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Novembre 1979 : occupation et prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran

samedi 17 janvier 2009

Soixante Américains retenus comme otages à l’ambassade de Téhéran, Washington prêt à accepter la médiation de Yasser Arafat... Les Etats-Unis sont-ils encore une grande puissance ?

Otages américains : le défi

Par Bernard Ullmann
le 20/01/1979

L’humiliation ! L’Amérique croyait avoir bu la coupe jusqu’à la lie, à Phnom Penh et à Saigon, il y a quatre ans, avec la débandade éperdue de ses diplomates, leur drapeau sous le bras, dans les hélicoptères de la VIIe Flotte. Cette fois, même la fuite est devenue, si l’on en croit la Maison-Blanche, une chimère irréalisable. Qualifiés, en bloc, d’ « espions », les quelque soixante Américains de l’ambassade de Téhéran, fiers Marines compris, ne sont plus que des otages enfermés dans une cave, insultés, sans doute battus. Leurs photos, yeux bandés, tête baissée, gardés par une jeune fille à tchador ou un gardien de la Révolution mal rasé, se sont étalées, tout au long de la semaine, à la Une de la presse mondiale. Au chantage au meurtre des otages vient se surimposer le chantage au pétrole, menaçant, celui-là, l’Occident tout entier. Et c’est Yasser Arafat, cet humaniste pro-américain bien connu, qui vient proposer ses bons offices.
Ceux qui ont lancé, dimanche matin, quelques dizaines d’étudiants islamiques à l’assaut de l’ambassade des Etats-Unis visaient-ils en premier lieu cette Amérique haïe qui donne asile au Shah ? Ou s’agissait-il davantage encore de se débarrasser, en même temps que du Premier ministre potiche Mehdi Bazargan, « coupable » d’avoir rencontré un suppôt de Satan en la personne de Zbigniew Brzezinski, de tout un groupe iranien « laïc », voire pro-occidental ? Bref, une espèce d’élimination à rebours de la Bande des quatre ?
Deux détonateurs : l’hospitalisation, le 22 octobre, à l’hôpital Cornell de New York, du souverain déchu, atteint d’un cancer du système lymphatique et devant aussi, accessoirement, subir une ablation de la vésicule biliaire. Et la rencontre à Alger, le ler novembre, du chef du gouvernement iranien et du conseiller de Carter.
Livrer un exilé politique, même bien portant, et quelles que soient ses fautes, à ses futurs bourreaux est impensable. Or, la maladie du Shah est bien réelle. Son état, cette semaine, s’est même sérieusement aggravé : la tumeur cancéreuse qui affecte les glandes lymphatiques s’étend, annoncent ses médecins. Un nouveau calcul a été trouvé dans le canal cholédoque. Bref, sa sortie de l’hôpital n’est pas pour demain. Mais n’aurait-il pu être soigné et opéré ailleurs qu’aux Etats-Unis ? A Mexico, par exemple ? Les Iraniens n’en sont guère convaincus, mais n’ignorent rien de son état.

Le mobilier du Surrey
Cet été, le quotidien de Téhéran « Etelaat » avait annoncé qu’il était atteint d’un cancer, sans que personne, à l’extérieur, y prête grande attention. Et en plus, parmi les documents saisis au palais de Niavaran, se trouvait, dit-on, son dossier médical. A Téhéran, on sait aussi que l’ex-souverain a fait transporter aux Etats-Unis le mobilier qui se trouvait au Mexique et dans sa résidence du Surrey. Et fait inscrire ses deux plus jeunes enfants dans une école américaine. Bref, qu’il semble bien décidé à rester aux Etats-Unis jusqu’à sa mort, peut-être proche.
La C.i.a. et les diplomates américains de Téhéran eux-mêmes ont-ils négligé d’attirer l’attention de la Maison-Blanche sur les répercussions possibles, sur le terrain, de la venue de Reza Pahlavi ? Ou les amis de celui-ci, David Rockefeller, président de la Chase Manhattan Bank, et Henry Kissinger en tête, ont-ils fait prévaloir la nécessité d’un geste humanitaire au bénéfice d’un ancien allié des Etats-Unis ? Toujours est-il qu’une occasion sur mesure est ainsi fournie à ceux qui, autour de l’ayatollah Khomeiny, sont déterminés à stopper net toute amorce de « normalisation » des rapports avec Washington. Une normalisation dont l’entrevue d’Alger devait marquer à la fois le sommet et le point final.
Dans la crise iranienne, plus que dans toute autre, Carter aura vraiment été le chrétien modèle : l’homme qui tend l’autre joue.
A la fin d’août, en dépit de la crise énergétique due en bonne partie à la diminution des exportations de brut iranien, l’Administration américaine approuve la vente de kérosène à l’Iran pour un montant de 47 millions de dollars. Au début d’octobre, Washington décide de reprendre ses livraisons de pièces de rechange pour le matériel militaire américain, permettant ainsi aux forces iraniennes, dont le moral est au plus bas, d’intensifier leur action contre les rebelles kurdes. A la mi-octobre, on songe à élever au rang d’ambassadeur le chargé d’affaires, Bruce Laingen.

