Geopolintel

Le fantôme qui hante Guantanamo.

par Pierre Dortiguier

mardi 30 novembre 2010

Le prisonnier traité comme criminel.

Certain rapport du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU., le vendredi 5 novembre, vient d’accuser le gouvernement des États-Unis de manquement aux droits de l’homme, avant tout dans le traitement des prisonniers, et nommément l’ancien président G.W. Bush d’avoir ordonné la mise à la question ou torture pour extorquer des renseignements, de gens suspects de terrorisme. Que ceux-ci aient été soustraits à l’autorité de leur gouvernement légitime, ou légalement abandonnés, par des autorités en place, aux américains ne change rien à un point, seul digne d’être relevé ici : les prisonniers sont considérés comme des criminels en puissance ou avérés, et tout secours légal leur est ôté.

Des historiens scrupuleux font remonter à la guerre civile américaine cet abus de priver tout prisonnier du statut de non-belligérant ; ce qu’il est pourtant devenu étant désarmé. Ce ne sont pas des personnes désarmées, mais des ennemis désarmés, et la haine, ou mieux la vengeance doit s’exercer contre eux, et ce qui est réclamé d’eux est une double capitulation, totale sur le plan politique (unconditionnal surrender) et juridique (abandon du droit des gens). La désignation américaine de « Surrended Enemy Forces » fut ainsi substituée, sous les initiales de SED, chez les anglais, et chez les américains, à l’instigation d’Eisenhower, sous celles de DEF (Disarmed Enemy Forces) à celle commune de POW, prisoner of war, (prisonnier de guerre), permettant d’échapper par un sophisme juridique, en fait une escroquerie, un acte de violence pure, à la Convention de Genève de 1929.

C’est pareil antécédent que tous les adversaires des États-Unis ont évoqué opportunément, ainsi que l’a fait pendant le premier conflit mondial le célèbre créateur de la psychologie expérimentale, Wilhelm Wundt [1]. Et ce n’est pas pour rien que l’écrivain Karl May (1842-1912) a eu autant de succès dans le monde, car la sympathie pour les indiens d’Amérique était en grande partie favorisée par l’aversion pour l’inconduite des États-Unis, en particulier ce double langage enveloppant la violence sous le drapeau du droit, sinon de la piété, conduite insupportable à la morale naturelle. L’Europe identifiait alors son honneur à celui des indiens.

Match Eisenhower contre Staline : 2 à 1.

L’historien de vocation, et chercheur obstiné, le canadien de Toronto, James Bacque, qui est n’est pas un historiographe courtisan, et attaché à ses biens universitaires, a fait ce qu’aucun historien de métier n’a osé produire, et ce dans un ouvrage préfacé par le spécialiste de la campagne d’Italie de la seconde guerre mondiale, le Colonel docteur Ernest Fisher : « Other Losses » (Autres pertes) [2].

Dans cet ouvrage, est montré qu’en 1950 les allemands qui venaient depuis octobre 1949 d’avoir un gouvernement, le premier depuis l’emprisonnement des membres du gouvernement du Grand Amiral Doenitz à Flensburg par les Alliés en mai 1945, déploraient l’absence d’un million cinq cent mille prisonniers. James Bacque découvrit un million de ces « disarmed enemy forces » privés de soins de la Croix Rouge et de toute intervention charitable suisse, morts de faim, de froid et de maladie sous la colonne « autres pertes ». Des épidémiologistes éminents dont le docteur Miller de Toronto et combien d’autres experts ont soutenu l’écrivain dans ses publications violemment attaquées sur Wikipedia.
Il est à noter qu’aucune réponse apportée par James Bacque aux critiques qui lui sont formulées sur ce site n’a été publiée. Une preuve fut néanmoins apportée par les russes, dans l’ère Gorbatchev. 487.000 allemands furent découverts consignés morts des mêmes causes, à l’ouverture des dossiers du K.G.B. [3].

Eisenhower avait gagné le match contre Staline, 2 à 1. Ce furent un allemand de Hongrie et son épouse anglaise qui firent découvrir au canadien James Bacque la présence de ces camps de la mort par affamement organisé, après la fin de la guerre, et l’auteur de ces lignes les a rencontrés. Tout comme il rend hommage au citoyen de Rudolstadt-Schaala, Erfurter Str. Paul Tänzer dont les poumons avaient été ruinés par l’humidité, en position forcée dans des trous individuels remplis d’eau, sous la surveillance de troupes coloniales.

L’illégalité, élément des États-Unis.

