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Afghanistan, la nouvelle guerre de l’opium

Au cœur du croissant d’or

mercredi 27 février 2008

Par Jean-Michel Vernochet

Premier narco-État au monde avec une production de 8200 T en 2007, l’Afghanistan non stabilisé après six années d’occupation occidentale, est en passe de devenir un « vrai » problème mondial.

En 1979 la Révolution des Ayatollahs en Iran met un terme au régime monarchique et simultanément à la production d’opium. Nombre de producteurs et de trafiquants se réfugient alors au Pakistan donnant un nouvel essor à la culture du pavot jusque là marginale dans cette région.

L’Iran passe alors de la position d’exportateur à celle d’importateur ce qui entraîne la création d’un corridor de la drogue entre le Pakistan et l’Iran via l’Afghanistan, route de l’opium qui débouche sur l’Europe et les États-Unis par le truchement des réseaux turcs.

L’Iran occupait en effet jusqu’à la Révolution islamique et depuis longtemps une place centrale dans le trafic de l’opium et de ses dérivés, essentiellement l’héroïne. D’abord en tant que producteur, mais aussi comme seule voie terrestre de transit pour les stupéfiants venant d’Asie de l’Ouest, notamment du fameux Triangle d’Or situé entre le Laos, la Thaïlande et la Birmanie.

Conjointement, à partir de 1979, la guerre soviéto-afghane va également doper la production dans les zones tribales du Pakistan et intensifier les trafics utiles au financement de la guerre secrète que livre les État-Unis à l’Union Soviétique sous couvert de l’Inter-Service Intelligence (ISI), les services spéciaux pakistanais. Économie de guerre qui transforme profondément la région pour en faire ce que l’on nomme aujourd’hui communément le Croissant d’or.

Peu à peu l’Afghanistan se hisse au niveau de premier producteur mondial. En 1999 l’Afghanistan dont les Taliban ne contrôlent encore que 80% du territoire, produit cette année là 4600 T d’opium. Or le Commandeur des Croyants, Mollah Omar, promulgue en juillet 2000 une Fatwa proscrivant toute culture du pavot. Les résultats sont proprement spectaculaires : la récolte de 2001 chute pour revenir au chiffre dérisoire de 185 T sur lesquelles 35 proviennent des zones sous contrôle Taleb et 150 pour l’Alliance du Nord de Shah Massoud. Hélas, dès 2002, un an après la chute du régime islamique, l’Afghanistan d’Hamid Karzaï retrouve avec 3400 T sa première place au palmarès des narco-économies.

Dans un pays dévasté par trois décennies de guerre et alors que les engagements occidentaux en matière d’aide à la reconstruction n’ont été que très partiellement tenus, l’opium - au total 4 milliards de $ 53 % du PNB afghan représente à la fois un moyen de survie pour la paysannerie - laquelle compose l’essentiel de la population afghane - et un prodigieux gisement financier pour les chefs de guerre, les clans mafieux et une administration souvent vénale, toujours embryonnaire et encore soumise aux allégeances tribales.

Si l’on retient les estimations des NU selon lesquelles le volume financier annuel global des narco-trafics se situerait entre 300 à 500 milliards de $, on mesure mieux l’échelle des profits en partant d’un prix d’achat 30 $ au producteur afghan, sachant qu’un kilo de résine de pavot est acheté environ, souvent rémunéré en nature. Négocié dans la région à son entré dans le circuit de transformation et de commercialisation, sa valeur atteint 2400 $, chaque kilo fournit 100 g l’héroïne qui sera revendue « coupée » à 35% de concentration, à 160 $ le gramme dans les échoppes d’Amsterdam et sur les trottoirs de Madrid, de paris, de Londres ou de Berlin…

Ainsi, en fonction du degré de pureté de la drogue, on parvient à estimer, bon an mal an, que les flux financiers générés par les ventes d’héroïne afghane seraient de l’ordre de 120 à 200 milliards de $ ! Soit selon les Nations Unies au troisième rang mondial des grands produits après le pétrole et les ventes illicites d’armes…

Pour freiner la circulation des narcotiques avant qu’ils n’entament leur route vers l’Europe, la Commission de Bruxelles en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID) affecte un budget de vingt millions d’€ par an à des actions de prévention de concert avec l’Iran, rappelons-le sous embargo. Un budget que d’aucuns jugeront bien faible au regard des enjeux réels ! La France, outre sa quote-part financière, a fourni dix chiens flaireurs et la Grande-Bretagne des gilets pare-balles. Antonio Mazzitelli l’un des responsables de l’Office pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (OCDPC) des NU créé en 2007, notait à ce propos « Le Parlement britannique a dû voter une loi spécifique pour permettre l’envoi de gilets pare-balles... Jusqu’aux vaccins des chiens qui doivent être importés. Pourquoi ? Parce qu’un de leurs composants pourrait soit-disant servir à la fabrication d’armes chimiques » !

