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La Russie livrera-t-elle l’Iran ?

Par Pierre Dortiguier

lundi 31 janvier 2011

L’ourson, emblème de la Russie, qui est aussi le nom de Medvedev, semble vaciller avant d’être enlevé dans les serres de l’aigle américain sous le ciel du dernier congrès de l’OTAN, dans la baie du Tage à Lisbonne !

Faut-il chercher la femme ? C’est un principe d’enquêteur célèbre, et il s’applique à la Russie, si l’on entend par-là le rêve intime de l’homme post soviétique. Une génération de communisme a développé le rêve matérialiste états-unien : nous sommes passés, diraient les étudiants en philosophie, du matérialisme abstrait au matérialisme concret, celui de la mafia réorganisée sur le même ressort que celui du communisme, la force et le mensonge en renforcement de celle-ci. [1]

Les commentateurs, suivant en cela une opinion de De Gaulle, qui était naïve, voyaient dans le communisme russe une fausse identité, une manière de cacher le vieil empire des tsars, de l’habiller en quelque sorte aux couleurs d’un nouveau christianisme. Le cadre du tableau restait intact et sa place aussi, au mur de l’Histoire !

Il n’en est malheureusement rien, car le propre de la révolution géopolitique bolcheviste a été de stériliser le corps russe en laissant se déchirer des chefs de faction accusés mutuellement d’américanisme, de trahison des intérêts populaires au bénéfice d’une accommodation au capitalisme. Ce fut un thème de tous les procès staliniens de 1936 à 1938, lesquels visaient à recueillir un consentement populaire pour mieux faire respirer la Terreur, en pleine coopération avec un Ford résigné aux bénéfices et les entrepreneurs des États-Unis.

En fait, l’objectif de la Révolution russe, que l’on croyait être l’expansion mondiale, était interne, et les bénéfices impériaux qu’elle recevait ne l’étaient que par la volonté des pouvoirs financiers, essentiellement anglo-américains. Tel fut le sens de la Conférence de Yalta, du 4 au 11 février 1945, juste avant le bombardement terrifiant de Dresde du 13 au 15 février. Le communisme ne luttait pas contre le capitalisme mondial, comme le publiaient partout, à grands moyens d’argent les affiches rouges, mais étouffait tout capitalisme russe au profit du premier. C’est la raison pour laquelle il a duré, par acharnement thérapeutique des docteurs de la finance à son chevet, jusqu’à ce qu’il reçoive l’instruction de figurer autrement sur la scène du monde.

On a changé de scénario, mais pas d’acteurs. Illusion que tout cela ? Nous allons voir qu’il n’en est rien. Nous disons seulement que la Russie n’a pas récupéré son Devenir, son existence depuis 1917, et que la tromperie du retour aux valeurs traditionnelles, avec les cavalcades ou les rodéos nationalistes, n’est là que pour apaiser le peuple, comme au temps des procès évoqués plus haut ; et ce dernier n’en est pas dupe.

L’entreprise de destruction intérieure, la corrosion politique et morale se poursuit [2], et par conséquent la complaisance avec les États-Unis, comme le montre l’attitude russe envers l’Afghanistan occupé. Sans une Russie affaiblie, sans une Dame aux Camélias, dans une demeure aux richesses immenses, les États-Unis n’auraient point l’ambition, à la manière de Zbigniew Brzeziński du leadership mondial. L’Europe aurait, comme l’Asie un partenaire naturel solide et nos deux continents, dont l’Iran et la Chine formeraient un organisme sain, sans avoir comme la dernière acceptée à l’OMC - organisation mondiale du commerce - les tiroirs remplis de monnaie de singe, qui fait du Tigre chinois un chat des gouttières de Wall Street, aspergé en passant au jardin des Droits de l’Homme !