Ce lundi 8 novembre 2010, M. Thierry Meyssan, journaliste d’investigation et chercheur infatigable, réfugié au Proche-Orient pour fuir des menaces précises d’élimination de sa personne, vient de signaler, sur l’émission matinale « A la Une » de la chaîne télévisée iranienne « Sahar », que la Chine comptabilise non seulement, comme chacun le sait, les dollars de la dette américaine, mais en même temps les manquements aux droits de l’homme étatsuniens en portant son attention dernièrement sur le volet juridique des plaintes déposées par des organisations contre le manquement étatsnien au droit international. Cela permet d’apprécier à sa valeur les soutiens médiatiques et politiques au dissident chinois qui sert d’arbre cachant la forêt des violences continues exercées contre des citoyens dans le monde entier.

Il est certain que le fantôme de Guantanamo et de la prison de la base américaine de Bagram en Afghanistan, de celui d’Abou Grahib à Bagdad et autres lieux la plupart secrets y compris dans les anciens satellites européens de l’Union soviétique, hante cette forêt américaine des supplices. A cet égard l’autorisation reconnue dans ses mémoires par le fils de George Bush, le Président G.W. Bush, d’user du supplice de la noyade, comme interrogatoire de prisonniers et suspects de terrorisme - est non moins objet d’aversion que l’hypocrisie de l’avocat d’un certain milieu de Chicago, Barack Hussein Obama - s’engageant dans sa campagne électorale à fermer nommément le centre installé à Cuba par la marine des États-Unis au mépris du droit international.

Il faut bien retenir que dans toute cette affaire, il ne s’agit pas de déviations du droit, d’abus, comme on dit, mais d’un élément entier d’illégalité car autant les guerres étasuniennes en Irak et en Afghanistan, que l’annonce faite par Obama de porter la guerre aux frontières du Pakistan et de menacer même l’Iran de représailles atomiques, sont en complète contradiction avec le droit des gens. Dans son intervention, Meyssan a rappelé que les journalistes ne portent pas attention à ce que les historiens peu lus du public rapportent des ingérences des ambassades des États Unis dans les affaires des États, en premier de leurs alliés, en montant des réseaux sur le modèle de « Gladio » en Italie au temps de la guerre froide, paravent commode pour asseoir leur domination.

Quel est donc de fantôme qui hante Guantanamo ? Quel mort ou meurtre lui a donné cette existence effrayante ? C’est ce que l’Histoire tenue généralement secrète des événements du siècle écoulé peut nous révéler.

Fondation de l’Anti-imperialiste League en 1898.

Ce fut sous le coup de l’invasion de Cuba - dont le gouvernement local espagnol, pris lâchement par surprise, n’était pas averti de l’état de guerre signifié à l’Espagne - et de l’occupation des Philippines, sous le mandat du républicain William MacKinley, que des personnalités américaines fondèrent cette association anti-impérialiste à l’été 1898.
Elle comprenait le philosophe, seul du reste à mériter ce titre que les États-Unis aient jamais produit, le new-yorkais William James (1840-1910). Il eut deux auxiliaires de renom, le plus riche et issu du mouvement socialiste chrétien philanthrope du « chartisme » fut l’immigré écossais Andrew Carnegie (1835-1919), le roi de l’acier. Il fonda la Carnegie Steel Company et ensuite la U.S. Steel. Une salle de spectacle de New York –Carnegie Hall- porte son nom.
Mais peu de gens savent qu’il eût condamné l’impérialisme des États-Unis développé sur le modèle de la « puissance mondiale » (World Power) de l’Angleterre débutée avec l’autre immigré d’Italie, Disraeli, originaire par son père, comme lui auteur et critique anglais à succès, de Livourne. Disraeli a été ainsi présenté ironiquement par l’écrivain et politicien « radical-démocrate » suisse Henry Valloton rendant compte du Congrès de Berlin de 1878 : « Mais qui est ce vieillard maigre, de haute taille, à la figure jeune prolongée par une barbiche pointue, que l’on prendrait pour un premier violon tsigane ? C’est Disraeli, le chef du cabinet de Sa Gracieuse Majesté Britannique, qui vient d’être fait pair et comte Beaconsfield. Brillant orateur, auteur d’un Tancrède remarqué, chargé d’honneurs et de soixante-quatorze années. » [4]

On peut prétendre que l’impérialisme de l’Angleterre s’est renforcé par la contagion de sa colonie américaine, comme l’histoire du dernier siècle l’illustre fort bien, et précisons-le comme le franc-maçon Rudyard Kipling l’appelait de ses vœux urgemment dans un écrit polémique de collaboration anglo-américaine, « Le Fardeau de l’Homme Blanc ». Le second auxiliaire de William James a été Mark Twain, vice-président de la ligue (1836-1910).

