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Le financement de la politique clandestine des Etats-Unis en Amérique Centrale

lundi 11 janvier 2010


L’argent est le nerf de la guerre et c’est sûrement ce qui manqua le plus à l’administration Reagan pour pouvoir mener comme elle l’entendait sa politique au Nicaragua et dans les pays voisins.

Des financements divers

L’état d’Israël, toujours sous la crainte d’une guerre contre les pays arabes, souhaitait se rapprocher de l’administration Reagan et proposa son aide. Début 1982, Robert McFarlane rencontra David Kimche, le directeur général du ministère israélien des affaires étrangères qui avait appartenu au Mossad (Agence de renseignement militaire Israélienne, longtemps reconnu comme le plus efficace. Ses membres sont habitués à lutter contre les menaces terroristes). L’aide se concrétisa par l’envoi de conseillers militaires israéliens, bien entraînés à la lutte anti-terroriste et aux opérations offensives dans des conflits de faible intensité, pour former les forces militaires honduriennes ou guatémaltèques. Il y avait, fin 83, plus de trente conseillers au Honduras qui entraînaient aussi les Contras stationnés dans ce pays. En 1982, en échange d’une augmentation de l’aide américaine, Israël commença à vendre des fournitures militaires à ces deux pays et au Costa-Rica. L’administration Reagan n’était donc pas directement engagée et Israël pouvait servir de coupe-circuit en cas de problème. Les armes provenaient des stocks israéliens dont ils n’avaient pas l’usage. Il s’agissait généralement de matériel russe pris à l’OLP lors de l’invasion du Liban en juin 1982. Les Israéliens, eux, n’utilisaient que du matériel américain et des pièces de rechange de même origine. En échange, ils demandèrent des prix préférentiels sur l’achat d’avions de chasse. Le Pentagone désigna le major-général Richard Secord pour organiser le transfert des armes vers les États-Unis. Elles arrivaient dans les entrepôts de la CIA où elles étaient camouflées. Ainsi, pour ôter toute trace de leur origine, on en oblitérait les numéros de série. Rudy Anders, chef du service des activités spéciales(Cette division a pour mission l’assistance paramilitaire terrestre et aérienne aux opérations militaires dans le monde entier) s’occupait de les réexpédier vers les Contras .

L’Arabie Saoudite contribua aussi à cette aide même si ce fut avec une extrême prudence. Riyad ne voulait pas que l’affaire s’ébruite et ils n’avaient qu’une faible confiance dans les capacités de la CIA à garder un secret. Au printemps 1984, les Saoudiens avaient déjà proposé une aide de huit à dix millions de dollars soit près de un million par mois. Ils précisaient que l’opération devait se faire dans le plus grand secret et constituait une affaire qui resterai à jamais cachée. C’est à cette période que l’Iran avait intensifié ses menaces sur le trafic pétrolier dans le golfe persique. Le président américain assura le roi Fadh de son soutient en cas de confrontation avec l’Iran et lui fourni une certaine quantité de missiles stinger sans les restrictions habituelles apportées à ce type de transaction. Le 12 février 1985, Ronald Reagan et le roi Fadh eurent un entretient privé à la suite duquel, le roi accepta de doubler sa contribution soit, deux millions de dollars par mois. Un article du monde du 6 février 1987 (« des révélations du New York Times », p.4) , nous apprend que cet accord a été passé en échange de la vente d’avions radars AWACS, indispensables à une bonne couverture radar.

