré. Bien entendu l’évaluation des forces matérielles (armements et leurs servants) en présences, la détermination morale de l’ennemi (la dimension psychologique du champ de bataille) entrent au premier chef en ligne de compte pour l’évaluation des chances et des risques.

Mais en dernier ressort ce sont des facteurs non rationnels qui l’emportent, qu’ils soient d’ordre heuristique (la guerre comme science et comme art où l’intuition joue un rôle majeur), idéologique, instinctuel (archéocortex limbique 9) ou encore eschatologique (la pression du messianisme judéo-chrétien, très présent dans les premiers cercles du pouvoir américain, s’exerce à travers une masse de quelques 45 millions de fidèles en attente d’une assomption prophétique étrangère à toutes réalités géopolitiques et humaines ordinaires.

Ce qui revient à dire qu’il serait parfaitement illusoire de croire que ce seraient des analyses purement rationnelles et raisonnées qui décideraient ou non du basculement du monde dans la guerre. Reste que les sociétés, comme les individus tombent toujours du côté où ils penchent !

Au regard de la complexité, de l’enchevêtrement et de l’interaction de la multitude de paramètres qui interviennent dans les ruptures d’équilibres ou leur conservation, ce qui tranche finalement le Nœud Gordien, est encore le glaive qu’anime la volonté la plus forte. Et l’histoire récente nous enseigne, que de la Guerre civile américaine aux conflits les plus récents d’Afghanistan et d’Irak via la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, à l’instar des Anglais, ne cèdent jamais, exigeant sans défaillir d’impitoyables redditions sans conditions.

Hiroshima et Nagasaki font oublier les deux cents villes japonaises réduites en cendres par les bombardiers du général Curtis LeMay… Parmi elles, le brasier qui détruisit Tokyo faisant en une nuit plus de victimes que les deux engins atomiques réunis, restera gravé longtemps, en lettres incandescentes, dans la mémoire collective. L’histoire des deux derniers siècles de la démocratie américaine, émaillés de guerres d’expansion et de conquête tout comme ces deux dernières décennies, nous donne ainsi l’exacte mesure de sa détermination lorsqu’il s’agit de plier les Nations rétives à sa volonté hégémonique.

Or aujourd’hui rien n’indique que les deux grandes puissances militaires rivales des É-U que sont la Russie et la Chine disposent de ressources conventionnelles suffisantes pour défier dans un affrontement direct le Bloc euratlantique, Amérique seule + Otan ? Et si c’était le cas, prêtes à en user. Ce qui laisse à penser qu’un affrontement entre le Bloc euratlantique et l’Eurasie ne saurait être que de nature nucléaire. Ce qui donne à réfléchir même à ceux qui se placent facilement sur la diagonale du Fou.

Il est cependant aussi opportun qu’urgent de tirer toutes les leçons que l’histoire nous prodigue en portant un regard résolument clinique sur les événements en cours : quel que soit le sens du sacrifice et la qualité des armements dont dispose aujourd’hui la République islamique d’Iran, si elle se retrouve « seule » en situation de conflit, que pèsera le sens du sacrifice de ses troupes (et le soutien de la nation iranienne qui ne lui fera pas défaut) face à la guerre électronique, celle-ci confèrant aux forces américaines la totale maîtrise de l’espace aérien sur les zones de guerre ? Que pourra l’Iran face à une guerre à outrance que lui livreront des robots et satureront ses défenses aériennes, missiles de croisières, drones Predator et Hellfire ? Que pourront ses flottilles de vedettes armées fauchées par le mur de métal dressé par les systèmes Phalanx 10 de défense mer-mer ? Quels exploits pourront accomplir les unités d’élites des Gardiens de la Révolution si ce n’est se sacrifier en vain comme nos cuirassiers chargeant sous le feu des mitrailles à la bataille de Reichshoffen ?

Aujourd’hui, à Washington, théoriciens de la guerre et idéologues de l’expansion savent pertinemment que la fenêtre de dominance ne restera pas éternellement ouverte pour les É-U. L’accord tripartite qui fait de ses alliés turcs et Brésiliens des associés de l’Iran, est à ce titre un avertissement dont ils doivent tenir compte. Tout comme l’Organisation de coopération de Shanghaï, quoique encore en ébauche, qui concrétise un certain rapprochement sino-russe, est déjà un caillou gênant dans la chaussure yankee !