Cette ligue fut dissoute en 1921.

Le bourbier des Philippines par Mark Twain :

« Vous m’interrogez sur ce qu’on appelle l’Impérialisme. Eh bien, j’ai déjà formulé des vues sur cette question. J’ai l’inconvénient d’ignorer si notre peuple est pour ou contre le fait de se répandre soi-même à la surface du globe. J’en serais dans ce cas désolé, car je ne pense pas que c’est sage ou que ce soit une évolution nécessaire. Quant à la Chine, j’approuve l’action de notre gouvernement de se sortir de cette complication. Ils sont en train de se retirer. Je le comprends, en ayant fait ce qu’ils voulaient. C’est tout à fait juste. Nous n’avons pas plus d’affaires en Chine que dans aucun autre pays qui n’est pas à nous. Il y a le cas des Philippines [5].J’ai durement essayé, mais je ne puis encore comprendre comment nous nous sommes engagés dans cette saleté. Peut-être ne pouvions-nous l’éviter, peut-être était-il inévitable que nous dussions être amenés à combattre les indigènes de ces îles. Mais je ne puis comprendre et n’ai pas été capable d’aller au fond de l’antagonisme aux indigènes. Je pensais que nous aurions dû agir comme leurs protecteurs, non pas tenter de les placer sous notre botte. Nous devions les soustraire à la tyrannie espagnole pour leur permettre de constituer un gouvernement à eux et nous devions les assister et voir si c’était un processus juste. Ce ne devait pas être un gouvernement selon nos idées, qui représentât les sentiments de la majorité des philippins, un gouvernement selon les idées des philippins. Cela eût été une mission digne des États-Unis. Mais maintenant pourquoi sommes nous entrés dans une merde, un bourbier (quagmire) dont chaque nouvelle étape rend la difficulté d’extraction immensément plus grande ? »

N’était-ce point applicable hier au Viet-Nam, maintenant à l’Irak, à l’Afghanistan, demain au Pakistan etc ? La résistance des populations musulmanes du Sud des Philippines, les Moro (comme les nommaient les Espagnols par allusion au Maures) - n’a cessé qu’en 1913, ce qui a donné l’occasion à Mark Twain d’un pamphlet posthume, tant il craignait les foudres de la démocratie américaine. La première constitution indépendante sera promise, mais accordée aux Philippines seulement en 1934.

Peut-on appliquer aux États-Unis ce dicton bosniaque : « Partout où le Turc passe, les chemins le réclament ? » Sûrement pas si l’on examine le rapport de Mark Twain intitulé :« Commentaire sur le massacre des Moro » [6] où il est raconté non seulement la façon dont plusieurs centaines de ces indigènes furent poussés dans un volcan, avec leurs femmes et enfants, mais aussi rappelé les félicitations adressées par le Président démocrate Théodore Roosevelt dont le fils aîné Kermit Roosevelt(1916-2000), devenu alcoolique et consultant de la Gulf Oil après son passage à la C.I.A. renversera le dr. Mossadegh à Téhéran par l’opération Ajax, avec les félicitations d’Eisenhower [7].

Ceci est une spirale, l’anneau du passé tenant celui du futur. Dieu seul le brise !

Notes

[1Wilhelm Wundt : Die Nationen und ihre Philosophie 1917

[2Paru en français sous le titre : Morts pour raisons diverses, chez Sand, 1990.

[3Le rapport Bulanov : sur le nombre d’Allemands morts en captivité soviétique. cf. J.Bacque « Pourquoi Wikipedia me censure ? » Why is Wikipedia censuring me ? « the archives (à Moscou) were opened, I went there, and found the Bulanov Report which showed that 356,687 Germans died in Soviet captivity, plus another 93,900 civilians taken as substitutes for dead or escaped prisoners for a total of 450,587. This astonishing discovery is not mentioned in Wikipedia, nor by any other of the « professional historians. » Except one, Stefan Karner, who went to the KGB archives, saw the evidence piled up in enormous quantities, and said he did not believe it. Instead, he preferred to publish his own « estimates, » which confirm the conventional view » http://www.serendipity.li/hr/bacque...

[4Henry Valloton : Bismarck, Fayard, 564pp. 1961,p.337-338

[5The White Man’s Burden, 1899 dans lequel Kipling presse les États-Unis de conserver les Philippines conquises aux Espagnols.

[6Comments on the Moro Massacre, 12 mars 1906 - http://www.is.wayne.edu/mnissani/cr...

[7Counter coup. The Struggle for the Control of Iran. 1979.http://www.spartacus.schoolnet.co.u...

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