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Les doux penseurs de la cyberguerre

jeudi 25 mars 2010

Pour John Arquilla et David Ronfeldt, « ce n’est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l’emportera dans les conflits de demain, mais celui qui racontera la meilleure histoire »

Le Monde édition du 07.10.02

LES DEUX PENSEURS de la guerre du futur sont deux paisibles personnages. C’est d’ailleurs l’une des idées maîtresses de leur vision stratégique : ils prônent le pouvoir doux ( softpower) mâtiné de technologies de l’information et de la communication, par opposition au pouvoir dur, à la Realpolitik, qui privilégie la force brute : l’esprit plutôt que la matière, la connaissance plutôt que les ordinateurs et l’information plutôt que les bombes.

Tout a commencé un jour de 1992 lorsque John Arquilla est entré dans le bureau - voisin du sien - de David Ronfeldt à la Rand Corporation. La Rand était, du temps de la guerre froide, une institution de recherche spécialisée dans les questions militaires. Elle s’est assoupie depuis mais reste très liée au Pentagone, à la CIA et à l’establishment militaire au sens large. David Ronfeldt travaillait sur l’évolution des sociétés sous l’influence des technologies de l’information. John Arquilla, un ancien « marine », réfléchissait aux problèmes de la guerre après la chute du mur de Berlin. Les deux avaient en commun d’avoir obtenu un doctorat en sciences politiques de l’université Stanford, au cœur de la Silicon Valley.

« Cyberguerre, ça te dit quelque chose ? », lança John Arquilla tout de go avant d’entamer une longue et fructueuse collaboration. Sept ans plus tard, ils ont produit les livres, articles et rapports qui prétendent jeter les bases de la « révolution dans les affaires militaires ». Ils ont ainsi attiré l’attention des services du Pentagone, qui travaillent sur la guerre de demain, et exposé leurs idées devant les plus hautes autorités militaires : une pensée sophistiquée qui comprend aussi bien les questions technologiques que militaires, sociétales, éthiques ou philosophiques.

Paradoxe prometteur, ces deux chercheurs qui travaillent sur la guerre à l’heure des technologies de l’information et de la communication pensent que la technologie n’est pas l’essentiel. Dans cette équipe, John Arquilla est le spécialiste de la guerre.
Les rayonnages de son bureau sont recouverts de livres sur l’histoire et la théorie des conflits avec, dans un coin à peine discret, une carte postale représentant Emiliano Zapata, héros de la révolution mexicaine et source d’inspiration pour les zapatistes du Chiapas. Il pense, avec David Ronfeldt, que ces derniers sont l’un des exemples les plus frappants des changements en cours, avec, précisent-ils, tous les deux, « les ONG ».

Ni l’un ni l’autre ne parlent des bombardements « chirurgicaux » dont on fait tant de cas. L’apport personnel de David Ronfeldt porte sur l’idée que les technologies de l’information favorisent certains types d’organisation sociale. Il en distingue quatre : tribus, institutions, marchés et réseaux. Pour lui, le triomphe des réseaux est enfin arrivé. « Je crois que la technologie renforce le réseau comme structure sociale », explique-t-il.

Le clan, comme en Tchétchénie, les associations d’activistes - par exemple, celle qui a obtenu un prix Nobel pour sa campagne contre les mines antipersonnel -, les terroristes, comme le mouvement Hamas ou les milices d’extrême droite aux Etats-Unis, les mafias comme le cartel de Cali savent en tirer parti, mieux que les institutions hiérarchiques traditionnelles du type armée ou Eglise, dans la mesure où elle permet de faire circuler l’information sans passer par une structure verticale.

C’est ainsi que John Arquilla et David Ronfeldt sont passés très vite de la cyberguerre à la netguerre (guerre en réseau). La première renvoie à l’affrontement de forces militaires classiques éventuellement équipées d’armes intelligentes, la seconde implique l’affrontement d’acteurs qui ne sont pas des Etats, mais des groupes paramilitaires. Cette approche repose sur deux idées-forces : d’abord, l’issue des conflits dépendra de plus en plus de l’information et de la communication - tout ce qu’il est convenu de faire précéder du préfixe cyber - ; ensuite, « la révolution de l’information favorise les formes d’organisation en réseau en même temps qu’elle mène la vie dure aux structures hiérarchiques ».