L’Iran a du reste joué un rôle géopolitique dans le soutien matériel militaire apporté - avant leur entrée en guerre quelques semaines plus tard - par les U.S.A., avec l’Angleterre à l’U.R.S.S., fin août 1941. La chute du Shah détrôné par son fils, et mort ensuite en déportation sous le drapeau de Sa Majesté britannique dit assez dans quel sens allait l’alliance russo-américaine. Non loin de Téhéran se trouve la limite des deux zones d’occupation anglo-soviétiques et les autorités religieuses catholiques étrangères allèrent jusqu’à soutenir l’occupation militaire d’un régime idéologiquement athée, bien préférable au patriotisme islamique local et régional. Le délégué apostolique à Téhéran Marina le dit expressément dans une lettre du 2 mai 1942, à propos de la soumission « à l’autorité militaire soviétique »(sono tuttora rispettati dalle Autorità militari sovietiche) du nord de l’Iran : « L’attitude sympathisante de beaucoup de Chrétiens avec les Russes a aiguisé la haine des Musulmans qui attendent l’occasion propice d’exercer vengeance, en souhaitant l’arrivée des troupes allemandes ». [3]

Cette occupation soviétique du territoire iranien s’est poursuivie après-guerre. Et chacun connaît l’importance de la Conférence de Téhéran, dans une ville où la police mercenaire indienne réglait tous les mouvements et alimentait les pires désordres, tout comme elle le fit dans la Palestine mandataire des années 20 ! Il n’était point question de regarder à la loupe le respect des « droits de l’homme » ! Aujourd’hui deux pays non arabes sont en train de former un glacis fort gênant pour les intérêts des États-Unis et leur colonie anglaise, la Turquie et l’Iran, qui entraînent leur économie vers une autonomie, appuyée sur un développement technologique accéléré. Jusqu’à ce jour la Russie avait d’excellents accords avec les deux pays, et surtout avec la Turquie, car elle forme avec ce pays et l’Asie centrale une unité géopolitique historiquement avérée. Tout porterait la Russie, si elle existait véritablement comme telle, à parfaire cette alliance et à prolonger ses échanges avec les deux États européens les plus avancés technologiquement et commercialement, l’Allemagne et l’Italie.

Or c’est dans la politique intérieure de la Russie que nous devons découvrir les raisons de rechercher, contre ses intérêts d’avenir, la bourse de trente deniers qui est le désir des Judas du jour. Mais que représentent ces trente deniers dont parle l’Évangile et qui furent enfouis, selon la légende chrétienne, dans un champ devenu stérile ? N’est-ce point l’accès à l’O.M.C. ? Et dans quelle situation de manque se trouve le pays pour devoir ainsi infléchir sa politique, sans que tout l’art martial d’un Poutine puisse y faire face ?

« Le parti de la patrie » Dmitri Rogozine

Un personnage fait comprendre la Russie réelle, qui n’a bien sûr recueilli que 9 % des voix aux élections, Rogozine, président cofondateur du parti conservateur « Rodina », à savoir la « patrie », défenseur en politique des intérêts de l’OTSC (organisation du traité de sécurité collective) qui, outre les pays d’Asie centrale, est lié à la Biélorussie. Sa qualité légale est, depuis janvier 2008, celle d’ambassadeur russe auprès de l’OTAN. Ce même mois, touchant la tâche assignée à M. Rogozine, le président de l’OTSC, son compatriote M. Bordiouja a déclaré ceci, à propos de la coopération russo-américaine en Afghanistan : « La situation en Afghanistan implique que toutes les parties concernées doivent conjuguer leurs efforts pour garantir la sécurité et la partialité ne fait que compliquer la situation. » [4]

Il est entendu que le nationalisme dont on fait grand cas ici médiatiquement n’a pas sur le terrain la même signification : la Biélorussie et les autres pays environnants ont eu un destin commun avec la vraie Russie, et leur révolte anti russe n’est qu’une manifestation anti mafia, anticommuniste avec tout l’import qui va avec. On peut dire que la désagrégation interne causée par le régime communiste, sous le masque d’une « Union » ou d’une fédération se poursuit, et qu’elle s’accélère par l’hémorragie de sang jeune qui coule vers le pôle occidental.