Un avertissement à ne pas laisser passer le moment opportun alors que les pays émergents manifestent des velléités de court-circuiter les passages obligés tracés par les É-U. Ce pourquoi l’effet plus ou moins immédiat de la convention tripartie de Téhéran sera de durcir les positions américaines, voire de précipiter (la pire des hypothèses) la course à l’abîme. D’autant plus que – cela n’est plus un secret pour personne – le dossier nucléaire iranien n’est qu’un prétexte au même titre que l’étaient les prétendues armes de destructions massives du régime baasiste… Qui d’ailleurs croirait sérieusement à la capacité de l’Iran de se doter de têtes nucléaires opérationnelles avec de l’uranium enrichi à seulement 20%.

Et dès lors que le jugement n’est plus obscurci par le réflexe de peur que suscite l’évocation de l’armement nucléaire, la volonté américaine de brider – contre les termes mêmes du Traité de non prolifération - le programme iranien, s’éclaire d’un jour nouveau. L’Iran dont l’influence devient chaque jour plus insupportable pour Washington (et Tel-Aviv) en ce qu’elle commence à s’étendre au-delà du Proche-Orient, en particulier en Afrique sub-saharienne (a priori en concertation avec la Chine). Si, de plus, l’Iran entend devenir à terme le chef de file d’une sorte de nouveau mouvement des Non-Alignés en diffusant dans les pays du Sud les techniques du nucléaire civil (instrument de souveraineté énergétique) hors des circuits contrôlés par les Anglo-Américains, comme peut le laisser supposer cette entente inédite avec Ankara et Brasilia, alors rien ne va plus.

Parce que qui contrôle les sources d’énergie, contrôle du même coup les peuples… Pour l’Amérique qui voit loin, il importe de barrer la route à l’indépendance énergétique future des pays émergents. Et cette indépendance énergétique passe nécessairement par le nucléaire. De ce point de vue, la collusion entre l’Iran et le Brésil a certainement révélé l’un des pots aux roses, l’un des non-dits majeurs, du « dossier nucléaire » iranien. Dossier qui fait une large place aux risques de prolifération, mais si « prolifération » il y a, c’est celle d’une autonomie énergétique nucléaire du Tiers-monde, laquelle à terme minerait les fondements même de la puissance américaine basée sur la le contrôle des flux d’énergies fossiles. N’oublions pas que la pérennité du Dollar est liée au fait qu’elle est la monnaie prévalant dans les transactions touchant aux énergies fossiles. Une situation qui demain devra être plus ou moins reconduite avec la filière nucléaire … La grosse colère de Mme Clinton à l’encontre du président Lula da Sylva à la suite de l’accord tripartite, ne serait alors pas dicté par l’impérieuse obligation faite aux É-U d’interdire tout rapprochement et toute concertation entre les États du Sud hors de sa tutelle en matière de coopération énergétique nucléaire.

Au demeurant l’issue de la crise iranienne se jouera au final sur une partie de poker tricontinentale. L’Amérique abattant ses cartes avec le revolver sur la table, la Russie et la Chine s’interrogeant avec anxiété sur la part de bluff que les gens de Washington et de Tel-Aviv (récemment rabibochés après des fâcheries relatives au mépris trop ouvertement affiché par les dirigeants israéliens à l’égard du droit et de la morale internationaux) font intervenir dans ce jeu délétère, se demandant quant à eux jusqu’où ne pas aller trop loin. Savants calculs et savants dosages, jeu de bascule pour Pékin et Moscou entre le ralliement affecté à la politique de garrottage de l’Iran poursuivie par Washington et l’aide discrète apportée au régime de Téhéran, entre autres sous forme d’armements. La Russie n’a-t-elle pas déclarée qu’elle ne renoncerait pas envers et contre tout à livrer des S-300 à l’Iran, redoutables missiles de défense anti-aérienne susceptibles d’entraîner des pertes significatives chez d’éventuels assaillants ?