Un mollah muet qui note tout
C’est donc dans un climat apparemment plutôt détendu que se tient la rencontre d’Alger. Pour venir discuter avec Zbigniew Brzezinski, Mehdi Bazargan a obtenu ? ou croit avoir obtenu ? le feu vert de l’Ayatollah à Qom. Il est flanqué d’Ibrahim Yazdi, son ministre des Affaires étrangères, ex-spécialiste ? coïncidence ? du cancer aux Etats-Unis. Et d’un mollah muet, qui note tout. « Zbig » donne l’assurance que, dès que son état de santé le permettra, le Shah sera invité à chercher un nouveau lieu de villégiature hors des Etats-Unis. En sortant, Yazdi annonce quand même que les relations avec les Etats-Unis demeurent « très fraîches ». Elles ne vont pas tarder à s’échauffer.
Oubli fatal, ou absence ? délibérée ? ? d’instructions à ce propos : Bazargan n’a pas exigé l’extradition de l’ex-monarque cancéreux. Et, sans qu’il s’en doute, à Téhéran, tout est en place pour le grand coup dont il va être l’une des victimes.
Le 4 novembre est l’un des anniversaires qui marquent les étapes sanglantes de la Révolution iranienne. Un an auparavant, les troupes impériales massacraient, à l’université de Téhéran, une cinquantaine d’étudiants. Leurs camarades décident d’honorer leur souvenir. Mais la manifestation prévue en ce dimanche est plutôt « de gauche », donc suspecte. A Qom, on décide d’y adjoindre des étudiants islamiques, flanqués de Gardiens de la Révolution. Quatorze cortèges convergent, le matin, vers l’université. Un groupe fort de quelque 450 garçons et filles armés de gourdins fait un petit crochet par Takhte Jamshid, l’une des artères les plus embouteillées de la capitale. Objectif : l’ambassade américaine, située au milieu d’un grand parc, cible, depuis un an, d’innombrables manifestations.
Deux heures de palabres et de vociférations, sous le regard des policiers de faction blasés, et c’est l’assaut. L’ambassade n’est pas une forteresse. La jugeant insuffisamment protégée, Franklin Roosevelt avait préféré résider, durant le sommet de 1944 avec Staline et Churchill, à l’ambassade soviétique, toute proche. Aux cris de « Allah akbar » (« Dieu est grand »), on dresse des échelles, on escalade des murs, on remplace la bannière étoilée par des étendards de l’Islam, on accroche partout des posters de Khomeiny, on envahit les bureaux de la chancellerie, les locaux de transmission. Grâce à un « baroud d’honneur » des Marines, munis de grenades lacrymogènes, les employés ont tout juste le temps de brûler les papiers les plus compromettants. Mais tout le monde, diplomates, Marines, employés iraniens (qui seront bientôt libérés), se retrouve dans les caves, sous la garde vigilante des vainqueurs. A l’exception, toutefois, du chargé d’affaires. Il se trouvait, alors, au ministère des Affaires étrangères, où il s’efforcera, des jours et des nuits durant, sans pouvoir en sortir, de « négocier » avec des fonctionnaires iraniens aussi dépourvus de pouvoir qu’il l’est lui-même. Il couche sur un lit de camp, ne communique avec le Département d’Etat que par l’intermédiaire de son collègue iranien à Washington, et en utilisant son chiffre ! Et les étudiants ne cessent de réclamer que cet « espion de longue date » leur soit aussi livré.
Curieusement, les premières déclarations des conquérants de l’ambassade visent Bazargan plus encore que Carter. « Nous avons décidé cette occupation, disent-ils, pour prouver au peuple, par les documents que nous trouverions, que notre gouvernement n’est pas hostile aux Etats-Unis. »
De Qom, Khomeiny les encourage et les appuie ? après coup. Le lundi, il leur envoie son fils Ahmad. Celui-ci, infligeant un démenti cinglant au porte-parole de Bazargan, Sadegh Tabatabai, affirme que son père n’avait pas été prévenu de la rencontre d’Alger, que les étudiants autour de lui dénoncent avec fureur. C’est un gouvernement agonisant qui se voit ainsi désavoué. En quatre mois, il a procédé à quatre remaniements ministériels, sans parvenir pour autant à satisfaire le « peuple », c’est-à-dire l’Imam. Dans sa dernière interview à la célèbre journaliste italienne Oriana Fallaci, Bazargan se plaignait de n’avoir dans la main « qu’un manche de couteau, dont d’autres tiennent la lame ». Ils s’apprêtent à en faire usage contre lui. Lorsque, pour la énième fois depuis neuf mois, le Premier ministre présente mardi la démission du gouvernement, Khomeiny, enfin, l’accepte, dans l’indifférence générale.