En Afghanistan même, l’OTAN, principale force d’occupation sous commandement américain, se déclare non directement concernée, limitant son action à soutenir les opérations de l’armée afghane. elle-même gangrenée par le narco-trafic. Celle-ci, pour ses actions de lutte anti-pavot, est encadrée DynCorp, une société américaine de mercenariat. Invités par Washington à pratiquer une politique d’éradication des cultures, les autorités afghanes ont cependant une fâcheuse tendance à ménager leurs affidés au détriment des champs appartenant aux plus démunis. Au final, on découvre que certains membres du gouvernement afghan chargés de la lutter anti-pavot, comptent au nombre des premiers bénéficiaires de sa culture. Alors que le président Hamid Karzaï en appelle à la solidarité internationale pour mener à bien ce combat d’intérêt universel, son propre frère, Ahmed Wali Karzaï apparaît comme l’une des figures dominantes de ce commerce de mort ainsi que le mentionne explicitement l’un des rapports de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres.

Aujourd’hui l’Afghanistan produit 95 % de l’opium mondial, deux fois le quotient nécessaire à satisfaire la demande planétaire. Il est loisible d’imaginer que des réserves stratégiques ont été constituées. Une production qui a doublé en seulement deux ans, pour s’arrêter où ? Plutôt qu’un problème peut-être faudrait-il parler à présent de fléau, un mal aux dimensions du monde global en devenir. Il n’échappera donc à personne que parmi les grandes hypothèques qui pèsent actuellement sur l’équilibre mondial, indépendamment des regains de tensions conjoncturels, l’Afghanistan, devenu grand pourvoyeur de mort blanche, ne soit un vrai problème pour tous.

JMV 27 février 2008

Entretien avec Georges Estievenar
Directeur Honoraire de l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies

• Entre 2001 et 2007 la production d’opium de l’Afghanistan passe de 180 t à 8200 t. Comment expliquer la réussite du régime Taleb et l’échec des forces internationales après six années d’occupation ?

GE. Sans qu’on puisse encore parler d’une victoire des Talibans sur le terrain, il est certain que ceux-ci ont regagné du terrain, surtout à l’Est et au Sud du pays, depuis leur déroute en 2001, et plus particulièrement depuis le printemps 2006. Cette évolution s’explique, d’une part, par l’échec relatif de la pacification et de la reconstruction du pays par les pays membres de la coalition regroupés au sein de la FIAS (Force Internationale d’Assistance à la Sécurité). Les effectifs rassemblés au sein de cette force (quelque 50.000 hommes, à comparer aux 150.000 hommes engagés en Irak), sont manifestement insuffisants en nombre et trop mal coordonnés pour venir à bout d’un mouvement anti-occidental , qui se développe dans un pays immense (de 650.000 km2) très difficile à contrôler, et qui, contrairement aux occupants, est pleinement immergé dans la population. Par ailleurs, l’aide promise en 2001 est-elle aussi insuffisante, et en tout cas inefficace, puisque l’Afghanistan restant un pays très pauvre, se situant au 174e rang (sur 177 pays) de l’indice de développement humain du PNUD.

• Que représente cette production par rapport à la consommation mondiale ? Peut-on parler à propos de l’Afghanistan de narco-état ?

GE. Du même coup, parallèlement et simultanément, La culture du pavot et la production d’opium sont est devenues en quelques années l’activité économique principale du pays. Selon l’ONU (Office des Nations-Unies contre la Drogue et le Crime), l’Afghanistan a produit, en 2007, 8200t d’opium, battant son propre record absolu (atteint au milieu des années 90), et s’assurant plus de 90% du marché mondial de cette redoutable matière première (bien que, de plus en plus souvent, manufacturée sur place, en Afghanistan même). En 2007, les revenus (non-imposables) tirés de l’exportation d’opium ont « rapporté » à l’Afghanistan environ 4 milliards de $, le PIB légal ne dépassant pas, pour sa part, 7 milliards de $. Dans ce sens, on peut certes affirmer que l’Afghanistan risque de devenir rapidement un narco-Etat, car un commerce de cette nature ne peut se développer que grâce à une corruption généralisée de la fonction publique et de l’appareil d’Etat (un fonctionnaire sur deux, avancent certains, serait corrompu).

• Que dire des filières qui alimentent l’espace européen et qui en sont les “acteurs” ? Quelles organisations ou quels états participent, et de quelle manière, à cette nouvelle “Route de l’opium” qui inonde l’Ouest du continent ?