Ajoutons que Russes et Chinois partagent déjà des intérêts stratégiques sur l’Iran, notamment en raison d’une sorte de « condominium » dans le commerce gazier, lequel inclut l’Iran, les premiers se réservant le marché gazier européen, les seconds, l’Asie. Là également, les enjeux géostratégiques sont considérables : le projet américain de gazoduc Nabucco se heurtant frontalement aux programmes russes North Stream et South Stream. La guerre économique faisant déjà rage, il est certain que les États-Unis, même en se réservant la part du lion dans l’exploitation des réserves iraniennes, cela dans l’hypothèse d’un changement de régime, promettront de concéder de substantielles quotes-parts à ses « partenaires » en échange de leur prudence ou de leur réserve à l’égard de la politique poursuivie d’asphyxie de l’Iran théocratique. Tout marchandages et chantages composant le subtil cocktail de mensonges et de bluff que sont les négociations entre puissances rivales et où, double jeu et double langage sont de rigueur pour tous.

Les choses ne sont évidemment pas jouées. Mais, insistons sur ce point, la sortie de la crise iranienne reste tributaire de facteurs échappant largement à la rationalité ordinaire. État de fait qui rend inutile toutes tentatives de se rassurer en tablant que les kriegspiel d’Écoles de guerre (laborieux calculs des forces en présence, simulations diverses ou savantes considérations sur la capacité des uns d’agir, des autres de subir) sont destinés à emporter le choix final en statuant sur le faisable et le non faisable. Car les vrais critères de choix ressortent en définitive plus de la physique quantique, essentiellement probabiliste, que du logiquement prédictible. Car le passage à l’acte ou le dénouement miraculeux dépendent en effet de nanno-déplacements de pouvoir et d’influence entre les factions décisionnaires à Londres, New-York et Washington. Paradoxalement, mais de façon cohérente, ce ne se sont d’ailleurs ni le Pentagone et ni Langley (la CIA) qui actuellement seraient les plus favorables à une montée aux extrêmes.

De toute manière, la décision ultime ne sera pas « technique » mais « politique ». Reste que la guerre n’est pas encore tout à fait inéluctable (ainsi Curtis LeMay n’est jamais parvenu à lancer la guerre nucléaire préventive contre l’Union soviétique, des frappes qu’il appelait pourtant de tous ses vœux), même si ce sont les plus acharnés, c’est-à-dire les plus « durs », qui finissent généralement par l’emporter…

Jean Michel Vernochet pour Geopolintel

Paris le 28 mai 2010

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Notes

(1) L’accord intervenu le 17 mai à Téhéran entre l’Iran, le Brésil et la Turquie (signé par les ministres des Affaires étrangères des trois parties prenantes en présence des Présidents iranien Mahmoud Ahmadinejad, brésilien Luiz Inacio Lula da Silva et du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan), porte sur l’envoi en Turquie par l’Iran de 1200 kilos d’uranium enrichi à 3.5% pour y être ultérieurement échangé contre un combustible enrichi à 20% destiné à un réacteur de recherche médicale situé dans la capitale iranienne

(2) Le Marcosud ou Mercosur associe Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay au sein d’une zone de coopération soutenue par une volonté collective de rapprochement politique ou juridique, un projet qui est donc assez éloigné de celui de l’ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain), simple zone de libre échange sans tarif extérieur commun. Formé en 1991 avec la signature du traité d’Asunción, le Marcosud constitue le troisième marché intégré au monde après l’UE et L’ALÉNA

(3) La première fois fut en 2003 lorsqu’Ankara refusa l’utilisation des bases américaines de son territoire – notamment Encirlik où les É-U entreposent des têtes nucléaires – et le survol de son territoire par les appareils de l’US Air Force, en soutien de l’assaut lancé depuis le Nord (et le Kurdistan) sur Bagdad.