Une autre source d’aide qui permettrait d’échapper aux restrictions et aux contrôles du Congrès pouvait venir du privé. North se transforma donc en démarcheur particulier et alla solliciter diverses personnes privées. Une de ses cibles furent les milliardaires texans, favorables à la politique Réagannienne. Il ne reçut de réponse favorable que de la part de Joseph Coors qui offrit 65000 dollars pour l’achat d’un avion léger, enregistré dans les actifs de « l’entreprise »(Il s’agit d’une entreprise fictive, un montage financier destiné à recevoir les fonds, les transformer et les faire parvenir à leurs destinataires. Elle fera l’objet d’un article). Une autre forme d’aide pouvait venir de l’apport direct d’armes aux Contras. Ainsi, Cesar Augusto Caceres Roja accepta de signer des « certificats d’utilisateur final »(Documents comprenant le type de matériel militaire vendu et une déclaration du pays de destination spécifiant qu’il a bien demandé ces armes) alors que les armes allèrent aux Contras. En échange de ces services, il reçu 25000 dollars de la part de deux trafiquants d’armes, Ronald Martin et James Mc Coy, recrutés par North. Devant le Congrès, Adolfo Calero, reconnu avoir obtenu ces certificats. Neuf, attribués à Energy Resources, une des société écran de l’entreprise et cinq à Martin et Mc Coy.
On sait aussi, par les carnets de North que d’autres pays approvisionnèrent le Contras en armes. L’Afrique du Sud, sous le coup d’un embargo commercial du fait de l’apartheid, qui en échange s’attira les bonnes grâces de la maison blanche et, plus surprenant, la Chine. Cette dernière faisait d’une pierre deux coups en renforçant ses liens avec les Etats-Unis et en s’opposant discrètement à l’URSS, son ennemi déclaré. Le Honduras, le Salvador et le Costa-Rica participèrent aussi à cette aide en échange d’un rééchelonnement de la dette extérieure ou de prix préférentiels sur les avions de chasse. Le Salvador, lui, donnait des armes en échange d’autres armes plus perfectionnées. Enfin, un autre moyen d’équiper les forces insurrectionnelles nicaraguayennes, fut de laisser du matériel sur place lors des exercices militaires conjoints menés par les États-Unis et les forces armées Honduriennes. Le matériel était déclaré comme « surplus » et après une taxe en nature prélevée par le pays, atterrissait dans les mains des Contras. Toutes ces formes de financement de la guérilla, qui impliquèrent plusieurs pays ne représentèrent que peu de fonds face à l’une des plus grosse affaire de financement clandestin des Contras, qui commença en 1985, et fit scandale sous le nom de « l’irangate ».

L’Irangate

L’origine de l’irangate se trouve avant l’entrée en fonction de Ronald Reagan et la prise en otage de citoyens américains par des Iraniens. Dans la course à la présidence, la libération des otages représentait un indéniable bonus. L’équipe de Reagan, Casey et Bush en tête entrèrent en contact avec le premier ministre Iranien Bani-sadr. Lors d’une réunion à Paris, ils proposèrent un échange entre les otages et des armes dont l’Iran avait désespérément besoin pour la guerre qu’elle menait contre l’Irak. Ce fut un échec. Les étudiants qui avaient pris l’ambassade américaine à Téhéran refusèrent leur libération. Les américains tentèrent de les délivrer à la faveur d’un raid aérien qui fut un véritable fiasco. L’état-major pris alors conscience de la difficulté d’une telle opération et ne la proposa plus par la suite. Les otages furent libérés le 20 janvier 1981. Après la capture de William Buckley, chef de la CIA pour le Moyen Orient et d’autres citoyens américains par des terroristes proche du Hezbollah, le NSC voulu reprendre les négociations avec l’Iran le 7 juin 1985. L’Iran soutenait les preneurs d’otages et était le seul pays à pouvoir faire le lien entre eux et les États-Unis. Des armes contre des otages. Le chef de la maison blanche signa le 17 janvier un ``finding’’ autorisant les livraisons d’armes à l’Iran. Août 85, 96 missiles tow furent cédés par l’intermédiaire d’Israël mais aucun otage libéré. 1212410 dollars furent déposés dans un compte en banque suisse. Le chiffre de la transaction nous est connu par les enquêtes du congrès. Dans les autres cas, on n’a pas le chiffre exact mais le nombre de missiles nous donne un ordre de grandeur. En septembre c’est 408 missiles qui étaient transférés en échange d’un otage. Deux mois plus tard 80 hawks devaient être vendus en échange de un million de dollars. 68 ne furent jamais délivrés et 850000 dollars allèrent directement au soutient des Contras. Ce qui ne manqua pas de fâcher les intermédiaires lésés qui menacèrent de rendre l’affaire publique. En février de l’année suivante 1000 tows à 10000 dollars pièce.
Sur les 10 millions perçus, 3.7 servirent à payer les missiles et le reste fut du profit. Plus tard, ce sont 16 millions qui furent versés aux États-Unis en échange de la livraison de missiles hawk. Moins de la moitié les payèrent.
Enfin, en octobre 86, l’agence fit un profit de plus de 1.3 millions de dollars sur la vente de 500 tows. Le trafic dut faire une pause avec sa publication dans un journal Libanais le 25 novembre 1986. La fuite avait sûrement été organisée par des responsables iraniens en opposition avec la politique de négociation suivie par leur gouvernement. De l’aveux même de Oliver North, les fonds détournés servaient à acheter des armes pour les Contras. Pour lui et pour l’administration américaine, les premiers contacts furent pris en 86 à Londres par North avec un diplomate et homme d’affaire Iranien, Gorbanifar. Et c’est cet homme qui aurait donné l’idée de détourner les fonds au profit de la résistance nicaraguayenne. North nous dit qu’il a immédiatement transmis cette proposition a ses chefs qui la jugèrent ``intéressante’’. Bud Mc Farlane, lui, nous rappelle qu’une telle opération n’était possible qu’avec l’aval du président et qu’il s’était montré ``enthousiaste’’. Parallèlement à ses contacts à Londres, Poindexter, nouveau conseiller à la sécurité, décidait qu’une délégation devait se rendre à Téhéran pour rencontrer les responsables Iraniens. Elle était dirigée par Robert Mc Farlane et amenait avec elle, le Colonel North ainsi qu’un universitaire membre du NSC, Howard Teicher. Elle devait proposer la libération des otages en échanges de pièces détachées de batteries de missile Hawk. Le premier otage libéré le fût en juillet 86. Le trafic ne prit réellement fin qu’avec la libération des otages en 1991, récompensée par la livraison de 4000 Tows supplémentaires.