GE. Ce système criminalisé s’articule autour de diverses strates d’acteurs, qui coopèrent et font fructifier collectivement le business : il y a d’abord les producteurs, qui n’ont pas d’alternative économique plausible (cela concerne quelque 3 millions de personnes), et qui tirent un revenu enviable de cette culture (10 fois plus qu’une culture légale telle que les céréales) ; il y a ensuite les trafiquants afghans, qui prennent en charge la marchandise pour l’acheminer jusqu’aux frontières, et dont le profit est au moins 20 fois supérieur à celui des producteurs, en partie grâce à la transformation sur place du latex de pavot en opium ; ce trafic est très étroitement lié aux structures de pouvoir locales héritées de la période de résistance aux soviétiques, et, plus particulièrement, à la domination persistante des « seigneurs de la guerre », qui se partagent de nombreuses provinces ; il y a ensuite les relais extérieurs des pays voisins : Tadjikistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Pakistan, Iran, lesquels abritent souvent des mafias locales actives et efficaces ; puis il y a, dans tous les pays du parcours de l’opium (la route des Balkans, par le Sud, la Turquie, les Balkans, puis l’Europe ; la Route de la Soie, par le Nord, à travers la Fédération de Russie, pour aboutir à Saint-Pétersbourg et dans les pays Baltes), l’intervention coordonnée des différentes mafias du cru (mafia turque, mafias russes, mafia albanaise, etc.…), les opérateurs finaux dans les principaux pays consommateurs occidentaux étant soit ces mafias elles-mêmes, soit les puissantes mafias locales (N’dranghetta en Italie, par exemple), avec lesquelles elles coopèrent, en fonction des situations de pouvoir et des rapports de force qui existent dans ces pays.

• La transformation du produit brut suppose des infrastructures importantes, des lieux d’entreposage pour les excédents non transformés ou non“commercialisés”, existent-ils un “cartel de la drogue” par analogie au modèle andin ?

GE. Les laboratoires de transformation, qu’ils se situent en Afghanistan même, ou dans les pays du parcours de l’opium, ne nécessitent pas des infrastructures lourdes ou des technologies sophistiquées ; en revanche ils exigent un bon approvisionnement en précurseurs chimiques (anhydride acétique) nécessaires à la transformation, qui sont des produits industriels courants, produits en Occident, et qui font l’objet d’un trafic en sens inverse vers les lieux de production de l’opium et de ses principaux dérivés, la morphine et l’héroïne, d’où les efforts conduits avec détermination par les autorités douanières pour contrôler et entraver ce commerce. On ne peut guère parler de cartels de la drogue, par référence à l’époque des cartels de la cocaïne de Pablo Escobar et consorts. Que ce soit en Amérique Latine ou en Eurasie, les trafiquants sont aujourd’hui davantage organisés en réseaux très flexibles, très mobiles aussi, et polyvalents, plutôt qu’en structures pyramidales très hiérarchisées, qui sont plus facilement repérables et par conséquent plus vulnérables aux coups de boutoir des services répressifs des Etats concernés.

• Quel rôle joue à l’heure actuelle l’instabilité politique et la précarité économique des États balkaniques dans ce trafic ?

GE. Il ne fait aucun doute que les pays du parcours considérés comme des Etats faibles sinon faillis, jouent un rôle important dans l’acheminement vers les pays d’Europe Orientale, voire Occidentale, de la drogue en provenance d’Afghanistan ; c’est tout particulièrement le cas de l’Albanie et du Kosovo ; on y retrouve d’ailleurs certaines caractéristiques relevées à propos de l’Afghanistan : pauvreté et chômage endémiques, faiblesse et corruption des services publics, absence de perspectives économiques et sociales pour une jeunesse pléthorique et désœuvrée…

• Quels sont les menaces que font peser cette surproduction phénoménale sur la santé publique des pays destinataires ? À quelle échelle ? Peut-on évoquer des risques d’ordre “géopolitiques”, c’est-à-dire pouvant induire ou participer à des crises au niveau sous continental, voire le cas échant, global ?

