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L’affaire Abou Omar

Jean-Michel Vernochet

jeudi 5 novembre 2009

Milan, le 17 février 2003 à la mi-journée, quelques jours avant le lancement de l’opération « Tempête et effroi » qui doit balayer le régime de Saddam Hussein. Aux abords de la mosquée de Viale, un témoin assiste à une scène d’enlèvement : un homme en djellaba est traîné vers un van blanc. L’imam Hassan Moustafa Ossama Nasr, réfugié politique égyptien, alias Abou Omar, vient d’être capturé par des agents de la CIA assistés des services spéciaux italiens.

À 43 ans, Abou Omar, connu pour ses prônes enflammés du vendredi, porte une barbe noire fournie. Avec son allure massive, sa démarche volontaire, il possède le strict profil du parfait terroriste potentiel. Après des études de droit en Egypte, dans les années 80, il a d’ailleurs rejoint la Jamaa Islamya, mouvement islamiste radical. Il effectuera à ce titre un premier séjour en prison avant de se rendre au Pakistan et en Afghanistan. En 91, il séjourne en Albanie où il œuvre pour une ONG caritative islamique. Il y épouse Marsela qui lui donne deux enfants, mais le couple se sépare et Abou Omar demande à l’Italie le statut de réfugié politique. En 2001, il se remarie à Milan avec une enseignante égyptienne.

Or, un simple soupçon de liens avec le terrorisme international aura suffi à la CIA pour monter sur deux mois une lourde opération en partenariat avec les services italiens. Action extralégale dont le déroulement est maintenant bien connu grâce aux relevés des 62 appels passés sur les portables du commando entre 11h30 et 12h25, soit l’horaire précis de l’opération.

Depuis 2001, la CIA, en violation de toute légalité internationale, détient des pouvoirs étendus d’intervention partout dans le monde. Le « suspect » est ainsi conduit sans obstacle sur la base américaine d’Aviano où il est soumis à un premier interrogatoire. Transféré peu après à Ramstein en Allemagne, il est ensuite réexpédié dans son pays natal, l’Égypte, l’un des États où les Etats-Unis font sous-traiter leurs interrogatoires renforcés.

Là, effectivement, mauvais traitements et sévices se succèdent jour après jour. Mais, en avril 2004, après 14 mois de détention, ses geôliers tentent apparemment de « retourner » Abou Omar. Ils lui proposent de troquer sa libération contre sa collaboration à son retour en Italie. Omar est donc temporairement remis en liberté, à Alexandrie, sa ville natale. Mais Abou Omar va mettre cette parenthèse à profit pour alerter ses proches à Milan, ce qui déclenche immédiatement en Italie des réactions en cascades.

La question qui se pose aussitôt est en effet de savoir si les autorités italiennes savaient et si elles ont été complices d’une façon ou d’une autre, de l’enlèvement d’Abou Omar. En 2004, en toile de fond, la polémique fait déjà rage quant à l’engagement italien aux côtés des Etats-Unis dans l’occupation de l’Irak. C’est dans ce contexte de tension intérieure que l’affaire Pollari commence. Elle ne s’arrêtera plus.

Bien qu’il nie son implication dans le rapt et se retranche derrière le secret d’État, le général Nicolo Pollari, patron du Sismi, les Services de renseignement militaire italiens, est rapidement impliqué dans l’enquête du parquet de Milan. Celle-ci est bouclée début octobre 2004. Elle aboutit à l’inculpation de 39 personnes parmi lesquelles 26 américains, 7 membres du Sismi, le brigadier Luciano Pironi de la section spéciale des carabiniers, et le général Pollari lui-même.

Après trois années d’enquête difficile, le parquet de Milan lance finalement en juillet 2006 une série de mandats internationaux contre les membres du commando américain ayant participé à l’enlèvement. Mandats assortis de demandes d’extradition que le gouvernement Berlusconi avait refusé de transmettre un an auparavant aux autorités américaines et que , de toute façon, la Communauté internationale semble peu empressée à exécuter. Robert Seldon Lady, ancien attaché militaire au consulat américain de Milan et coordinateur américain de l’opération qui s’était rapidement replié aux Etats-Unis lorsque le pot aux roses fut découvert, a pu ainsi faire, en toute tranquillité, plusieurs séjours en Suisse, notamment à Genève, dans l’indifférence des Autorités fédérales !

Une affaire particulièrement embarrassante pour Romano Prodi, soucieux à la fois de ménager un électorat de gauche opposé à l’alignement de l’Italie sur la politique américaine empêtrée dans le bourbier irakien, et ses propres amitiés atlantistes. D’autant que le Premier Ministre italien se trouve déjà au centre d’une enquête fiscale aussi gênante qu’intrusive, là encore à l’initiative du parquet de Milan.

Au final, l’affaire Abou Omar est vraisemblablement destinée à rester inscrite non seulement dans les annales de la guerre secrète contre le terrorisme islamique, mais aussi comme exemplaire de la collusion de certains États membres de l’Union avec Washington pour transgression des règles fondamentales de légalité internationale. Cinq cas à travers l’Europe, dont celui d’Abou Omar, sont aujourd’hui bien documentés et apportent la preuve que de graves violations des droits de la personne dont se rendent complices quelques gouvernements européens, remettent en cause tout notre fragile édifice démocratique.

Le général Nicolo Pollari, patron du SISMI, le renseignement militaire italien, vient d’être limogé après sa mise en cause dans l’enlèvement en 2003, à Milan, d’un islamiste égyptien par la CIA. Un retentissant scandale éclairant la collusion Italie-CIA dans la guerre secrète contre le terrorisme. Affaire où apparaît aujourd’hui le nom du Premier ministre Romano Prodi, lequel refuserait de déclassifier les documents archivés sous son prédécesseur, Sylvio Belusconi.

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