Ce scandale qui impliquait les plus hautes autorités de l’état et le président lui-même a une grande importance car il a montré jusqu’à quel point, ceux qui avaient engagé la lutte contre les Sandinistes, pouvaient aller. Dans ce cas, en effet, ils violèrent non seulement les lois en vigueur sur les ventes d’armes mais aussi l’amendement Boland voté par la représentation nationale. Enfin, dans l’Irangate, il apparaît que la C.I.A. peut être tenue pour responsable de la vente d’armes à l’Iran qu’elle suggérait (avec les autres services de renseignement) dès mai 1985 dans un Special National Intelligence Estimate (S.N.I.E. 34-84). Caspar Weinberger, alors secrétaire à la Défense, lors de son audition devant la commission d’enquête du Congrès en juillet 1987, mit en cause « les gens du Conseil de sécurité nationale [qui] avaient leurs propres objectifs [...] et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour les réaliser, notamment en laissant ignorer au président les points de vue dont ils soupçonnaient, à juste titre, qu’ils différaient des leurs ». Mais le témoignage même de Caspar Weinberger montre qu’on ne peut mettre en cause sans nuances l’objectivité des services de renseignement. En effet, ici encore, il est clair que les services suivent des ordres de leurs responsables politiques. William Casey, alors directeur de la C.I.A., par exemple, était particulièrement proche du président et partageait ses inquiétudes aussi bien sur les otages américains au Liban (l’un de ses agents, M. Buckley, en faisait alors partie avant d’être torturé à mort) que sur la menace communiste au Nicaragua. C’est à ce niveau que fut décidée la politique qui devait aboutir au scandale de l’Irangate. Elle fut d’ailleurs fermement critiquée par le secrétaire d’état George Shultz comme par le ministre de la Défense Caspar Weinberger, ce qui les fit exclure du processus de décision. Que Ronald Reagan ait explicitement approuvé ou non l’affaire ne change rien, il souhaitait profondément que ce soit la politique adoptée : la responsabilité des services est relative ; ils suggèrent ce que leurs chefs espèrent (voire exigent) entendre. Une autre conséquence désastreuse fut la perte de confiance des alliés britanniques et de la nation dans la personne du Président. Reagan préconisait ouvertement la plus grande fermeté envers les preneurs d’otages et disait ne jamais négocier. La mise à jour de l’affaire fragilisa son pouvoir. On verra par la suite qu’elle entraîna aussi des changements importants dans le monde du renseignement. On ne peut, enfin, clore ce chapitre sans poser une question élémentaire : Pourquoi les américains payèrent-ils si cher la libération de leurs concitoyens ? En effet, ils furent les derniers libérés, contrairement aux anglais dont le gouvernement se montra réellement intransigeant, ou aux français qui furent échangés contre des terroristes alors emprisonnés en France. On peut même se demander si le conseil de sécurité, ayant trouvé là une source de financement de la guérilla nicaraguayenne, n’a pas profité de la situation et montré bien peu d’ardeur à exiger la libération des otages. On estime à près de 30 millions de dollars les fonds détournés au profit des Contras. Mais cela ne suffisait pas et le combat continua après l’arrêt de cette filière. Heureusement pour la guérilla nicaraguayenne, il existait une autre source de soutient en argent et en arme ; la drogue.