GE. L’une des conséquences les plus graves de la pérennisation de ce système criminel, au sens propre du terme, est qu’il crée durablement une demande et un marché de consommation de la drogue dans des pays qui, autrefois avaient été relativement épargnés par ce fléau : c’est d’abord le cas du pays producteur lui-même : en effet, l’Afghanistan compterait aujourd’hui près d’un million de consommateurs d’opiacés ; c’est le cas aussi des pays voisins : Iran (1,2 millions), Pakistan (640.000), Tadjikistan… C’est le cas encore, plus loin sur la route, de pays tels que la Fédération de Russie, où la consommation d’héroïne (par injection), et le SIDA associé, ont littéralement explosé en moins de 10 ans, puisque avec ses 144 millions d’habitants, la Russie compterait, selon l’ONU, entre 1.500.000 et 6.000.000 de toxicomanes aux opiacés, alors que l’Union européenne, pourtant lourdement frappée par le phénomène dans les années 70-90, n’en compterait aujourd’hui que quelque 1.400.000 pour une population totale trois fois supérieure. On peut donc dire, sans craindre d’être démenti par les faits, que la conjonction de l’augmentation de la production en Afghanistan, de la diminution des prix à l’arrivée et de la relative faiblesse des structures étatiques et économiques des pays de l’ancienne Union Soviétique, constitue un terreau favorable au développement durable d’une insécurité sanitaire, accompagnée d’une expansion de la criminalité organisée sur les frontières (à l’intérieur comme à l’extérieur) de l’Union Européenne. En ce sens au moins, celle-ci est donc concernée au premier chef par la montée de cette menace.

• Peut-on parler aujourd’hui d’une « Guerre de l’opium » ?

GE. On ne peut pas dire pour autant qu’il y ait une guerre de l’opium, qui mobiliserait des Etats contre un ennemi « symétrique », qu’il suffirait de pourfendre pour l’écarter définitivement. Au contraire, les Etats, y compris les plus forts, semblent très dépourvus face à ce phénomène, et ne donnent pas vraiment l’impression de vouloir l’attaquer de front. Sur le théâtre d’opération de l’Afghanistan, il est impressionnant de voir que le problème de la drogue n’est pas vraiment au cœur de la stratégie ni des Américains, ni de l’OTAN, ni de l’UE. L’interpénétration entre la menace sécuritaire, la menace sanitaire et la menace terroriste et criminelle, ne se voit opposer que des réponses partielles, sectorielles, sans cohérence. La recherche d’une approche plus « systémique » de la crise sera au cœur des discussions du sommet de l’OTAN à Bucarest, en avril 2008, alors que l’influence des Talibans s’est étendue jusque vers l’Ouest de l’Afghanistan et vers Kaboul, où le gouvernement Karzaï apparaît plus exposé et plus fragile que jamais depuis l’invasion américaine et occidentale de novembre 2001.

• Finalement Que faire ? En Afghanistan ? Sur le tracé des filières ? Sur les lieux de destination ? Quelles dispositions sont actuellement mises en œuvre ?

GE. La question, on le voit, est des plus sérieuses. Il va de soi qu’en Afghanistan même, il n’y a pas de solution miracle de court terme ; les solutions partielles ou sectorielles, même additionnées, n’ont aucune chance de renverser la spirale fatale qui s’est progressivement imposée depuis 2005. Il est urgent qu’un sérieux débat de fond s’engage dans les principaux pays occidentaux, comme c’est déjà le cas au Canada, mais, hélas, nulle part ailleurs, sur une refonte de la stratégie commune dans ce pays. C’est une vraie stratégie globale qu’il faut mettre très vite sur pied. Sous l’autorité d’un puissant coordinateur civil, dûment mandaté par les Nations-Unies pour l’ensemble des questions civiles, militaires, politiques et économiques pendantes, un programme intégré doit être élaboré d’urgence autour des éléments suivants : aide économique renforcée (de 3 milliards de $ actuellement à au moins 5 milliards par an, acheminée à au moins 80%, au lieu de moins de 40% actuellement, par les structures nationales afghanes), concentrée sur la reconstitution d’une agriculture vivrière irriguée et sur la reconstruction de l’Etat afghan, y compris dans sa composante répressive : armée et police, ministères de l’intérieur et de la justice, lutte contre la drogue, la corruption et le trafic d’armes ; renforcement de la sécurité et de la démocratie, qui exigent un apurement des séquelles des conflits antérieurs (désarmement effectif des milices armées et des seigneurs de la guerre) et implantation progressive dans les provinces afghanes d’une administration décentralisée efficace…et bénéfique à la population la plus démunie. Bien sûr, le défi est de taille, mais reste jouable quelque temps encore, pour autant que la communauté internationale veuille bien cesser très vite de considérer l’Afghanistan comme un enjeu secondaire de la géopolitique mondiale. Les échéances proches que sont le sommet de l’OTAN à Bucarest (en avril 2008), et la Présidence française de l’Union Européenne au second semestre 2008, offrent d’intéressantes fenêtres d’opportunité qu’il convient de ne pas manquer…faute de quoi l’année 2009 pourrait devenir l’année de tout les périls en Afghanistan.

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