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Quand la France veut oublier sa promesse de livrer des missiles au Liban

dimanche 11 janvier 2015

Fin 2010, la France a promis de livrer 100 missiles antichars HOT au Liban. Une promesse de Nicolas Sarkozy qui semble aujourd’hui embarrasser Paris. Beyrouth a récemment rafraichi la mémoire de la France en la lui rappelant.

Chose promise, chose due ?

Pas toujours... même entre les Etats. Et c’est bien le cas de la France, qui a pourtant promis fin 2010 au Liban de lui céder une centaine de missiles antichars HOT (40.000 euros l’exemplaire environ) prélevés sur les stocks de l’armée de terre française en vue d’équiper les huit hélicoptères Gazelle de l’armée de l’air du pays du Cèdre, des appareils cédés par les Emirats arabes unis (EAU). C’était une promesse de Nicolas Sarkozy. L’ancien Premier ministre, François Fillon, avait lui-même confirmé officiellement la décision du Chef de l’Etat. « Notre coopération militaire avec le Liban contribue à l’indépendance et la stabilité du pays et est conforme à la résolution 1701 du Conseil de sécurité » des Nations unies, avait alors expliqué de son côté le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué. « Elle vise à soutenir, en conformité avec des règles de procédures bien établies, les autorités du Liban et son armée qui est la seule légitime pour assurer la défense du pays. Elle a aussi pour objectif de favoriser le renforcement de la présence de l’armée au Sud-Liban et de sa coopération avec la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) conformément à la 1701 », avait ajouté le texte du Quai d’Orsay.

Deux ans après, le Liban attend toujours les missiles promis

Deux ans après, le Liban n’a toujours rien reçu. Et se rappelle au bon souvenir de la France, qui est semble-t-il aujourd’hui embarrassée par la promesse de Nicolas Sarkozy. « Le Liban a formulé une demande à la France pour l’acquisition d’une centaine de missiles, même si nous comprenons que le moment n’est pas idéal aujourd’hui pour obtenir satisfaction des autorités françaises », a expliqué début octobre au Sénat l’ambassadeur du Liban en France, son excellence Boutros Assaker, auditionné dans le cadre de la situation en Syrie. En clair, la situation chez l’un des grands voisins du Liban incite à la plus grande prudence de Paris. Mais faut-il rappeler que Damas s’opposait à cette cession ? Tout comme d’ailleurs Israël, qui craint de voir cet armement finir entre les mains du mouvement chiite du Hezbollah. D’où semble-t-il les hésitations de Paris qui doit faire face aux pressions israéliennes et... américaines.

Les autorités libanaises ont également présenté « plusieurs demandes aux autorités françaises visant à renforcer la coopération et à améliorer les équipements, par exemple concernant les munitions ou la réparation des vieux tanks donnés à l’armée libanaise par les Etats-Unis », a souligné l’ambassadeur du Liban en France. La visite en septembre dernier au Liban du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, pourrait accélérer certains dossiers. La cession des missiles HOT entre dans un cadre plus global d’aide à l’armée libanaise, explique-t-on à l’Hôtel de Brienne. Ce qui implique une étude attentive et minutieuse de cette vente. Mais « on va continuer à les aider », assure-t-on à La Tribune. Au ministère des Affaires étrangères, on précise simplement que Paris examine les demandes libanaises, qui doivent notamment passer par les fameuses CIEEMG, la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (une commission interministérielle, qui examine les demandes d’agrément préalable en vue d’une exportation de matériels de guerre ou matériels assimilés). Le dossier des missiles HOT n’est d’ailleurs pas encore passé en commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG).

Plus de 2,5 milliards de dollars pour l’achat d’armes

Le gouvernement libanais a aujourd’hui de l’argent pour équiper et moderniser son armée. Ce qu’il n’avait pas auparavant (21 millions d’euros par an pour les investissements consacrés aux armements). Il a décidé de consacrer une enveloppe de 1,6 milliard de dollars à l’achat de nouveaux équipements pour l’armée libanaise, a indiqué Boutros Assaker. « Un programme d’aide américain prévoit aussi une enveloppe d’un milliard de dollars », a-t-il également précisé. Et le Premier ministre libanais a récemment lancé d’une conférence de donateurs pour aider l’armée libanaise et, précisément, à améliorer son équipement. « Lors de sa prochaine visite en France, le Premier ministre libanais soulèvera cette question avec les autorités françaises », a annoncé l’ambassadeur. Et d’insister : "comment la France peut-elle aider le Liban à se prémunir contre les risques d’une contagion de la crise syrienne ? Cela passe par le soutien à la politique de distanciation du gouvernement libanais et l’aide à l’armée libanaise.