La drogue

Le recours à la drogue par un état pour financer une de ses activités n’est certes pas chose nouvelle. La France, durant la guerre d’Indochine, organisa à travers le Groupement Mixte de Commandos Aéroportés, un vaste trafic d’opium au profit de la minorité meo qui formait une véritable armée de supplétifs. La drogue alimentait les fumeries d’opium du Vietnam et les laboratoires d’héroïne de la mafia corse à Marseille. Avec le départ des Français, la CIA repris à son compte le trafic et constitua une armée secrète qui compta jusqu’à 300000 combattants meos. Mais, de n’est pas l’apanage des pouvoirs occidentaux. Cuba, pour contourner l’embargo et livrer des armes aux guérillas d’Amérique Latine, créa un service nommé MININT qui était chargé du trafic de la drogue. Notons à ce sujet que quand Castro voulu s’en défaire, il lui suffit de condamner les frères La Guardia, les principaux responsables du service, de trafic de drogue. Il les fit exécuter pour avoir obéi aux ordres. On touche là à un sujet sensible et, avant que l’Encyclopaedia Universalis de 1996 ne fasse (brièvement) allusion à cette affaire, il a fallu bien du courage à quelques journalistes et témoins pour faire éclater la vérité, comme on le verra plus tard. Il s’agit d’un sujet ``brûlant’’ ou la version officielle est encore loin de ce qui semble être la vérité. Nous allons donc nous pencher sur quelques exemples à même de nous faire sentir l’ampleur du problème.

On l’a déjà dit, la guerre coûte cher et, celle menée par les Contras au Nicaragua ne faillit pas à la règle. Il fallait toujours plus de fonds pour se procurer des armes, des uniformes et tout le matériel nécessaire à la guérilla. Or, l’aide officielle américaine n’était pas sûre dans le sens où elle pouvait être interrompue par décision du congrès comme ce fut le cas avec l’amendement Boland. Il fallait donc un moyen de gagner de l’argent rapidement et en grande quantité. Il n’y a qu’une seule manière d’obtenir ces résultat, c’est en trafiquant la drogue. La drogue à un grand avantage, c’est qu’on peut en tirer des profits mirifiques. A titre d’exemple, pour se faire une idée des bénéfices dégagés, un kilogramme de pâte de base servant à l’élaboration de la cocaïne coûte moins de 500 dollars et sa vente au détail en rapporte plus de 500000. Soit un rapport de plus de un pour mille.

