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Incident diplomatique entre Chirac et Blair à Bruxelles

mercredi 20 janvier 2010

Interview de M. Hervé Gaymard, ministre de l’agriculture, de l’alimentation, de la pêche et des affaires rurales, à « Europe1 » le 29 octobre 2002, sur l’élargissement de l’Europe et sur la réforme de la PAC.

GAYMARD Hervé, ELKABBACH JEAN Pierre.

J.-P. Elkabbach.- Le président de la République agit en ce moment pour l’Europe ; J.-P. Raffarin s’implique sur l’Europe ; trois anciens Premiers ministres PS, MM. Rocard, Mauroy, Fabius s’engagent sur l’Europe. Est-ce que l’Europe accélère enfin avec un projet et une vision d’avenir ?

  • « Oui, et ce oui est un acte de foi parce que c’est vrai que ces dernières années, on avait l’impression que tout cela tournait un peu en rond. Là, nous avons un moment historique : c’est à la fois l’élargissement, qu’il ne fallait pas louper - et le président de la République a bien agi à Bruxelles pour que cet élargissement se passe dans les meilleures conditions - et puis, nous avons l’avenir des institutions, avec le travail que fait le président Giscard d’Estaing pour la Convention pour l’avenir de l’Europe. Il faut absolument que l’Europe bouge, parce qu’elle n’est pas visible ni lisible pour le citoyen, et elle risque de s’enliser. »

Si la France a un grand destin, est-ce qu’on va entendre enfin le président de la République sur l’Europe ?

  • « Rassurez-vous, ça va venir, et je suis sûr que le Président Chirac nous étonnera. Il a une véritable vision européenne. Dans les mois qui viennent, il faut absolument que les choses bougent, et la France sera évidemment au rendez-vous de l’histoire européenne, et donc au rendez-vous de sa propre histoire. »

Vous dites cela, parce que vous avez une foi chiraquienne en vous ou parce que vous savez ?

  • « Non, mais je constate que le Président Chirac, au cours de sa vie politique, chaque fois qu’il a fallu être là, dans les grands rendez-vous, il a toujours été là. »

Ce qu’on a remarqué, c’est qu’entre J. Chirac et G. Schröder, même si elle est tardive, c’est une lune de miel. J.-P. Raffarin disait que c’est un renouveau. Est-ce que c’est favorable à la constitution et à la relance de l’Europe dont vous parlez, et au moins pour la réforme Giscard d’Estaing sur les institutions européennes ? Est-ce qu’on va continuer, Paris-Berlin au moins, de s’entendre là-dessus ?

  • « Nous allons fêter, en janvier 2003, le quarantenaire du Traité franco-allemand de 1963. Deux fois vingt ans. Et on se rend compte que l’Europe n’a jamais progressé quand la France et l’Allemagne boudaient dans leur coin. Ce qui s’est passé à Bruxelles est extrêmement important. Ce qui montre que l’axe entre la France et l’Allemagne est reconstitué, mais ce n’est pas un axe exclusif. Nous sommes, aujourd’hui, dans une Europe à Quinze. Nous serons, demain, dans une Europe à vingt-cinq. Et c’est un couple franco-allemand qui est là pour entraîner et pas pour être... »

Mais il y en a un qui n’a pas l’air d’aimer cela, c’est M. Blair !

  • « Les Britanniques sont contre, notamment sur la Politique agricole commune, depuis quarante ans, depuis qu’elle existe. Ils sont - d’ailleurs, ils le disent - contre toutes les politiques communes, parce que pour les Anglais, en fait, l’Union européenne, c’est une zone de libre-échange, ce n’est pas un espace politique qui doit construire son identité et avoir des politiques communes. »

La presse britannique revient aujourd’hui encore sur les dissensions Chirac-Blair. Il paraît qu’il y a eu des « échanges vigoureux », en termes diplomatiques. Cela veut dire qu’il y a eu une dispute, une altercation ?

  • « Je n’étais pas à Bruxelles. Je ne pense pas qu’il y ait eu d’altercation. »

Il y a eu des mots...

  • « Mais j’imagine aussi que pour l’opinion publique britannique, qui est toujours très touchy, comme on dit, sur les questions liées à l’Europe, le Premier ministre britannique en rajoute un peu pour son opinion publique intérieure. Il me semble qu’il faut interpréter cela comme cela. »

Il paraît, d’après le Financial Times, que le Président Chirac aurait dit devant tous les Européens à T. Blair : « On ne m’a jamais parlé comme cela. Vous avez été très mal élevé ». Donc, il y a eu des mots ?

  • « Oui, c’est possible. Mais vous savez, les bons amis se parlent franchement. Moi, j’ai une grande admiration pour la civilisation britannique. Les Anglais apportent beaucoup à l’Europe mais il faut qu’ils soient européens. »

Plus on s’engueule, plus on est amis ?! T. Blair, apparemment, n’a pas apprécié peut-être l’entente entre MM. Chirac et Schröder, et qu’on veuille toucher au chèque que Londres encaisse depuis dix-huit ans. En 2006, ce chèque, est-ce qu’il sera réduit ?