Un imam n’est pas éternel
Car chacun sait que les choses sérieuses ne se discutent qu’au sein du Conseil de la Révolution, cette espèce de Politburo de l’Ayatollah. Et, dans ce saint des saints, c’est un peu l’éternelle bagarre entre « résistance extérieure » et « résistance intérieure ». D’un côté, le groupe dit « syrien ». Ses trois membres, Yazdi, Tabatabai et le ministre de la Défense Mustapha Chamrane, ont, dans l’exil, vécu au Liban ou à Damas, eu des contacts étroits avec diverses factions palestiniennes. Un quatrième, le directeur de la radio-télévision Sadegh Gobzadeh, sentant le vent, avait récemment pris ses distances. De l’autre, soutenu apparemment par le vieil imam, le groupe dit « de Qom », la ville sacrée. Il compte essentiellement des religieux ultra-intégristes. A leur tête, l’un des plus durs, l’ayatollah Mohammad Behechti, chef du Parti républicain islamique. A ses côtés, d’autres dignitaires chi’ites : Hossein Ali Montazeri, président de la « commission des experts » chargée de préparer la nouvelle Constitution ; Madavi Kani, qui anime les « comités Khomeiny », et Rassandjani, qui pourrait désormais prendre en main l’Intérieur. Plus un « laïc », Bani Sadr, ancien de Neauphle-le-Château, qui espère couvrir plusieurs grands départements économiques et les Affaires étrangères.
Au centre du débat : le mode de désignation du futur président de la République, poste auquel aspire, dit-on, Behechti. Certes, son titulaire n’aura guère de pouvoirs réels tant que vivra Khomeiny, incarnation de la suprême sagesse. Mais, à 78 ans, même un imam n’est pas éternel, et la commission des cinq sages qui le remplacera n’aura pas son autorité.
Or, le mois dernier, le gouvernement avait essayé, en vain, de dissoudre cette « commission des experts », pour empêcher que Khomeiny ne se voie octroyer par la Constitution tous les pouvoirs, celui de déclarer la guerre et de nommer lui-même le Président, notamment.
Peu après, l’Imam dénonçait les « diviseurs », en appelait, par-dessus leurs têtes, « au peuple ». Soufflant le chaud, et parfois le moins chaud, mais jamais le froid, il invite ses fidèles à mettre un terme, lundi, à l’occupation de l’ambassade de Grande-Bretagne, un pays qu’il déclare haïr presque au même degré que l’Amérique, sans oublier l’Union soviétique. L’Irak, « coupable » de soutenir les rebelles kurdes ? et peut-être plus encore de l’avoir chassé, l’année dernière, à la requête du Shah, de son exil de Nadjaf ? n’a pas été épargné non plus. Son ambassade à Téhéran est attaquée dimanche, un diplomate et deux employés sont kidnappés. « II faut cesser, dit Khomeiny mercredi, de s’en prendre de façon désordonnée à tous les étrangers. » Mais, comme autrefois Mao Zedong, il dit tant de choses !
A Washington, c’est l’angoisse, la confusion, et surtout l’impuissance. On essaie d’abord de minimiser la crise, de la déclarer simplement « préoccupante ». Une intervention militaire ? La Maison-Blanche l’exclut formellement à l’avance, ce qui est d’ailleurs de bonne, guerre, et n’empêche pas le Pentagone d’avoir préparé divers « scénarios ». Mais le centre de Téhéran n’est pas Entebbe. Pardessus le marché, quelque 500 ressortissants américains sont barricadés chez eux, loin de l’ambassade. L’opinion pardonnerait difficilement au Président une capitulation, jamais un massacre général.
Mercredi, l’espoir renaît : on décide de dépêcher vers Qom un ancien ministre de la Justice démocrate, « colombe » bien connue, Ramsay Clark, muni d’une lettre de Carter à Khomeiny, lui demandant la libération des otages. Et, à Téhéran, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères ? sans titulaire ? annonce que le Conseil de la Révolution étudiera avec Clark les conditions de leur départ : deux heures après, alors que les émissaires américains sont dans l’avion, l’Imam dément lui-même, et durement : aucune négociation possible avec qui que ce soit, avant que l’Amérique n’ait accepté de livrer le Shah : que l’ambassade cesse d’être « un centre d’espionnage ».
A quel saint se vouer ? Arafat se porte volontaire. Et l’on accepte avec reconnaissance l’offre de l’O.l.p., cette organisation maudite avec laquelle le gouvernement américain s’est engagé par écrit, à l’égard d’Israël, à n’avoir aucun contact, d’envoyer à Téhéran une mission « d’information ». Pour sauver la vie de citoyens américains, tous les tabous disparaissent, soudain. L’Amérique est-elle encore une grande puissance ?

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