Des avions venus des États-Unis livraient des armes, des vivres et des équipements aux Contras du front sud basés au Costa-Rica puis, repartaient pour la Colombie. A leur retour, ils transportaient des chargements de cocaïne fournis par les cartel de Medelin ; ceux-ci étaient livrés dans des ranchs du nord du Costa-Rica, qui appartenaient à John Hull, citoyen américain. Enfin, ils repartaient à Miami où ils livraient leur marchandise à un gang des rues nommé « Crips en blood ». Le département d’état a lui-même engagé des trafiquants, comme Michael B. Palmer, condamné en Colombie et dont il ne pouvait ignorer le passé, pour mener à bien ces opérations. Oscar Danilo Blandon, chef de la FDN (lors d’un entretient avec John Arman le 21 juillet 1990 à San diego), témoigna qu’étant donné les propos de M. Bermudz (agent de la CIA qui s’occupe du FDN) pour qui « the end justify the means », il avait cherché par tous les moyens à obtenir de l’argent pour les Contras. La cour de justice qui enquêtait sur son cas n’ayant pas le droit de parler des activités de la CIA, elle ne put l’interroger plus avant et les seules déclarations de Blandon furent : « we received orders from the...from other people ». Il témoigna qu’ils auraient vendu en 1981 une tonne de cocaïne aux Etats Unis pour 54 million de dollar et que « the profit was going to the contra revolution ». Il a aussi déclaré que la CIA n’était pas à l’origine du trafic puisq’au départ, elle pouvait financer par d’autres moyens la guérilla. Cependant, elle était parfaitement au courant de ce qui se passait. Oliver North écrivait dans ses carnets pour le 9 juillet 1984 qu’il est allé voir et parler avec Frederico (un des chef des Contras) qui voulait aller en Bolivie ramasser de la pâte, et voulait un avion pour transporter 1500 kilos« (annexe 5). Le 12 juillet 1985 il précisait que »14 millions pour financer les armes venaient de la drogue« . Il était informé le 1 avril 1985 que deux chefs du FDN étaient impliqués dans le trafic de drogue. On peut lire dans ses notes à la date du 12 juillet que les Contras ont acheté pour 14 millions d’armes au Honduras et que cet argent venait de la drogue. Pour le 10 février 1986 il est inscrit qu’Owen informe North que les avions utilisés pour emmener du matériel aux Contras avaient été utilisés pour acheminer de la drogue et que la CIA avait choisi une compagnie dont les responsables avaient des rapports avec des criminels. Que Vortex Aviation était dirigé par Michael Palmer, qui était sous le coup d’une accusation de trafic à Detroit et qu’il avait reçu en même temps 300000 dollars du département d’état pour acheminer l’aide humanitaire aux Contras. Juan Norwin Menese Cantarero, le patron de Blandon dans cette opération (appelé le »roi de la drogue "par les nicaraguayens) ne fut pas inquiété par l’enquête car d’après des agents du DEA, du Los Angeles County Sheriff’s Department et du California Bureau of Narcotic enforcement, les investigations furent entravées par les intérêts de la CIA ou pour des raisons de sécurité nationale. Il a été photographié en juin 1984 avec Adolfo Calero, chef politique du FDN, longtemps agent de la CIA (il aurait reçu 12500 $ par mois de la CIA), qui est devenu le responsable public des Contras au Nicaragua. Marcos Aguado, Nicaraguayen qui travaillait pour le haut commandement de l’armée de l’air salvadorienne stationné à Ilopango Air base, aidait les Contras a obtenir des armes, des avions et de l’argent grâce à un trafiquant notoire de Colombie : George Morales. Voici un extrait de son témoignage tiré de la déposition faite par le sénateur devant la commission du Congrès. Pour bien comprendre, il faut savoir que Popo Chammoro, Octaviano Cesar et Marcos Aguado sont les individus qui ont contacté Morales juste après son inculpation pour trafic de drogue. Ce sont eux qui lui ont demandé de les aider en échange de l’abandon d’une partie des charges retenues contre lui. C’est par leur statut d’agents de la CIA que Marcos et Cesar ont pu lui promettre de telles choses. Le Sénateur Kerry est celui qui s’est le plus impliqué dans l’enquête sur ce sujet.

Senator KERRY. A ce moment là, avez vous passé un marché sur la livraison d’armes à divers endroits et le transport de drogue en retour ?

M. MORALES. Oui, je l’ai fait. C’était une partie du marché !

Senator KELLY. Quand vous dites ça ? C’était une partie ? Pouvez vous être plus spécifique ? Précisez nous comment vous en étiez venu à discuter de ce sujet.

M. MORALES. Je devais leur apporter un soutient financier, mais aussi acheter des armes pour eux, provisions, trousses de secours, au sud de la Floride, acheter de l’équipement, différent type d’équipement, bateaux, machines, chaussures, uniformes, tout ce dont ils avaient besoin.

Senator KERRY. Comment étiez vous supposé l’acheter ? Ils vous donnaient de l’argent ?

M. MORALES. Non. J’étais le seul qui devais aller acheter, avec mon propre argent.

Senator KERRY. Et d’où cet argent provenait t’il ?