  • « Oui, comme toutes les autres dépenses de l’Union européenne. Les Européens, les chefs d’Etat européens, il y a quelques jours, ont décidé d’être au rendez-vous de l’histoire et d’assumer l’élargissement. Pour assumer cet élargissement, il faudra faire un certain nombre d’économies. Ces économies porteront sur toutes les dépenses de l’Union européenne, c’est-à-dire une partie sur la Politique agricole commune, une partie sur les politiques régionales et une partie sur le chèque britannique. Il n’y a rien que de plus normal. »

A Bruxelles, les chefs d’Etat et de gouvernement, ont, par leur accord, ouvert la voie à l’Europe des Vingt-cinq. Si j’ai bien compris, est-ce qu’ils ont bien décidé d’abord l’élargissement, ensuite, la réforme de la PAC ? Dans quel ordre ?

  • « Ce qui a été décidé, c’est, premièrement, de faire l’élargissement. Pour accompagner budgétairement cet élargissement, nous avons décidé de stabiliser sur dix ans les dépenses consacrées à la Politique agricole commune. Ce qui veut dire deux choses : d’abord que la PAC est sauvée, alors que certains voulaient la détruire, pour les dix ans qui viennent, et qu’à l’intérieur de cette enveloppe, telle qu’elle a été définie, nous aurons tout le loisir de procéder à des nécessaires adaptations. »

Donc, vous dites à la FNSEA et à M. Lemétayer que c’est dix années de tranquillité pour les agriculteurs - et peut-être aussi avec les agriculteurs ?

  • « Oui. Depuis que je suis ministre de l’Agriculture, j’ai beaucoup labouré le terrain en France. Je suis allé dans vingt-cinq départements. Les paysans me disent : »on en a ras-le-bol que les règles du jeu changent tous les ans« . Depuis 1992, on n’arrête pas de changer, c’est la bougeotte permanente. Il faut réformer la PAC, mais que sur dix ans, on trace le cadre dans lequel les paysans vont pouvoir enfin travailler tranquillement. »

Ne favorise-t-on pas toujours les paysans, comme disaient les Anglais ?

  • « Non. Les Américains aussi... »

Les Américains privilégient aussi les paysans américains... Donc, je ne les citais pas.

  • « C’est toujours le discours de tribune. L’Europe dépense 1 % pour les agriculteurs, les Etats-Unis 1,5 %. »

Le commissaire européen à l’Agriculture, M. Fischler, l’Autrichien, voulait commencer à renégocier la PAC dès 2002, 2003. Est-ce que sa réforme est reportée, gelée, retirée ou caduque ?

  • « En tout cas, les cartes sont rebattues. »

Trouvez-moi un terme et répondez-lui.

  • « Je vais vous dire pourquoi : monsieur Fischler voulait faire une réforme anticipée de la PAC. Il n’y aura pas une réforme anticipée de la PAC. En revanche, nous sommes prêts à discuter pour des adaptations qui sont absolument nécessaires. »

Mais pour après ?

  • « Non, y compris dans les mois qui viennent. Il y a un certain nombre d’adaptations nécessaires qui étaient prévues, d’ailleurs, dans l’accord de Berlin de 1999. On est tout à fait prêts à discuter des indispensables adaptations. Mais il n’est pas question de mettre tout cul par-dessus tête, pour précipiter les choses. »

Si j’ai bien compris, le sommet de Bruxelles marque un moment important. Vous me dites si je me trompe : les chefs de gouvernement et d’Etat ont remis la Commission de Bruxelles à sa place, je veux dire que dans la hiérarchie politique de l’Europe, ce sont eux qui commandent. C’est bien cela ?

  • « Vous avez complètement raison. Moi, je suis très européen, mais je crois que l’Europe doit être faite par des politiques et pas par les fonctionnaires. Je crois qu’effectivement, ce qui s’est passé à Bruxelles est très important, de ce point de vue là. Il faut que les politiques gouvernent l’Europe. Je crois que c’est aussi le sens des propositions de monsieur Giscard d’Estaing, et cela me convient tout à fait. »

Une dernière remarque : 2007, le chancelier Schröder et monsieur Chirac s’arrêtent, l’un en 2006, l’autre en 2007. Cela veut dire qu’ils engagent leurs successeurs, à moins qu’ils préparent peut-être l’un et l’autre un troisième mandat ?

  • « Je crois que ce n’est pas le sujet. Il faut de la visibilité dans l’action, et je crois que les hommes d’Etat doivent voir loin, et pas à courte vue. C’est ce qu’ils nous ont prouvé la semaine dernière à Bruxelles. »

Même s’ils agissent pour les autres ?

  • « Oui, bien sûr. »

Source : premier-ministre, Service d’information du gouvernement, le 30 octobre 2002

25 février 2005 Démission du ministre de l’économie H. Gaymard, remplacé par T. Breton.

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