C’est une loi commune à la Russie et aux pays satellites, mais satellites autour de qui en réalité ? Prenons ce citoyen Rogozine et suivons ses déclarations : « L’Iran est un pays avec une forme démocratique de gouvernement, avec des élections, de vraies élections, ce n’est pas la tyrannie !  » A cette déclaration se surajoute une autre, qui est le motif de fond et vise à la préparation du sommet de Lisbonne : « Nous nous attendons à ce qu’il y ait un débat sérieux sur les risques de missiles, sur la défense anti-missiles du continent européen – or le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen a maintenant pris l’initiative d’inviter la Russie dans ce débat. Et la troisième question, c’est un débat sur l’Afghanistan, parce que c’est un problème commun, une plainte commune. De l’Afghanistan vient une menace pour notre sécurité. »

Peut-on mettre ces déclarations sur le même plan ? Y a-t-il un appel du pied à l’hégémonie américaine pour qu’elle favorise ceux qui se disent victimes de ces fameux missiles dont l’inspecteur du Quai des Orfèvres, notre Maigret national, le Président Sarkozy a donné la solution devant les journalistes, au dernier week-end à Lisbonne ? C’est dans cette indécision, de flou que les négociations se poursuivent, dont l’Iran est l’enjeu, l’objet ou le prétexte… Il suffit de poser la question pour retourner aux intérêts des couches dominantes et exploitantes de la Russie. Et la porte s’ouvre actuellement sur le symbole de la Russie démocratique, que présente le « procès Khodorovsky ». Une révolution, non pas de couleur, mais d’odeur pétrolière ! Cet homme est célébré comme le nouveau Christ de la politique, ou plutôt l’Antéchrist, si l’on en croit son état. Il a été le plus riche de la Russie. M Khodorkovski et son principal associé Platon Lebedev sont sur la sellette partout ils auraient été dénoncés comme véreux, selon le même type de campagne qui emporta Giscard d’Estaing quand il voulut faire cavalier seul, pour être remplacé par le chef de file de la motion de censure déposée contre le gouvernement de Georges Pompidou, après que le Président De Gaulle ait retiré la France du commandement unifié de l’OTAN, en mars 1966 : François Mitterrand (1916-1996).

Ces deux compères de Russie sont présentés médiatiquement comme des démocrates et ils parlent fort au tribunal ; d’accusés ils se muent en accusateurs. Pourquoi se sentent-ils si forts ? Au fait, ils sont accusés, responsables du groupe pétrolier Loukos, déjà condamnés pour escroquerie et évasion fiscale, d’avoir dérobé 218 - certains disent plusieurs centaines – de millions de tonnes de pétrole ! « Liberté, liberté », crie la foule des souteneurs de sa cause, dans la salle du tribunal moscovite, à quoi l’on peut dire comme Madame Roland sur le chemin de l’échafaud, « Liberté, que de crime on commet en ton nom ». Soit. Une formule de Rousseau se présente à point, qui couvrira mieux de son ombre fraîche le soleil noir implacable du cynisme actuel, que « la vertu qui fuit le cœur, se réfugie sur les lèvres  ».

« Communistes iraniens ou américains ? » Khomeiny

On peut désigner cette génération russe actuelle, comme de ce siècle dont parle un historien « qui, après s’être saturée de révolutions, s’hébète de matérialisme, et se prosterne à heure dite devant les créations artificielles de la scolastique des partis ». Quelle autre définition des « révolutions de couleur » ou soft : « créations sans racine, ainsi que sans majesté, stériles comme l’orgueil, éphémères comme la passion  » ? Que l’Iran, qui n’est pas encore « mûr pour l’incrédulité » soit visé comme l’empêcheur de tourner en rond de cette sarabande des conflits d’intérêts, que la génération post soviétique la voit comme une monnaie d’échange, ainsi que l’on livre à l’usurier une pièce de valeur pour satisfaire son appétit momentané, cela apparaîtra au fur et à mesure de la montée des nouveaux sectaires, des nouveaux affairistes internationaux, dont l’actuel dirigeant libertaire indiqué plus haut, l’homme de la jet set russifiée est le symbole.