M. MORALES. Drogue.

Senator KERRY. Combien d’argent venant de la drogue a rapporté ce réseau entre 1984 et 1985 ?

M. MORALES. Beaucoup, beaucoup,beaucoup de millions de dollars. Beaucoup de millions de dollars. Beaucoup.

Senator KERRY. Pouvez vous nous donner une estimation du kilo de cocaïne ?

M. MORALES. En 1984, le kilos de cocaïne en Juillet tournait autour de 32000, 34000, 35000 dollars le kilo. Ce qui fait 35 millions de dollars juste là en juillet.

Senator KERRY. Vous dites 35 millions ??

M. MORALES. En juillet.

Senator KERRY. En juillet ?

M. MORALES. Juillet, oui....

Morales n’est pas le seul à avoir « avoué ». Aguado a admis son rôle dans ces actions dans une déposition vidéo prise par un sénateur du comité d’enquête en 1987. Son nom apparaît aussi dans une déposition à un comité d’enquête sur l’irangate la même année. Robert W. Omwen, un agent du Lt col. Oliver North, certifie qu’il le connaissait comme un pilote des Contras et qu’il était impliqué dans un trafic de drogue.

En 1985, un agent de la CIA au Salvador Celerino Castillo, Agent depuis quinze ans au DEA [1], avait fait un rapport expliquant que la cocaïne qui partait pour les Etats Unis sortait des hangars 4 et 5 de l’aéroport d’Ilopango qui sont des installations militaires sous le contrôle direct d’Oliver North et que les trafiquants obtenaient des visas Américains. Que c’était en rapport avec les opérations secrètes et les Contras. Il commença en janvier 86 à se documenter sur les vols de cocaïne , lister les noms des pilotes, les numéros, les dates et les plans de vol et les envoya aux quartiers généraux du DEA le 14 février 1989 : « My report contain not only the nams of traffickers, but their destination, flight paths, tail numbers, and the date and time of each flight ». La seule réponse qu’il reçu fut une enquête interne sur lui. Il déclarait dans une interview donnée en 1994 : « there is no doubt they were running large quantities of cocaine into the US to support the Contras ... we saw the cocaine and we saw boxes full of money. We’re talking about very large quantities of cocaine and millions of dollards »

Alan Fiers, the« former chief of the central American Task Force » a fait une déposition au comité Iran-Contra du Congrès selon laquelle « Nous savions que tout le monde autour du commandant Pastora était impliqué dans la cocaïne...son équipe, ses amis... étaient des trafiquants de drogue ou étaient impliqués dans de tels trafics ».