Le Premier ministre libanais, Najib Mikati, aura-t-il plus de chance de convaincre Paris -une visite est prévue en principe fin novembre, selon la situation dans la région- d’aider enfin son pays en lui livrant les armes demandées, que le président libanais Michel Sleimane en visite en juillet à Paris. Il avait alors rencontré François Hollande et avait lui aussi évoqué la livraison de 100 missiles HOT, qui avait été un des équipements emblématiques de l’armée française... durant la première guerre du Golfe en 1991. Il avait été largement utilisé contre les chars de Saddam Hussein, durant l’opération « Tempête du Désert ». Plus récemment, l’armée française a tiré plus de 400 missiles HOT en Libye pendant l’opération Harmattan et une vingtaine en Côte d’Ivoire. Interrogé pour connaître l’état des stocks du HOT de l’armée française, le ministère de la Défense n’a pas souhaité communiquer. Le missilier MBDA ne fabrique d’ailleurs plus ce missile.

Un accord de défense entre la France et le Liban

Présente depuis 1978 au Liban, la France est le cinquième pays contributeur de la FINUL avec près de 900 soldats. La grande majorité arme la Force Commander Reserve (FCR) qui est en mesure d’agir en moins de trois heures au profit de tous les contingents déployés sur l’ensemble de la zone d’action de la FINUL, dans le cadre de la résolution 1701. La FCR se compose d’une compagnie d’infanterie, équipée du véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI) de Nexter, d’un escadron d’éclairage et d’investigation, équipé de VBL, d’une section de défense sol-air très courte portée, équipée de Mistral (MBDA), d’une batterie de radars Cobra (EADS, Thales, Lockheed Martin). Elle comporte également une unité de commandement et d’appui, qui comprend notamment un peloton de circulation routière et une section du génie.

Dans l’esprit de cette contribution, la France a souhaité mettre en place un accord de coopération dans le domaine de la défense entre les deux pays. « L’objectif général auquel il répond est de contribuer à la montée en puissance de l’armée libanaise afin de lui permettre de garantir la sécurité intérieure du pays et de devenir, pour les autorités politiques, un outil de défense crédible face à une ennemi extérieur », expliquait d’ailleurs le rapport du sénateur PS de l’Ain, Jacques Berthou, publié en 2010. De son côté, l’ancien député UMP de Saône-et-Loire, Jean-Marc Nesme, précisait dans son rapport que « la France a la volonté de renforcer l’armée libanaise pour restaurer l’autorité de l’Etat libanais ». Au total, l’armée libanaise compte 75.000 hommes, dont 45.000 à 60.000 dans les forces terrestres, pour un budget annuel de 412 millions d’euros, dont 80% consacrés aux dépenses de fonctionnement). Au-delà rappelait Jacques Berthou, « c’est un accord important destiné à fortifier la relation privilégiée que nous avons avec le Liban ».

Une armée à recontruire

Quels sont les besoins pour l’armée libanaise ? Selon le rapport sénatorial, elle a besoin d’acquérir avant tout autre chose son « autonomie ». « En parallèle, l’acquisition d’équipements modernes, notamment dans le domaine de l’appui air-sol, figure désormais de façon logique parmi les priorités », a évalué Jacques Berthou. Pour sa part, Jean-Marc Nesme constatait que « l’armée, dont la valeur professionnelle des personnels a été maintes fois constatée, est sous-équipée pour assumer ses missions en raison de budgets d’investissement très faibles et ne peut espérer en cas de conflit réduire les milices, notamment celle du Hezbollah ». Entre 2006 et 2009, la France s’est engagée dans des cessions gratuites de matériels pour un montant de plus de 16 millions d’euros.

En plus de 80 VAB en train d’être modernisés par Renault Trucks Défense, « l’armée de terre possède une variété d’équipements d’artillerie et de systèmes de missiles sol-sol, mais ils sont souvent anciens », détaillait Jean-Marc Nesme. Quant aux forces navales, prises en charge par les Allemands, notamment, elles ne disposent essentiellement d’unités légères (patrouilleurs, engins de débarquement...). Enfin, l’armée de l’air, qui n’a pas d’avions de combat, ni de bombardiers, ne dispose que d’hélicoptères, dont huit Gazelle. Elle a également des Puma et surtout des Bell UH-1H Huey américains (23 machines). Le Liban est « inapte à protéger son espace aérien face aux incursions d’Israël », notait Jean-Marc Nesme, qui estimait que cet accord de coopération pouvait « avoir des conséquences commerciales importantes ».

La France n’est pas le seul allié du Liban

A défaut d’une aide de la France, le Liban se tournera vers ses autres alliés. Il entretient des relations militaires avec les Etats-Unis, qui versent 150 millions de dollars par an, une aide suspendue en août 2010 en raison des incidents à l’été 2009 à la frontière libano-israélienne. L’Italie, l’Allemagne ainsi que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont également des liens avec Beyrouth. L’Iran a enfin entrepris en 2010 des démarches pour offrir son assistance militaire... Ce qui est explosif dans la région.

source : La Tribune, 31/10/2012

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