Dans un sermon, l’Imam Khomeiny traite les communistes iraniens contemporains non pas, comme on pourrait s’y attendre, à suivre le courant habituel, d’agents russes, quoiqu’il l’eût pu, après l’occupation du nord de l’Iran, mais d’agents américains. Il dit qu’ils ne sont pas réellement des communistes iraniens, mais des iraniens américains ! Leur doctrine est en effet vaine et ne peut être efficace qu’instrumentalisée pour dépotentialiser l’Iran. C’est pour cette raison qu’une volte face hardie des dirigeants actuels - dirigées autant et plus que guides de leur propre pays - ne pourrait trouver d’écho que dans une démocratie iranienne pénétrée du même rêve américain !

« Prise aujourd’hui dans un étau » Heidegger

On parle partout de mondialisme, d’organisation du commerce mondial, en soumettant à l’évidence le rapport de ce que De Gaulle, en homme de l’orée du XXe siècle nommait les deux hégémonies, ce que l’Imam Khomeiny quand il formulait sa politique culturelle « ni Est-ni Ouest » et le sens commun réuni, entendent par les deux Grands.

Mais de quelle grandeur s’agit-il ? C’est une question de philosophie, posée en effet par Heidegger et ainsi présentée : « Cette Europe qui, dans un incurable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est prise aujourd’hui dans un étau entre la Russie d’une part et l’Amérique de l’autre. La Russie et l’Amérique sont toutes deux, au point de vue métaphysique, la même chose ; la même frénésie de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé. En un temps où le dernier petit coin du globe terrestre a été soumis à la domination de la technique, et est exploitable économiquement lorsque le boxeur est considéré comme le grand homme d’un peuple », alors conclut le grand homme au regard clair « des catégories aussi enfantines qu’optimisme et pessimisme sont depuis longtemps devenues ridicules. Nous sommes pris dans l’étau. Mais à partir de cette destination, dont le danger ne nous échappe pas, ce peuple ne se fera un destin que si d’abord il crée en lui-même une résonance, une possibilité de résonance pour ce destin, et s’il comprend sa tradition de façon créatrice. » [5]

L’Europe et l’Iran, comme tout peuple à destinée, ont cette définition : être un lieu en dehors d’une organisation dominatrice du commerce mondial, mais par un échange du même au même peuvent encore s’enfoncer dans cette interrogation sur leurs propres forces, dont le refus prend le nom de puissance, de droit de l’homme, de stabilité, pour les deux Grands désireux de s’unir sous l’étendard de l’OTAN, témoin de leurs noces commerciales. A la Russie de mesurer la conséquence de prendre les trente deniers que dans le box des accusés, le 2 novembre 2010, pendant son deuxième procès pour dilapidation des biens publics, le pétrolier ploutocrate supplie tout un peuple de prendre pour brûler les derniers restes de son âme.

Notes

[1« Nous avons vu déjà la Révolution se faire du mensonge un marche-pied, et attaquer l’Église et le trône par des calomnies élaborées de main de maître » Jacques Crétineau-Joly, « L’Église romaine face à la Révolution » tome II, 1859, p.93.

[2« Il existe une race d’insectes que les savants appellent termites. Ces termites rongent à l’intérieur les poutres d’une maison, et, avec un art admirable, ils savent laisser intacte la surface du bois ainsi rongé. La surface est si mince que le doigt de l’homme, en s’ y appuyant fait craquer la poutre. Ce procédé des termites est à l’usage des Sociétés secrètes…  » (Crétineau-Joly, op.cit. p.92).

[3« Attegiamento simpatizante di parecchi cristiani coi Russi acuisce odio dei Musulmani che attendono proprizi eseguire vendette, auspicando arrivo truppe gerrmanice  », le délégué apostolique à Téhéran Marina au cardinal Maglione, Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, tome 5, Libreria editiche vaticana, 1969, n°358, p. 559. Cf. Sur un projet de sécession kurdo-assyrien, ibidem.

[4Agence Novosti, Moscou 11 janvier, http://fr.rian.ru/world/20080111/96...

[5Martin Heidegger, Introduction à la Métaphysique, collection Tel, Gallimard, pp. 48-49

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