(4) La Secrétaire d’Etat américaine, Mme Hillary Clinton, a déclaré lundi 24 mai à Pékin que le « le projet de résolution sur lequel se sont mis d’accord tous les partenaires du groupe des 5+1 [constituait] un message clair à la direction iranienne : respectez vos obligations ou affrontez un isolement croissant et les conséquences[…]La perspective d’un Iran doté de l’arme nucléaire nous inquiète tous. Et pour résoudre cette menace, ensemble nous avons mené une double approche : engagement et pression, visant à encourager la direction iranienne à changer de voie ». Les États-Unis sont en effet parvenus à convaincre la Chine et la Russie de soutenir le projet de résolution du Conseil de sécurité des NU pour un quatrième train de sanctions contre l’Iran. Les cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne + l’Allemagne) constituent le groupe de six grandes puissances chargées du dossier nucléaire iranien.

(5) L’infléchissement de la politique française vers un retour dans le giron atlantique, se fait sentir à partir du 2 septembre 2004 lorsque la France se rallie à la Résolution 1509 du Conseil de sécurité des NU, laquelle préconise le retrait syrien du Liban. Six mois après l’adoption de la R. 1509, l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri est assassiné le 15 février 2005. Le rapprochement de la France – son voyage à Canossa ! - et des É-U sera complet lorsque le Président Sarkozy revient officiellement en 2009 dans le commandement intégré de l’Otan (dont de Gaulle avait retiré la France en 1966), ce qui était déjà un état de fait des troupes françaises combattant depuis août 2003 en Afghanistan, sous la bannière de l’Otan et sous commandement américain.

(6) Alors que l’État hébreu se livrait à des manœuvres d’envergure pour contrer une éventuelle attaque de son territoire par des missiles, les É-U complétait leur dispositif offensif dans le Golfe et alentours. Carrier Strike Group 10, headed by the USS Harry S. Truman aircraft carrier, sails out of the US Navy base at Norfolk, Virginia Friday, May 21. On arrival, it will raise the number of US carriers off Iranian shores to two. Up until now, President Barack Obama kept just one aircraft carrier stationed off the coast of Iran, the USS Dwight D. Eisenhower in the Arabian Sea, in pursuit of his policy of diplomatic engagement with Tehran. For the first time, too, the US force opposite Iran will be joined by a German warship, the frigate FGS Hessen, operating under American command. It is also the first time that Obama, since taking office 14 months ago, is sending military reinforcements to the Persian Gulf. Our military sources have learned that the USS Truman is just the first element of the new buildup of US resources around Iran. It will take place over the next three months, reaching peak level in late July and early August. By then, the Pentagon plans to have at least 4 or 5 US aircraft carriers visible from Iranian shores.The USS Truman’s accompanying Strike Group includes Carrier Air Wing Three (Battle Axe) - which has 7 squadrons - 4 of F/A-18 Super Hornet and F/A-18 Hornet bomber jets, as well as spy planes and early warning E-2 Hawkeyes that can operate in all weather conditions ; the Electronic Attack Squadron 130 for disrupting enemy radar systems ; and Squadron 7 of helicopters for anti-submarine combat (In its big naval exercise last week, Iran exhibited the Velayat 89 long-range missile for striking US aircraft carriers and Israel warships from Iranian submarines.) Another four US warships will be making their way to the region to join the USS Truman and its Strike Group. They are the guided-missile cruiser USS Normandy and guided missile destroyers USS Winston S. Churchill, USS Oscar Austin and USS Ross. http://www.zerohedge.com/article/us...

(7) Georges Bataille « La part maudite », essai d’économie générale – Paris 1949.

(8) « Les Machiavéliens » James Burnham. New-York 1943.

(9) Le paléocortex mammalien ou deuxième cerveau, cercle d’un limbe le paléocortex reptilien. Le système limbique intervient essentiellement dans la régulation des comportements, des instincts, des émotions et de la mémoire.

(10) Phalanx est un système d’artillerie multitubes utilisé sur les navires de surface pour la défense aérienne à très courte portée. L’affût comporte six tubes de 20 mm tirant chacun à la cadence de 4500 coups par minute et dressant face à l’assaillant un véritable mur d’acier. En tir horizontal, sa portée est d’environ 1500 mètres, Phalanx est à ce jour un outil inégalé pour contres les attaques de missiles air-mer type Exocet et surtout contre les petites embarcations rapides dont est dotée en grand nombre la marine iranienne.

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