Tous deux ont concentré leur énergie sur la nature de l’information. « La plupart de nos écrits portent sur son traitement, explique David Ronfeldt. Nous pensons en termes de structure de l’information. Tout objet tire son identité de l’information qu’il contient, qu’elle soit traitée ou non. » C’est sur cette base que les deux chercheurs ont développé une théorie de « la guerre à l’ère informationnelle » qui propose une « ouverture circonspecte » ( guarded openess). Selon eux, la libre circulation de l’information sert les intérêts des Etats-Unis et, en dernière instance, « ce n’est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l’emportera dans les conflits de demain, mais celui qui racontera la meilleure histoire », la plus convaincante, celle qui séduit le plus grand nombre.

Dans The Emergence of Noopolitik : Toward an American Information Strategy, leur dernier ouvrage, John Arquilla et David Ronfeldt avancent même le concept de « noopolitique », inspiré de celui de noosphère (le monde de la pensée figuré par une couche se superposant à la biosphère) de Pierre Teilhard de Chardin. « Nous voulons nous éloigner de la cybersphère », explique David Ronfeldt, celle des câbles et des ordinateurs. « La noopolitique, peut-on lire dans leur livre, est une conduite en matière de politique étrangère et de stratégie adaptée à l’ère de l’information qui met en valeur la mise en forme et le partage des idées, des valeurs, des normes, des lois et de la morale au moyen du »pouvoir doux«  », qu’ils définissent avec d’autres comme « la capacité d’atteindre ses objectifs dans le domaine international au moyen de l’attraction plutôt que de la coercition ».
Quand on lui dit qu’il est un philosophe, David Ronfeldt regarde les murs qui l’entourent, sourit et répond : « Ça fait plaisir à entendre mais je ne crois pas qu’ils aimeraient beaucoup cela », en se référant clairement à ses supérieurs hiérarchiques. Quant à John Arquilla, il reconnaît volontiers que, par les temps qui courent, ses idées « ne sont pas très populaires ».

The Emergence of Noopolitik :
Toward an American Information Strategy, The Rand Corporation éd.

http://www.rand.org/pubs/monograph_...


Stratégie alternative

POUR John Arquilla, la guerre du Kosovo est « une tragédie grecque ». Stratège passionné d’éthique, il estime qu’il est dramatique de « poursuivre des buts humanitaires avec des moyens aussi coercitifs, aussi brutaux ». C’est le contraire de la « noopolitique » dont il voudrait voir dériver la stratégie militaire des Etats-Unis. Le drame, selon lui, vient de ce que l’ « on utilise une technologie de l’ère informationnelle dans le cadre d’une conception d’ensemble forgée à l’ère industrielle. Ce à quoi il faut ajouter que nos alliés n’ont pas encore évolué au niveau conceptuel ».

Avec David Ronfeldt, il a élaboré une doctrine militaire, celle de l’essaim de bataille (battle swarm), qui lui fait dire qu’avec un dixième des chiffres avancés par les états-majors il aurait été possible de désorganiser complètement l’armée serbe et de lui infliger des pertes irréparables tout en protégeant les Kosovars. Les deux promoteurs du softpower estiment même que le terrain jouerait en leur faveur. C’est le contre-pied du concept de « force écrasante » de Colin Powell. Mais John Arquilla reconnaît que, « si l’on mène une guerre aérienne qui rappelle la deuxième guerre mondiale, il est logique que l’on conçoive l’intervention au sol en termes traditionnels ». L’armée et les « marines » ont commencé à se préparer dans ce sens, mais, quand il va défendre ses thèses au Pentagone, Arquilla se heurte « à une sorte de résignation de la part des officiers qui disent plus ou moins : »On ne sait pas vraiment quoi faire, alors autant faire ce que nous savons«  ».

Francis Pisani

Dates

1967-1969

David Ronfeldt étudie les révoltes paysannes au Mexique.

1972- 1973

John Arquilla fait son service dans les « marines ».

1992

Ronfeldt et Arquilla commencent à faire des recherches sur la cyberguerre. John Arquilla travaille comme stratège civil pour l’état-major pendant la guerre du Golfe.

1999

Parution de The Emergence of Noopolitik (Rand & National Defense Research Institute éd.).

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