En 1986, Eugene Hasenfus, fut abattu avec son avion cargo C-123 au dessus du Nicaragua. On trouva dans l’avion des armes fournies par la CIA. Ce même avion avait été piloté par le dealer Barry Seal et le plan de vol indiquait qu’il venait de Colombie Cet homme qui fut abattu à la fin des années 80 à la Nouvelle-Orléans opérait à partir d’un obscur aéroport à Mena, dans l’Arkansas, alors que Bill Clinton était gouverneur de cet État, ce qui est encore aujourd’hui l’objet de multiples spéculations. Barry Seal a été des deux côtés de la barrière en ce qui concerne la drogue. Dans un rapport de décembre 1988 à une sous-commission des Affaires étrangères du Sénat, le sénateur John Kerry indique qu’après avoir fait de la contrebande de drogues, Barry Seal a été utilisé par la DEA dans une opération très délicate contre les cartels colombiens et des responsables du régime sandiniste du Nicaragua. Cette opération a permis de vérifier que certains dirigeants sandinistes avaient offert aux cartels de créer une base au Nicaragua. Elle visait aussi à les piéger, avec leurs partenaires colombiens, dans le circuit dirigé par Seal. Mais l’affaire a été mise sur la place publique par un responsable gouvernemental américain qui, dans l’espoir d’influencer un vote au Congrès sur l’aide aux Contras, a laissé filtré des éléments supposément recueillis par Seal (Le monde du renseignement n°273 du 12/10/95). Le 16 mai 1987, des douaniers américains ont saisi l’avion d’un trafiquant de drogue qui était en relation avec les Contras. Ils y trouvèrent le carnet d’adresse de Robert Owen. Toujours selon le Monde du renseignement (n°296 du 03/10/96), ``une déposition devant un tribunal de Los Angeles, datant de 1990 mais connue seulement maintenant, des policiers auraient établi un lien entre CIA et « dealers » locaux. Faite par un avocat, Harland Braun, elle rapportait que des inspecteurs enquêtant sur un blanchisseur d’argent compromis avec des trafiquants avaient découvert des films sur des opérations militaires en Amérique centrale, des manuels techniques, des informations sur une série de matériels militaires et de nombreux documents indiquant que l’argent de la drogue servait à l’achat d’équipements militaires pour l’Amérique centrale« . La police, ajoutait-il, avait aussi rencontré un homme s’identifiant comme agent de la CIA. Selon Braun, les documents ont été saisis, mais emportés ensuite par des agents fédéraux. Puis, un juge a édicté à la demande du gouvernement un arrêt forçant l’avocat au silence. Braun représentait un des policiers de Los Angeles accusés de prises d’intérêts dans des ventes de drogues et de fausses déclarations fiscales’’. Un autre article, publié par le Dallas Morning News nous apprend qu’un agent de longue date de la CIA, Loran Eugene Hall Sr, a créé à la fin des années 80 un réseau de vente d’amphétamines pour financer les amis du service chez les Contras. Il travaillait pour l’agence depuis le début des années 60, notamment lors de l’affaire de la Baie des Cochons et fut, en 1961, arrêté avec un plein camion d’armes destinées à cette tentative d’invasion, . La CIA l’avait fait libérer. Son fils Loran Jr, inculpé pour trafic de drogue, a lui-même déclaré qu’alors qu’il travaillait pour la CIA, son père l’avait recruté pour fabriquer des amphétamines afin de financer les Contras. Hall père, mis en cause dans l’affaire du réseau d’amphétamines, avait fui avec ses deux filles tandis que ses deux fils plaidaient coupable. Évidemment, la CIA a nié en bloc. Mais récemment, Jack Blunt, chef-enquêteur d’une commission du Congrès qui examinait les trafics de drogue avec les Contras, a déclaré au New York Times : »S’agissant de savoir si, dans la guerre engagée contre les sandinistes, des gens liés au gouvernement américain ont ouvert des canaux permettant à des trafiquants de faire passer de la drogue aux États-Unis, s’ils savaient ce que faisaient ces trafiquants et s’ils les ont protégés contre la police, la réponse à toutes ces questions est oui".

Cette accumulation d’exemples et de preuves doit nous faire saisir que les opérations menées, si elles n’étaient pas le fait direct de la CIA ou du NSC avaient tout leurs soutiens. Ou sinon, comment expliquer que les hangars de North fussent utilisés, que la DEA ne fit rien pour interrompre le trafic, que les enquêtes menées furent systématiquement entravées. On comprends quand on voit les chiffres donnés par les principaux acteurs du drame qu’il était difficile de résister à la tentation. Trente cinq millions de dollars en un mois. Voilà de quoi assurer un ravitaillement sans faille. Si on le compare à ce que rapportait les autres sources de financement étudiés précédemment, on comprend que c’était effectivement le moyen le plus fiable de financer la guerre. Rappelons que la vente des missiles n’apportaient que quelques millions de dollars de bénéfice et, avec des risques plus élevés. Il s’agit aussi d’une opération des plus « amorale » et on imagine bien que le gouvernement américain et surtout les agences impliquées fassent des pieds et des mains pour que la vérité ne soit pas dévoilée. Chose exceptionnelle, le directeur de la CIA, John Deutch, s’est déplacé en personne pour répondre aux question du public, dans la communauté noire de Los Angeles, la plus touchée par la drogue. Il y fit une prestation déplorable où il proclama l’innocence de l’Agence qui avait d’ailleurs commandé une enquête interne. Enquête effectué par un membre de la CIA avec l’aide de ses collègues. Ce contact public devait lui permettre de faire passer sa version des faits et faciliter l’opération de désinformation en cours.

[1] Drug Enforcment Administration, l’agence chargée de la lutte anti-drogue aux États-Unis.

mercredi 28 novembre 2001
Confidentiel.net

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