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Qui a gagné les élections européennes ? Les banques !

Pierre Charasse

mardi 1er juillet 2014

Le panorama politique européen après les élections du 25 mai nous montre une grande fragmentation des forces politiques. Cependant les « européistes », favorables au processus d’intégration établi par le Traité de Lisbonne sont majoritaires et les abstentionnistes, s’ils n’ont pas appuyé le projet européen, ne l’ont pas rejeté non plus. Comme dans toutes les élections européennes antérieures, les électeurs de chaque pays ont voté plus en fonction de considérations nationales ou locales que d’une vision d’avenir de ce que devrait être l’Union Européenne. Une fois de plus cette grande consultation populaire au niveau de tout un continent n’a pas permis de clarifier la nature du projet européen et le flou reste total entre les différentes options : un grand état fédéral, une confédération d’états avec des instances supranationales, ou la juxtaposition d’états-nations souverains. Le système électoral n’est pas conçu pour que les électeurs puissent exprimer clairement ce qu’ils souhaitent. Les petits pays ne veulent pas voir leur identité diluée dans un grand état fédéral, mais ils ne veulent pas non plus se retirer d’une construction toujours plus complexe, qui malgré tout (crise économique, récession, chômage, austérité) leur laisse miroiter un avenir meilleur à moyen ou long terme. Le Parlement Européen, désormais doté de nouveaux pouvoirs, est censé introduire un meilleur contrôle citoyen sur le fonctionnement de l’Union, sans toutefois changer le cap libéral d’un projet fortement ancré dans la globalisation économique et financière. C’est pourquoi, après ces élections, on peut dire qu’il n’y a pas de crise politique dans l’Union européenne.

Les chiffres parlent : les partis qualifiés d’« européistes » (conservateurs du PPE, sociodémocrates du PSE, libéraux de l’ALDE) ont une majorité confortable (469 des 751 députés auxquels pourraient s’ajouter 52 verts). Ces partis ne proposent aucun changement substantiel des règles de fonctionnement de l’UE, ils appuient les politiques libérales qui ont comme priorité la stabilité monétaire, l’indépendance de la Banque Centrale Européenne, la réduction de la dépense publique, la privatisation des services publiques, les mesures d’austérité. Les autres partis, minoritaires (230 députés au total), ont désormais l’étiquette d’ « eurosceptiques » (la gauche radicale), d’ « antieuropéens » voir d’ « europhobes » (extrême droite, souverainistes).

Au vu des résultats, le Conseil Européen (les chefs d’Etat et de gouvernement des 28 pays membres) réuni le 27 mai a réaffirmé la continuité de sa politique. Avec une majorité nette d’ « européistes », il a estimé qu’il n’y avait aucune raison de changer de cap. Toute la mécanique européenne continuera à fonctionner selon les règles établies par le Traité de Lisbonne et les dispositifs qui ont suivi, le TSCG, les mesures d’austérité décidées par la Troïka, c’est à dire la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI. Heureusement le Conseil Européen dit qu’il a bien reçu le message des électeurs ! Aussi entend-il demander à la future Commission de donner la priorité à la croissance, à la transition énergétique, aux nouvelles technologies, à la protection des frontières et de déléguer les sujets secondaires à d’autres niveaux dans le cadre de la subsidiarité, sans bien sûr sortir des limites imposées par la Troïka. Le Président François Hollande a même été jusqu’à évoquer à nouveau une politique européenne de défense, ce qui est illusoire depuis le Traité de Lisbonne : l’Europe s’en remet à l’OTAN pour sa défense.

Quant à la désignation du futur président de la Commission Européenne, présentée comme la grande avancée démocratique du Traité de Lisbonne, elle donnera lieu à des arrangements selon les formules magiques de l’alchimie européenne. Le Traité de Lisbonne est volontairement flou sur ce point. Mais le Conseil Européen du 27 mai a clarifié les choses. Il décidera à la majorité qualifiée du nom du candidat qu’il proposera au Parlement. Cette majorité qualifiée est celle prévue par le Traité de Nice et non par la Traité de Lisbonne qui entrera en vigueur sur ce point le 1er octobre 2014. En toute logique, le candidat présenté par le Conseil devrait appartenir au groupe politique le plus nombreux, c’est à dire le PPE et bénéficier du soutien des socialistes du PSE. L’ultralibéral Jean-Claude Juncker a déjà fait acte de candidature et considère que le poste lui revient. Le Conseil Européen a chargé son président Herman Von Rompuy de mener à bien les consultations nécessaires pour arriver à un consensus entre ses membres et les groupes parlementaires majoritaires. Il y aura certainement de fortes tensions (les britanniques ne veulent pas de Juncker) et le consensus se fera peut-être sur un « outsider » (les noms de Christine Lagarde, Directrice Générale du FMI ou de Michel Barnier circulent). Mais il ne fait aucun doute que le Président de la nouvelle Commission sera l’expression d’une ligne « politiquement correcte ».

En définitive, la désignation du nouveau président de la Commission est une affaire secondaire. Le plus important est que rien ne va changer fondamentalement, les gouvernements resteront dans leur rôle d’exécutants dociles des décisions des institutions financières qui sont les réelles détentrices du pouvoir. Celles-ci pourront dire que le vote conservateur majoritaire des électeurs européens et le grand nombre d’abstentionnistes (« qui ne dit mot consent ») leur donne une certaine légitimité pour continuer la mise en œuvre d’un projet présenté comme le seul possible malgré les innombrables manifestations de rue hostiles.
Le lendemain des élections l’euro a monté par rapport au dollar et la plupart des bourses européennes ont ouvert à la hausse. Les marchés étaient contents. Les banques ont gagné les élections !

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